Entretien avec John Ralston Saul : L'Acadie Métis

May
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le 24/04/2009 à 06:53

jeudi 23 avril 2009

L'essayiste et romancier primé, John Ralston Saul, était à Moncton pour participer au festival littéraire Frye la fin de semaine dernière. À l'occasion du 10e anniversaire du festival bilingue, il a continué la conversation qu'il avait commencée avec Antonine Maillet en 1998, celle qui avait inspiré Paulette Thériault à fonder le festival. Le philosophe a aussi donné une conférence sur son plus récent essai « Mon pays Métis ». L'Étoile s'est entretenue avec M. Ralston Saul lors de son bref séjour à Moncton

Q : Dans quel but avez-vous écrit Mon Pays Métis?

R : Vous savez, moi je travaille les idées. Au fond, ça fait partie d'une seule idée que j'ai eue depuis toujours et j'ai eu une réflexion sur le rôle, par exemple, des autochtones. Il faut arriver à un moment où on est à l'aise avec cette idée, où on est vraiment prêt à l'expliquer. Il me semble que maintenant c'est important pour les Canadiens de réexaminer comment fonctionne le pays : pourquoi certaines choses fonctionnent bien et pourquoi d'autres ne fonctionnent absolument pas et de pouvoir s'expliquer tout ça. Pour faire ça, il faut pouvoir regarder les racines du pays. Pour aller en avant, il faut regarder en arrière et toujours, on retrouve une autre interprétation de la mémoire qui donne la force de repartir en avant. Je crois que c'est peut-être quelque chose qui aurait été impossible il y a dix ans de regarder. Il aurait été impossible de voir en quelle mesure on est beaucoup plus autochtones dans notre manière de faire qu'on pensait et beaucoup moins européens et que l'obsession de nos élites de rester dans une imitation coloniale, de l'Europe, des États-Unis, ça n'a rien à voir avec être nationaliste ou pas nationaliste, d'être international ou pas. C'est que, si vous ne savez pas où vous êtes, vous n'êtes pas capables de gérer ou mener la civilisation et certainement pas capables de négocier à l'échelle internationale si vous ne savez pas d'où vous venez.

Q : Est-ce que vous pensez que les Acadiens ont encore à ce moment-ci besoin de retourner en arrière?

R : Les Acadiens ont, d'une certaine manière, mieux réussi les 30 dernières années, que beaucoup d'autres Canadiens. On peut dire que c'est une période d'énorme renouveau de l'Acadie. C'est quand même assez étonnant, remarquable ce qui s'est passé. En plus, les Acadiens sont parfaitement conscients que ce sont des années où il y a quand même une certaine réussite dans toutes sortes de sens. La langue, l'éducation, le pouvoir de groupe, le changement de cette ville (Moncton), création d'un festival littéraire bilingue (Frye) qui est le seul au Canada… Mais, en même temps, peut être que les Acadiens forment un des groupes qui peut mieux comprendre l'importance des idées autochtones parce qu'ils n'ont pas effacé complètement l'alliance avec les Malécites et les Mi'kmaq de l'histoire acadienne. Ils n'ont pas effacé le fait que dans les mauvais jours, c'est grâce aux autochtones qu'une grande partie des Acadiens ont pu rester ici, et qu'il y a eu énormément de mariages entre les premières nations et les Acadiens. Un des éléments métis du pays le plus important était Acadien. Tout ça ce n'était pas caché. L'histoire n'a pas été effacée de la même manière que dans le reste du Canada. D'une certaine manière, je crois que les Acadiens peuvent comprendre l'argument plus facilement que beaucoup d'autres Canadiens. Regarder cet argument-là peut donner encore de la force aux Acadiens. C'est à dire l'argument que peut-être qu'une des raisons que les Acadiens sont où ils sont, ce n'est pas européen, c'est l'influence des premières nations.

Q : Il y a de nombreuses années, bien avant la sortie de Mon pays métis, que vous parlez de la complexité d'être Canadien, du travail constant que ça prend pour vivre au Canada. Vous dites aussi que c'est cela qui montre comment le pays est complexe et intéressant. Quelles complexités voyez-vous dans le fait d'être Acadien ou francophone dans le Grand Moncton?

Dans Réflexions d'un frère siamois (1997), j'ai fini à peu près en parlant de la complexité. Maintenant, je travaille autour de cette idée. Je comprends que l'acceptation de l'idée que la complexité c'est positif vient des racines autochtones. C'est ça l'extension de l'idée… Ce qui est complexe pour une minorité francophone au Canada est ce que ça a été. C'est-à-dire qu'il y a l'anglais un peu partout. Ce n'est pas très complexe comme complexité si je peux dire. Mais, le phénomène des 30 dernières années c'est que l'Acadie est beaucoup mieux organisée qu'elle était. Il a une littérature extraordinaire qui n'existait pas. Il y a Antonine Maillet, mais il y a aussi Herménégilde Chiasson. Je viens d'acheter Serge Patrice Thibodeau et l'Anthologie de la poésie acadienne. En trois ou quatre décennies, les lois, l'écriture, la peinture, les pièces, les débats, les organisations, les structures politiques. Regardez cette ville comme elle a changé en trente ans. Si vous disiez à un Allemand, à un Anglais, à un Français, qu'il y a trente ans le maire s'appelait Jones et qu'il a pu être élu en faisant un discours antifrancophone et antiAcadien et qu'aujourd'hui c'est la capitale, on peut dire, des Acadiens… C'est extraordinaire. Donc, il y a une complexité, mais il y a quand même une réussite. On ne peut pas être dans cette situation minoritaire sans savoir qu'il faut lutter sans cesse… C'est évident que c'est beaucoup plus facile d'être une majorité. On peut s'endormir. On peut être beaucoup moins intéressant… Je dis souvent que c'est un grand avantage d'être une minorité. Vous êtes obligés d'être éveillés et conscients tout le temps… Une chose plus difficile c'est qu'il faut toujours essayer de convaincre les jeunes qu'on ne parle pas français pour défendre la culture. Ce n'est pas un argument qui va gagner les jeunes parce que c'est défensif, ça fait vieillot. On parle français parce que c'est excitant, parce qu'on va quelque part, parce qu'on écrit des choses fabuleuses, parce que c'est excitant d'être Acadien en français… Il ne faut pas un discours d'exclusion. Il ne faut pas un discours historique et défensif. Il faut un discours porté sur l'aventure. C'est créatif, c'est nouveau, c'est l'imagination, c'est le pouvoir…


Q : Cette année est le 40e anniversaire de la Loi sur les langues officielles. Est-ce que vous croyez que depuis les francophones et les anglophones ont incorporé l'idée autochtone du cercle d'inclusion, dans leurs relations et leurs mentalités?

R : Oui et non. Je crois que quand les conversations marchent au Canada, c'est très souvent parce que ça prend la forme d'une conversation de cercle, mais puisqu'on ne l'admet pas, puisqu'on ne l'enseigne pas comme idée, on ne comprend pas très bien pourquoi on le fait comme ça. Mais on le fait quand même. C'est ça le problème. C'est ça l'idée du livre… Les Acadiens ont moins oublié, mais quand on regarde l'histoire officielle, les autochtones disparaissent de la conversation quelque part dans le 19e siècle… Un festival comme le festival Frye, on peut dire que c'est une idée de cercles qui se chevauchent. La multiplicité de personnalités, de loyautés, d'occupation du sol, la manière que les autochtones venaient ensemble chaque printemps par nations… le festival est un peu comme ça : bilingue, parfois trilingue, sans dire que l'un aille d'un côté et que l'autre aille de l'autre côté…
http://letoiledieppe.jminforme.ca/article/643885

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