Le combat pacifique des Indiens d'Amazonie

May
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le 27/05/2009 à 07:28



Pour résister aux appétits des compagnies pétrolières, les Indiens Sarayakus d'Amazonie équatorienne ont développé un projet de tourisme communautaire. Une manière de faire connaître leur combat au-delà des frontières.



Dernière mise à jour : 01.04.2009

Patrick Bard
Le battement tellurique des tambours syncope les pas des danseurs chasseurs coiffés de parures à têtes de singe, à becs de toucan, à plumes d'aras. Mains et visages peints, ils évoluent en cercle dans l'odeur de vénerie, de fumée et de chicha, une boisson fermentée faiblement alcoolisée à base de yucca que les femmes ont mastiqué depuis des jours et s'affairent à verser dans les mucahuas, les bols en céramique cuits tout exprès. Nous sommes à Sarayaku, une communauté d'Indiens kichwas installée sur les rives du Rio Bobonaza, en pleine Amazonie équatorienne. Nous étions venus dans le cadre d'un séjour de tourisme communautaire, les hasards du calendrier nous ont invités au cœur de la Fête de la Lance, une célébration exceptionnelle qui se tient chaque deux ans, aux alentours de Carnaval. Une fête de résistance pourtant suspendue des années durant. La faute au pétrole... 1996 : le gouvernement équatorien accorde une concession d'exploitation à la compagnie pétrolière argentine CGC (Compañia General de Combustibles) au cœur d'un coin de forêt primaire peuplée d'un millier de Kichwas regroupés en hameaux dans les interstices d'un écosystème dont ils ont su vivre sans jamais le détruire. Sous les regards incrédules de la population, les pétroliers, accompagnés par des militaires recyclés en forces de sécurité privées mises à disposition des compagnies, entament une campagne de forage qui laisse derrière elle 1,4 tonne d'explosifs aujourd'hui encore prêts à sauter dans le sous-sol de la communauté.

Déterminés à mener une lutte aussi pacifique que pugnace, les autochtones équipés de leurs seules lances, femmes et enfants marchant en tête, désarment alors les militaires et chassent les pétroliers. Mais bientôt, intimidation, tentatives de division de la communauté, meurtre, enlèvements, tortures succèdent aux menaces. Vital pour la survie des Sarayakus, l'accès au Rio Bobonaza est bloqué par des chaînes tendues en travers du fleuve. Le regard de José Gualinga est profond, d'une force peu commune. La violence des pétroliers, il l'a éprouvée dans son corps. Distingué en 2008 parmi vingt défenseurs des droits humains dans le monde par Amnesty International aux côtés de personnalités comme Aung San Suu Kyi, son nom est devenu le symbole de la résistance des peuples autochtones face aux appétits des pétroliers en Amazonie. Fils de chamane, responsable des relations internationales au sein de Tayjasaruta, le gouvernement de Sarayaku, José Gualinga a entamé aux côtés des siens une procédure auprès de la Cour interaméricaine des Droits de l'Homme. Ensemble, les Sarayakus ont aussi conçu un arsenal de mesures visant à renforcer la cohésion de leur communauté : transmission des savoirs traditionnels, chemin de fleurs symbolique (cf. encadré), mais aussi projet de tourisme communautaire responsable.

Assis sur un tronc au bord du Bobonaza, à l'écart de la fête, José pèse chaque mot : "Nous avons pris le choc de l'économie de plein fouet. Nous devions trouver des réponses. Des solutions durables et socialement soutenables. Nous avons conçu notre agence, Papanguturismo, il y a dix ans. Aujourd'hui, nous savons que nous disposons d'un outil de dialogue direct avec les Occidentaux. Un outil qui nous permet d'expliquer qui nous sommes, quel est le sens de notre lutte, comment ce qui nous affecte vous affecte aussi. C'est un projet qui renforce également l'auto-estime des membres de notre communauté. Ils voient bien que d'autres peuples s'intéressent à notre culture." Dans cette perspective, des organisations comme Paroles de Nature, en France, relaient et soutiennent la lutte et les projets de Sarayaku. Sur place, des bâtiments dédiés au tourisme communautaire ont été construits à Sarakilla, un hameau situé à l'écart du village. Les infrastructures sont simples et obéissent à un confort sommaire adapté à l'accueil de visiteurs étrangers : des malocas, huttes traditionnelles au toit de palme, efficaces contre pluies et chaleur. Des sanitaires. Au programme et à la carte : rencontres avec la population, réunions d'information sur la situation pétrolière en Amazonie équatorienne, sur l'organisation sociale sarayaku, la cosmogonie, la médecine traditionnelle, les plantes, le chamanisme, mais aussi : promenades en pirogue, observation diurne et nocturne des animaux. Au final, rares sont les mécontents et nombreux sont ceux qui repartent convertis en ambassadeurs de la cause autochtone.

Les tambours battent de plus belle. José Gualinga est retour­né à sa noble tâche. Noble, car c'est à lui que revient cette année le redoutable honneur d'organiser la Fête de la Lance, une distinction qui rime avec esprit de don. L'élu n'a cette chance qu'une fois dans sa vie. Une chance en forme d'épreuve. Tous les chasseurs et leurs aides, José compris, sont demeurés près de quinze jours durant dans la selve. À la sarbacane, à l'aide de flèches enduites de curare, au fusil, ils ont débusqué singes, oiseaux, poissons, crocodiles qu'ils ont fumés en dépit de la pluie, pour les ramener ce matin de la forêt, fêtés par les femmes qui sont allées à leur rencontre. Plus de trois cents prises au total, autant de trophées qui pendent à présent du toit de la maloca cons­truite pour l'événement. Assis à la place d'honneur, épuisé mais droit dans ses bottes en caoutchouc, José préside à la célébration. Tout ici est symbole. Devant le maître de cérémonie, en cercle, les chasseurs dansent pour remercier les esprits de la forêt de l'abondance du gibier, une allégresse partagée avec les mânes des maisons du village. Cette célébration durera quatre jours.

Au jour du retour des chasseurs succède bientôt le "jour des fleurs", où les femmes dansent avec de multicolores bouquets en main. Vient enfin la journée du banquet, du partage de la nourriture. Tous convergent vers la grand-place du village décorée de palmes, apothéose d'une communion ryhtmée par les percussions. Sous le regard des autorités, les chasseurs frappent le sol détrempé de leurs talons, lances en main, et les femmes dansent aussi, faisant tournoyer leurs longues chevelures. Certaines choisissent leur cavalier parmi la foule et l'entraînent au centre de la piste pour un ballet dont elles sont la proie, un gibier qui nargue le traqueur et se dérobe au moment choisi, abandonnant le prédateur sur la place. "Autrefois, confie José Gualinga, la fête avait lieu chaque année. Elle s'est interrompue, car notre lutte contre les pétroliers avait absorbé notre énergie. Lorsque nous avons enfin réussi à éloigner la menace, la fête a repris, mais tous les deux ans, pour laisser à la nature le temps de récupérer de nos chasses." Ce soir encore, les peaux tannées des tambours résonneront, tendues aux flammes des foyers. Demain matin, chasseurs et convives se visiteront pour un ultime moment de partage, avant de se retrouver sur la place de Sarayaku à l'heure de la transmission. Chargés du poids des dépouilles et des trophées de la chasse, José Gualinga et son successeur à la prochaine Fête de la Lance s'en iront alors rendre au fleuve plumes et peaux prises à la forêt et partagées par les humains. L'on brisera les bols à chicha. Comme il se doit, l'un d'eux demeurera coincé dans la charpente de la maloca afin que dans deux ans, la fête renaisse, plus belle encore. L'édifice, lui, sera dédié au projet de tourisme communautaire.

Depuis que les Sarayakus ont fait valoir leurs droits, les pétroliers demeurent à l'écart. Pour combien de temps ? Une légende raconte que Sarayaku, le "Peuple du midi", sera le dernier à résister. Pour l'heure, il a valeur d'exemple pour d'autres nations autochtones d'Équateur qui se lèvent à leur tour. ■

http://www.ulyssemag.com/article/2009/04/01/le-combat-pacifique-des-indiens-d-amazonie

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