Témoignage - « Au moins, je ne meurs pas en silence »

May
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le 06/06/2009 à 07:53

Le sida est un fléau qu'il faut taire sur plus d'un territoire autochtone
du samedi 06 et du dimanche 07 juin 2009

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Photo: Jacques Grenier


Le taux de VIH chez les Premières Nations ne cesse de croître au pays. On estime qu'un autochtone chaque jour contracte le VIH. La maladie les frappe 2,8 fois plus que le reste de la population canadienne. Malgré tout, peu d'entre eux avouent vivre avec la maladie, de peur d'être rejetés par leur communauté. Harvey Michele, un Ojibwé natif de l'Ontario, a choisi de briser le silence.
L'homme aux joues creusées par la trithérapie vit avec le VIH depuis 15 ans. Il a quitté sa communauté située au nord de Thunder Bay lorsqu'il était encore un adolescent. «Je me suis sauvé de la violence et des abus sexuels, raconte-t-il. Je voulais essayer d'améliorer ma situation.»

Arrivé à Montréal, il tombe dans l'enfer de la prostitution. «Je devais trouver un moyen de subsister et l'argent était facile. Mes clients étaient surtout des hommes plus ou moins âgés.» La suite de l'histoire est prévisible. Au début de la trentaine, il apprend qu'il est séropositif.

«Vous allez me trouver un peu fou, mais c'est un cadeau que j'ai reçu, dit-il. J'ai maintenant une raison de vivre. Je veux sauver des gens, en partageant mon expérience.»

En plus de siéger au Comité permanent des Premières Nations et des Inuits du Québec sur le VIH et le sida, Harvey Michele parcourt le Québec pour livrer son témoignage dans les communautés autochtones. «Quand j'ai contracté la maladie, je me suis senti rejeté par les miens, comme un mouton noir. On fait de la discrimination entre nous, alors les gens n'osent pas parler quand ils ont la maladie.»

«C'est très tabou», confirme Louise Tanguay, agente de programme VIH/Sida à la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador. Elle rapporte que quelques communautés, mues par la peur et l'ignorance, sont déjà allées jusqu'à expulser certains des leurs après avoir appris qu'ils étaient séropositifs.

«Beaucoup de gens vont partir d'eux-mêmes en ville pour ne pas avoir à vivre le rejet et aussi pour avoir accès à des soins de santé», souligne-t-elle. Toutefois, sans travail, sans argent et sans soutien, il n'est pas rare que certains d'entre eux aboutissent dans la rue.

Pas chez nous

Autre problème majeur: l'accès au dépistage est souvent limité, rapporte Louise Tanguay. «Les gens ne veulent pas se faire tester au centre de santé de leur communauté, parce qu'ils ont peur de la stigmatisation. Mais, dans les régions éloignées des villes, ils n'ont pas vraiment d'autres solutions de rechange.»

Paradoxalement, les communautés plus retirées se sentent souvent à l'abri du VIH. «Les gens se disent qu'ils sont entre eux, donc qu'il n'y a aucun danger. Mais certaines personnes vont en ville, ont des comportements à risque et ramènent le virus.»

Dans le cadre de son travail, Mme Tanguay a communiqué avec diverses communautés pour savoir si elles avaient mis en oeuvre des programmes de prévention du VIH. «Certains intervenants m'ont répondu que personne ne vivait avec le virus et que c'était une perte d'argent de développer un tel programme. Mais c'est un cercle vicieux. C'est sûr que, s'il n'y a rien pour eux, les gens malades n'en parleront pas. Si ces communautés développaient des services et démontraient une ouverture, peut-être que des gens se manifesteraient.»

Mme Tanguay fait remarquer que les autochtones passent des tests de dépistage à un âge généralement plus avancé que le reste de la population. «Peut-être qu'ils se disent qu'ils sont mieux de ne pas savoir.» Beaucoup ne passeront jamais de test de dépistage. «Pour un cas connu, il y en a au moins un autre qui ne l'est pas», estime-t-elle.

De l'espoir

Sur le plan de la prévention, le portrait est loin d'être homogène, poursuit Louise Tanguay. Selon elle, certaines communautés montrent une belle ouverture et essayent de développer des activités de sensibilisation.

Parmi les communautés proactives, on compte Uashat mak Mani-utenam, près de Sept-Îles. En plus de la tenue d'activités de prévention dans les écoles, la radio communautaire diffuse des émissions sur diverses problématiques, dont le VIH. «On fait des tables rondes et des tribunes téléphoniques qui sont très écoutées», se réjouit Germaine McKenzie, une intervenante communautaire de la région.

La sensibilisation doit s'opérer à tous les niveaux, estime Mme McKenzie. Elle raconte que des infirmières ont déjà refusé de faire des prises de sang à des personnes risquant d'être porteuses du VIH. «On a donné de la formation aux intervenants. Il faut défaire les mythes et les peurs.»

Le plus grand défi reste de limiter les comportements risqués. «Même si on fait beaucoup de prévention, les gens ont encore la pensée magique de dire que ça ne peut pas leur arriver à eux», dit l'intervenante communautaire.

Par la seringue

La propagation du sida chez les Premières Nations est surtout liée à l'échange de seringues, à en croire les statistiques. Un peu plus de la moitié des nouveaux cas d'infection se retrouvent chez les utilisateurs de drogue injectable, comparativement à 14 % pour l'ensemble de la population

canadienne.

Ce mode d'infection explique pourquoi les femmes et les jeunes autochtones sont de plus en plus touchés par la maladie, explique Louise Tanguay.

Selon les dernières données de Santé Canada, il y a presque autant de femmes que d'hommes des Premières Nations qui ont le virus, contrairement à ce qu'on observe dans le reste du pays. Les autochtones contractent aussi la maladie à un plus jeune âge.

Il y a deux ans, M. Michele a appris que sa soeur avait elle aussi contracté la maladie. «Son copain était un utilisateur de drogue injectable, raconte-t-il. Le seul soutien qu'elle a, c'est moi.»

Harvey Michele craint que la maladie ne fasse des ravages dans certaines communautés avant que la population ne se réveille et n'attaque le problème de front. En attendant, il continue de parler de son histoire. «Au moins, je ne meurs pas en silence.»

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Collaboratrice du Devoir

http://www.ledevoir.com/2009/06/06/253592.html

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