Mathieu Dumond, l'homme qui vit au pays des Inuits

May
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le 27/05/2009 à 07:21

26/05/2009
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Protégé par un manteau et un pantalon en peau de caribou confectionnés par sa femme inuite, Mathieu Dumond présente la truite qu'il a pêchée dans les eaux glacées d'un lac du Nunavut.

Ce biologiste français voulait vivre au plus près de la nature. Il y a huit ans, il a choisi le Nunavut, au nord du 60e parallèle. Près de la rivière, il a construit sa cabane et affronte sans sourciller les 35 °C.

Il l'a lu dans un vieux manuel de qaujimajatuqangit, le savoir traditionnel inuit : «Si vous savez survivre, vous n'êtes jamais perdu.» Alors le froid, le blizzard ou les ours polaires, Mathieu Dumond n'en a pas peur. Ce biologiste de 37 ans, amoureux de la nature et des grands espaces, vit depuis huit ans parmi les loups, les bœufs musqués et les grizzlis. Il est l'un des deux seuls Français résidant au Nunavut, le plus récent des territoires canadiens, au nord du 60e parallèle.

Son histoire avait pourtant commencé bien communément. Naissance à Paris d'un père oto-rhino et d'une mère médecin dans un laboratoire. Petite enfance à Brie-Comte-Robert, en Seine-et-Marne, puis en Poitou-Charentes, «là où sont mes racines et mes amis», souligne-t-il. Mathieu n'a que sept ans, et son petit frère Julien tout juste une semaine, lorsque leurs parents les embarquent pour une grande aventure, sur un voilier construit de leurs propres mains. L'adolescent est extatique : «J'ai toujours ressenti l'appel de la nature !» Pendant sept ans, les récits de Jack London berceront de longs périples entre Méditerranée et Caraïbes.

De retour sur la terre ferme, Mathieu choisit le Canada, «l'un des rares pays où l'on peut vivre dans la nature, parmi les autochtones, tout en ayant la Sécurité sociale !», rigole-t-il. Il obtient une bourse d'études pour le Nouveau-Brunswick (côte est), se passionne pour les carnivores, écrit sa thèse sur le coyote. Avec la tribu des Micmacs, il s'initie à la spiritualité amérindienne. Au cours de cérémonies rituelles dans des tentes à sudation, sortes de saunas de fortune, le jeune homme entre en transe et trouve ses animaux totems : «Pour intensifier l'effet de la chaleur, on s'enduisait le corps de graisse d'ours, raconte-t-il. Les Amérindiens chantaient le chant du coyote et de l'ours grizzli. Cela a confirmé que ces deux animaux étaient importants pour moi.»

Le Nouveau-Brunswick n'est pourtant pas assez exotique, pas assez sauvage, aux yeux de Mathieu. «En 2001, j'ai mis tout mon argent dans un billet d'avion pour le Nunavut, se souvient-il. Je suis arrivé à Iqaluit, la capitale, avec 800 dollars canadiens (moins de 600 euros) en poche.» Il décroche bientôt un poste de biologiste, spécialiste des carnivores, pour le gouvernement du Nunavut. Puis est envoyé, comme biologiste régional, à Kugluktuk, «le lieu des eaux mouvantes», au-delà du cercle polaire. «Notre rôle n'est pas vraiment de protéger les espèces, explique-t-il, mais de veiller à ce qu'elles soient utilisées d'une manière durable. Pour ces communautés, la chasse est une question de survie. Par exemple, pour la seule région de Kivalliq, qui compte sept communautés, on a calculé que si les habitants n'avaient plus de caribous à chasser, ils devraient dépenser 14 millions de dollars par an pour acheter leur viande au supermarché !» Dans cette petite commune isolée de 1 300 habitants, il s'intègre peu à peu à la population autochtone. Construit sa «cabane» en bois, à dix kilomètres du village, près de la rivière. «Bien que les Inuits soient extrêmement accueillants, précise-t-il, il faut du temps pour passer d'un sourire poli à une acceptation totale.» Après avoir dûment gagné ses galons de chasseur, de bâtisseur d'igloos et de meneur de traîneaux à chiens, il conquiert le cœur d'Amanda, son épouse depuis septembre dernier.

Mathieu doit aussi composer avec les susceptibilités locales. «Pour les Inuits, un animal sauvage, ça doit être chassé ou bien laissé tranquille, indique-t-il. Mais nous avons des responsabilités vis-à-vis de la communauté internationale ! Alors, pour continuer nos recherches sur les ours polaires, par exemple, pour les équiper d'émetteurs ou pour prélever des échantillons, il faut trouver un compromis : en général nous nous faisons accompagner d'un chasseur local qui s'assure que l'animal est respecté.»

Et quand il se résout à tuer un prédateur, c'est, selon les coutumes inuites, après avoir demandé la permission à la communauté. «Au printemps dernier, trois grizzlis sont venus rôder tout près de ma cabane , raconte-t-il. Après quelques jours, malgré les coups de feu tirés en l'air, ils devenaient menaçants. Selon les conseils des anciens, j'ai tué le jeune mâle. En un quart d'heure, tous les villageois étaient là pour se partager la viande. Quant à la peau, elle me sert de matelas de couchage pour le camping : huileuses, les peaux d'ours sont parfaites pour protéger de l'humidité.»

Désormais, chemise de trappeur, gilet en peau de phoque et kamiks (bottes traditionnelles) aux pieds, il est Supuuqtuutilik, «l'homme qui fume la pipe», selon le surnom affectueux que ses collègues lui ont donné. Du Qallunaat («Blanc» en inuktitut, littéralement «gros sourcils, gros ventre»), il a toujours les épais sourcils broussailleux, mais pas la bedaine ! Même si parfois, justement, il rêve de «vrai pain», de «vrai fromage», et de «vraie charcuterie»…

L'hiver, à Kugluktuk, «on ne voit pas le soleil pendant un mois, et il peut faire jusqu'à - 45 °C». Sans compter le «facteur vent» ! «On s'habitue !, lance Mathieu, fataliste malgré un annulaire gelé. Les Inuits disent que le sang s'épaissit. Maintenant, même à - 35 °C, je ne me protège plus le visage. Et si de temps en temps la peau gèle un peu, il suffit de la réchauffer en la frottant avec de la neige : après ça pèle, comme un coup de soleil !» Un petit coup de fatigue pendant une chasse ? «Mangez le foie de l'animal - sauf celui de l'ours, toxique -, ça vous réchauffe en deux minutes.» Quant aux intestins, considérés comme un mets délicat, on les garde pour les anciens.

Le plus dur, c'est le brouillard. «Quand tout est blanc et que l'on n'y voit pas à trois mètres, il est très difficile de s'orienter !, indique-t-il. Là aussi, un truc d'Inuit : il faut suivre la direction du vent, en le gardant toujours sur la même joue.» Ou bien faire confiance aux chiens de traîneau…

Comme de nombreux Inuits, Mathieu se déplace le plus souvent en motoneige. Mais il possède aussi onze chiens, un attelage «bien utile pour pister les animaux» et «qui ne tombe jamais en panne».

«Quand j'ai accompli tous mes devoirs de mari inuit, dit-il drôlement avec un léger accent québécois, c'est-à-dire lorsque le congélateur est plein et que les chiens ont mangé, je pars en ballade avec eux. Parfois je trappe un peu pour les anciens ou l'école de couture. Je capture entre vingt et vingt-cinq renards l'hiver. Pour tanner les peaux, on utilise la cervelle de l'animal, dont les enzymes détruisent les bactéries et la rendent souple.»

Adoubé par son beau-père, l'un des meilleurs chasseurs de la région, le Français pourrait-il pour autant vivre en complète autarcie dans sa cabane ? «Plus de poêle à fuel, plus de motoneige ni d'armes à feu ? Ce serait trop dur… Plus j'en apprends sur les conditions dans lesquelles ils ont survécu, plus j'ai du respect pour les anciens », conclut-il. Attablé devant un énorme steak saignant, il en applique en tout cas les préceptes : pas d'alcool ou presque - «la communauté en a tellement souffert !» - et de la viande à chaque repas, pas trop cuite pour préserver les vitamines. «Vous savez ce que ça veut dire, végétarien ? C'est un vieux mot inuit qui signifie “mauvais chasseur”.»

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