Une présence de plus en plus forte

May
May

le 14/06/2009 à 06:56

François Lévesque
Édition du samedi 13 et du dimanche 14 juin 2009

Les pointes de tipi du festival Présence autochtone qui dominent le parc Émilie-Gamelin annoncent désormais l'été
André Dudemaine est l'interlocuteur rêvé de tout intervieweur. D'emblée loquace, le verbe facile et la réponse généreuse, le directeur général de Présence autochtone n'est pas de ceux qui se montrent récalcitrants face au jeu de l'entrevue. Sans doute est-ce une des raisons qui rendent toujours heureux de mettre l'événement en avant.
«Quand nous avons fondé l'organisme Terres en vues, le but était que les cultures autochtones aient une vitrine à Montréal de façon permanente ou, à tout le moins, récurrente.» De fait, la métropole est, historiquement, un lieu de convergence et d'échange pour les Peuples premiers. Y revenir avec une manifestation culturelle comme Présence autochtone constitue un retour aux sources. «Nous avons d'ailleurs pris cette année le slogan "Montréal reprend ses couleurs premières", qui évoque à la fois le printemps et les origines.»

Et des couleurs, Présence autochtone en fait étalage à travers une programmation pluridisciplinaire riche, vibrante de santé. «Quand nous avons débuté, nous prenions en guise de modèle quelques fins de semaines culturelles qui avaient eu lieu ici et là. On y présentait généralement des films et un spectacle. Ça s'était fait à Val-d'Or, à Roberval et ici, à Montréal, de façon très modeste. Avec Daniel Corvec et Pierre Thibeault, les cofondateurs, il nous semblait que le film et la vidéo étaient les vecteurs à privilégier. On entrevoyait déjà un lieu de rencontres, de débats autour des films.» Or voilà, leur belle tribune a tout de suite attiré l'attention d'artistes évoluant dans d'autres sphères. Rapidement, une exposition s'est greffée à des projections à l'ONF. Aujourd'hui, toutes les disciplines sont représentées, la dernière étant la danse, par le truchement de la très attendue chorégraphie Fragments, de Lara Kramer.

Basée sur les expériences de sa mère dans les pensionnats de l'État, Fragments n'est qu'une des nombreuses oeuvres s'inspirant de ces lieux infâmes qui ont scarifié des générations d'autochtones au nom de l'assimilation. «Même si Lara n'y a pas vécue, sa relation avec sa mère s'est teintée de ce que cette dernière a souffert là-bas. C'est un peu la même démarche que poursuit Duane Gastant' Aucoin, venu du Yukon pour présenter son court métrage My Own Private Lower Post. Le titre fait allusion au nom de l'école de réforme où sa mère a été contrainte d'aller. Pour lui aussi, la compréhension de leurs rapports passe par un dialogue. C'est ce que son film présente.» Ainsi, cette meurtrissure du corps et de l'esprit se retrouve dans plusieurs films proposés.

Un thème incontournable

The Only Good Indian, de Kevin Willmott, s'en inspire aussi, cette fois du côté des États-Unis. Tour à tour récit initiatique, road movie et western, ce long métrage de facture modeste mais ambitieuse s'intéresse au destin d'un adolescent cherokee qui fuit l'institution vouée à l'américanisation des siens. Un chasseur de prime partageant le même héritage ancestral que lui et un shérif tourmenté se succéderont à ses trousses. Un peu à la manière de Victor Erice qui, dans L'Esprit de la ruche, faisait intervenir le film Frankenstein comme vecteur narratif, Willmott présente un jeune protagoniste qui dresse des parallèles entre les horreurs dont il est témoin et celles, romanesques, perpétrées par le comte Dracula dans le roman de Bram Stoker qu'il vient de lire. La direction d'acteurs et une belle sensibilité visuelle atténuent les maladresses du film, un bel essai sur la résilience.

Autre continent, même douleur dans Rain of the Children, du Néo-Zélandais Vincent Ward (The Navigator - A Mediaeval Odyssey). Ward, poète de l'image s'il en est, revisite l'existence de Puhi, une femme maorie rencontrée alors qu'il étudiait aux beaux-arts, à la fin des années 70. Apparue dans son documentaire In Spring One Plants Alone sorti en 1980, l'année de sa mort, Puhi n'a jamais quitté les pensées du cinéaste qui, près de 30 ans plus tard, a voulu en savoir davantage sur cette étrange voisine et ce fils schizophrène dont elle s'occupait avec une totale abnégation. Documentaire émaillé de magnifiques reconstitutions historiques présentant la vie d'une jeune Puhi dans la colonie créée par son mari prophète, Rain of the Children progresse à la manière d'une enquête dont les enjeux changent radicalement à mi-parcours. Politique raciale, culture traditionnelle et malédictions se côtoient dans une oeuvre très achevée conciliant admirablement fond et forme, l'une des meilleures de la programmation.

Plus près de nous, L'Éveil du pouvoir réunit des images d'archives saisissantes qu'il faut voir afin de ne jamais les oublier: les enfants qu'on arrache à leurs familles pour les «sauver»; la tonte systématique; de grands yeux innocents remplis d'incompréhension... Îuvre d'une valeur historique immédiate, le documentaire de René Sioui Labelle fait le constat que l'avenir des Premières Nations passe par une éducation adaptée respectant les valeurs fondamentales et l'histoire de peuples dont le chef innu Aurélien Gil dira que c'est «un miracle qu'ils existent encore».

Pour André Dudemaine, cette récurrence thématique n'est pas fortuite. «On assiste à un processus de reconstruction qui est à la fois personnel et collectif. Un événement comme Présence autochtone étant branché sur la réalité des Premières Nations, il devient une sorte d'outil qui peut, c'est du moins mon souhait, contribuer à laisser derrière nous cette période-là; en faire quelque chose d'historique, quelque chose qu'il ne faut pas oublier, mais quelque chose qu'on peut dépasser. Je pense que le fait que les jeunes de la génération suivante prennent sur eux de concevoir des oeuvres qui témoignent de ce passé est la plus belle preuve qu'une guérison est en cours.»

Malgré le peu de soutien -- c'est un euphémisme -- du gouvernement conservateur à son endroit, Présence autochtone fêtera l'an prochain ses 20 printemps. Considérant le chemin parcouru et conscient que le sentier se poursuit loin devant, comment André Dudemaine entrevoit-il la suite? «Dans le domaine culturel, il faut être "tête de cochon" pour développer des projets. Or souvent, les obstacles deviennent des stimuli qui nous poussent à aller plus loin, à trouver des moyens de contourner la montagne. Je suis très fier que le festival fasse dorénavant partie de l'histoire et du paysage culturel montréalais. La pointe des tipis qui dominent le parc Émilie-Gamelin annonce désormais l'été.» Une belle tradition, comme dirait l'autre. On trouvera la programmation complète de l'événement en visitant le site www.nativelynx.qc.ca/09/fr/index.html ***

http://www.ledevoir.com/2009/06/13/254878.html

Répondre à ce message

Vous n'êtes pas autorisé à poster un message sur le forum.