Faire revivre la mémoire des Territoires

May
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le 06/06/2009 à 10:00


Faire revivre la mémoire des Territoires Caroline Montpetit
Édition du samedi 06 et du dimanche 07 juin 2009

Dans Uashat, Gérard Bouchard explore un épisode de l'histoire tragique des Amérindiens du Québec

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Photo: Jacques Grenier


C'est un autre épisode de l'histoire tragique des Amérindiens du Québec. Des bribes d'histoire transcrites sur papier avant qu'ils ne disparaissent à jamais de notre mémoire collective. Uashat, le dernier roman de Gérard Bouchard, qui paraît ces jours-ci chez Boréal, a le mérite de mettre sous les projecteurs un aspect méconnu de l'histoire du Québec.
Le roman se déroule à Uashat, réserve innue adjacente à Sept-Îles, au milieu des années 50, alors que l'administration de cette ville et sa Chambre de commerce veulent déplacer la réserve et ses habitants plus loin, à Malioténam. Un étudiant de Lévis, Florent, se trouve mandaté par son professeur pour effectuer une recherche sur les liens de parenté entre les habitants de la réserve. Une fois rendu sur les lieux, il découvre le plan de déménagement adopté par la Ville de Sept-Îles. Il prend aussi connaissance du drame que vivent les habitants de cette réserve, rongés par l'alcoolisme, qui perdent peu à peu leurs valeurs, qui sont déchirés entre ceux souhaitant le déménagement à Malioténam et ceux désirant demeurer à Uashat, ceux habitant les tentes et ceux habitant les maisons. Or Florent ressemble beaucoup à Gérard Bouchard, confesse l'auteur en entrevue.

Comme son personnage principal, Gérard Bouchard, qui est aussi, on le sait, historien et sociologue, admet qu'il s'est intéressé aux Amérindiens du Québec sur le tard. Après, en fait, avoir publié son essai Genèse des nations et cultures du Nouveau-Monde, qui l'a mené à se pencher sur l'histoire des nations sud-américaines ou sur les cas de la Nouvelle-Zélande et de l'Australie, et à mesurer comment les nouvelles nations avaient du mal à intégrer les autochtones dans un tout «homogène».

Il a aussi lu Les Récits de Mathieu Mestokosho, transcrits et publiés par l'anthropologue Serge Bouchard, un puissant témoignage de la vie avant les Blancs, dans le Grand Nord du Québec. Pour Gérard Bouchard, c'est une révélation. Ce territoire, qu'il voyait jusque-là comme une immensité vide, se charge d'histoire, de légendes, de vie. Nous voici donc autour de 1995, alors que l'universitaire, qui avait pourtant longtemps vécu non loin de la réserve montagnaise de Pointe-Bleue, aujourd'hui Mashteuiash, part à la rencontre des Amérindiens du Québec.

Il se lance alors dans un projet de recherche sur les effets de l'industrialisation sur le mode de vie des Indiens. Il entreprend du même souffle une série d'entrevues avec des habitants des réserves innues du Québec, dont plusieurs aînés, qui lui racontent leurs souvenirs d'autrefois.

Ces entrevues ont largement alimenté le roman Uashat, où on retrouve notamment le personnage de Grand-Père, l'Innu qui héberge Florent, et qui raconte, comme bien d'autres anciens de la réserve, la vie dans les Territoires, où les conditions de vie étaient parfois terribles, où la mort était toute proche, mais où les Amérindiens jouissaient d'une liberté absolue. Dans la bouche de ce Grand-Père, qui n'en est pas vraiment un, on trouvera de savoureuses anecdotes tirées de l'observation des animaux, le fait par exemple que l'ours camoufle fort habilement les traces qui indiqueraient l'endroit de la tanière où il passe l'hiver, ou la légende selon laquelle les Amérindiens ont inventé la raquette après avoir longuement observé l'empreinte des perdrix sur la neige.

Gérard Bouchard se souvient avec beaucoup d'émotion des témoignages que les anciens lui ont livrés sur leur vie dans les Territoires d'autrefois. «Pour eux, le mot territoire est écrit en lettres majuscules.» Un ancien demande à être coiffé avant d'entamer son témoignage, une autre procède à un rituel spirituel avant d'aborder le sujet. C'est à la fois «beau et tragique», dit-il, ajoutant que ces anciens, qui communiquent difficilement avec leur entourage à cause de la barrière de la langue, ne semblent avoir «rien derrière et rien devant». Il y avait chez eux, ajoute-t-il, «une dignité, une sobriété, une sagesse» remarquables. Si certaines entrevues se déroulaient en français, d'autres devaient être faites en innu, avec l'aide d'une interprète, qui était souvent un membre de la famille. Et il arrivait qu'il faille interrompre l'entrevue parce que l'interprète se mettait à pleurer, alors qu'elle entendait des histoires qu'elle n'avait jamais entendues auparavant.

Et elle n'est pas la seule. À l'instar de Gérard Bouchard lui-même, le jeune Florent de Uashat déplore qu'on ne lui ait jamais rien enseigné sur les Amérindiens à l'université. «Des Indiens, c'est quand même la première fois que j'en rencontre. Je sais bien qu'il y en a pas loin de Lévis, à L'Ancienne-Lorette, mais je n'ai jamais eu l'idée d'aller là. Et dans mes cours à l'Université, je n'ai jamais entendu parler des Indiens du Québec (c'est bizarre non?)», écrit-il.

Les excès des Blancs

Mieux vaut tard que jamais donc, faut-il croire. Uashat, pour sa part, se déroule au milieu des années 50, à une époque où la réserve est secouée par une crise. Cette période était intéressante, pour l'historien qu'est Gérard Bouchard, notamment parce qu'elle donne la mesure de certains excès perpétrés par les Blancs à l'encontre des Amérindiens. Au premier chef, on pense à l'évêque, qui interdit au curé de la réserve d'Uashat de donner la communion aux Amérindiens en dehors de Malioténam, où il veut déménager la réserve. «Des Indiens se sont présentés à l'église de Sept-Îles pour assister à la messe. Ils étaient attendus, apparemment. Des gardes les ont repoussés. Ordre de l'évêque, dit-on. Désormais, c'est Malioténam ou rien du tout», écrit Bouchard. Mentionnons, au passage, que Malioténam est situé à l'intérieur des terres, mais Uashat, qui existe d'ailleurs encore aujourd'hui, trône au bord de la mer...

Alors que des hommes de main s'apprêtent à déménager les meubles de l'église d'Uashat, une centaine d'Amérindiens prennent le lieu d'assaut et entament un siège. Le roman de Gérard Bouchard ne le dit pas, mais ils auront raison de l'avenir. La réserve d'Uashat existe d'ailleurs encore aujourd'hui, à Sept-Îles, au même endroit.

Florent, quant à lui, résistera moins bien à l'affaire. Mais c'est son journal qui constitue le matériau du roman. Et si on suit avec un sourire ses démêlés amoureux avec une Amérindienne du village, c'est bien l'aspect documentaire de l'histoire d'un peuple qui captive le lecteur d'un bout à l'autre de l'ouvrage.

***

Uashat

Gérard Bouchard

Boréal

Montréal, 2009, 328 pages
http://www.ledevoir.com/2009/06/06/253601.html

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