L'autre regard sur la civilisation

May
May

le 06/06/2009 à 07:55

Normand Thériault
Édition du samedi 06 et du dimanche 07 juin 2009

Y a-t-il place ici pour la pensée «sauvage» ?

Dans le seul Québec, on compte onze nations premières. Et il faut un festival pour que les «nouveaux arrivants» enregistrent le fait que ce territoire compte plus d'une civilisation. Le monde autochtone s'inscrit à l'affiche festivalière.


La gouverneure générale du Canada a remis le Nord en mémoire: il a suffi de quelques bouchées consommées, dans ce cas-ci de phoque, pour qu'une fois de plus on enregistre le fait qu'il n'y a pas qu'une seule façon de vivre, à savoir l'occidentale. Et, avant elle, une autre, elle aussi représentante en titre de l'institution royale en cette terre américaine, avait eu aussi, à l'occasion de déplacements en ces régions, été cause d'une vague protestataire: n'avait-on point critiqué les frais encourus par des déplacements en ces territoires?

Pourtant, il y a eu moins d'échos entendus quand le conjoint de madame Clarkson (cet fut elle, cette autre vice-reine en terre canadienne), à savoir John Ralston Saul, s'est attaqué à ce sujet, rendant hommage dans son dernier livre à la civilisation des Premières Nations, civilisation aux accents divers, selon que ces peuples sont du nord ou du sud, de la plaine ou des forêts, de la glace ou de l'eau vive.

Civilisations

De Mon pays métis (Éditions du Boréal, Montréal, 2008), sous-titré Quelques vérités sur le Canada, plusieurs ont retenu d'abord la phrase-choc qui sert maintenant d'identification, de déclaration de projet ou de slogan pour l'ouvrage: parlant en tant que Canadien, John Saul déclare en effet que «nous ne sommes pas une civilisation d'inspiration française ou britannique. Nous ne l'avons jamais été.»

Et l'ouvrage de poursuivre en voulant faire la preuve que, tant en politique que dans le secteur social, voire économique, il y aurait intérêt à reprendre les modes de vie et de fonctionnement de ceux et celles qui furent et demeurent les premiers habitants de ce territoire que nous avons en commun.

Selon Saul, à mort, donc, ce parlementarisme à l'anglaise, et vive la civilisation du dialogue et du consensus, telle qu'elle a été mise en place par ceux qu'on qualifia d'abord d'«Indiens». Dans ses propos, le philosophe, qui a déjà publié Les Bâtards de Voltaire et Mort de la globalisation, soutient qu'il y aurait tout à gagner en mettant de côté tant la common law que le code Napoléon. Il reste à savoir s'il saura convaincre de la qualité de son projet les nouveaux arrivants en cette terre canadienne ou ceux et celles qui font partie de ces groupes qu'on identifie comme les peuples fondateurs.

À coup sûr, toutefois, le métissage n'a plus maintenant une connotation négative: l'actuel président des États-Unis n'est-il point issu d'une rencontre entre gens de plus d'un peuple?

Présences

Pourtant, l'auteur du «pays métis» a raison sur le fond du problème: il y a peu, même pas de trace, dans la vie quotidienne, de ces civilisations premières, que l'on soit au Québec ou au Canada. Récemment encore, on n'avait pas seulement «parqué» dans les réserves les civilisations autochtones, mais même la mémoire collective avait refusé d'enregistrer tout héritage provenant de l'homme rouge ou jaune.

Et les premiers artéfacts inuits sont apparus au Sud il y a 60 ans à peine, et qui, en fait, indépendamment que la personne se déclare intellectuelle ou du commun, connaissait les façons de vivre traditionnelles ou les modes de pensée de ces Premières Nations? Politiquement, il a aussi fallu attendre la Paix des braves pour que s'harmonisent les relations entre le Nord et le Sud.

Et encore, en ce domaine, l'une ou l'autre des 11 nations premières du Québec proteste sur l'un ou l'autre sujet: ce qui fait que le Québec est alors dénoncé, même si parfois il agit plus que d'autres, quand on constate le sort réservé aux premières populations des différents pays, indépendamment des continents où elles habitent.

Onze jours en juin

S'il y a un vent de renouveau, c'est, par exemple, lorsqu'un soir d'été, le premier de la saison, on organise une fête pour souligner le solstice: ce 21 juin n'a-t-il pas été proclamé Journée nationale autochtone? Et la fête s'inscrit dans un festival qui nous dit que, pendant 11 jours en juin, il y aura présence autochtone à Montréal.

Cela est heureux car, avec les ans, d'autres gestes de même nature ont été accomplis. Dans le monde culturel, les musées, surtout, ont pris la relève et se sont donné mandat de recueillir objets et information sur ces peuples. Au quotidien, toutefois, beaucoup reste à faire: on cherche encore la forme et les moyens pour que ces citoyens puissent s'inscrire comme membres à part entière du territoire commun. Et, en ces jours de mondialisation, quand les frontières tombent, quand le droit des entreprises est mieux reconnu que celui des pays, des nations ou des collectivités, il ne sera toutefois pas facile de convaincre que le respect des différences s'impose.

Quelques jours, donc, en juin où films, objets d'art et spectacles raconteront et feront découvrir un ailleurs qu'on côtoie pourtant au quotidien. Mais les festivals servent aussi à cela: créer un moment fort qui entraînera, ce qui est souhaité, un éveil des consciences.

Il demeure toutefois difficile d'entrevoir, n'en déplaise à John Ralston Saul, qu'un jour le Parlement canadien fonctionnera sur un mode «sauvage».

http://www.ledevoir.com/2009/06/06/253591.html

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