1998 à Listuguj : l'été des barricades

may49
may49
Modérateur

le 06/08/2018 à 06:43

Publié le dimanche 5 août 2018 à 22 h 00

Il y a 20 ans, la réserve micmaque de Listuguj en Gaspésie était en plein cœur d'un conflit. Un groupe d'Autochtones bloquait la circulation et les opérations forestières, en dressant des barricades, pour exiger un partage plus équitable des ressources.

Un texte d’Isabelle Larose avec la collaboration d'Édith Drouin

Le Micmac Gary Metallic se souvient très bien de l’été 1998. De la mi-juillet à la mi-août, il était à la tête du groupe de Micmacs traditionalistes que les médias et la classe politique surnommaient les « dissidents ».

Cette fraction qui militait pour le droit au territoire ancestral estimait que la communauté micmaque ne recevait pas assez d’allocations forestières de la part de Québec, comparativement aux scieries environnantes.

Pour protester, à la mi-juillet 1998, des membres du clan procèdent à des coupes sans permis sur des terres publiques qu’ils considèrent comme leur territoire ancestral.

Québec riposte et interdit aux scieries voisines d’acheter ce bois coupé illégalement, enclenchant ainsi un conflit qui dure un mois.

Pour protester, les Micmacs tradionalistes établissent des barricades en forêt d'abord pour empêcher les industriels d’accéder aux parterres de coupe. D’autres barrières sont ensuite mises en place sur le chemin d’accès de la scierie de Pointe-à-la-Croix appartenant à l'entreprise forestière GDS.

Nous avons décidé de fermer la scierie et d'empêcher toutes les activités en forêt. GDS et Tembec étaient touchées. Nous avons tout stoppé.
Gary Metallic, leader des Micmacs traditionalistes en 1998

Des voitures circulent dans une cour à bois
Les Micmacs traditionalistes ont empêché les travailleurs d'accéder à la scierie de Pointe-à-la-Croix durant plus d'un mois. Photo : Radio-Canada/Archives

Des dizaines d’employés de GDS se retrouvent ainsi en vacances forcées durant cinq semaines.

"Comme l’usine est limitrophe à la réserve, explique le président de GDS, Sylvain Deschênes, ils avaient mis des barrières pour nous empêcher d’opérer l’usine tant que le conflit n’était pas réglé."

On était pris en otage entre le gouvernement et les Autochtones.
Sylvain Deschênes, président de GDS

Des négociations tripartites difficiles

Le groupe de rebelles défie le gouvernement du Québec et son propre conseil de bande, à plusieurs reprises, en rejetant les ententes négociées.

Les dissidents jugent les concessions de Québec insuffisantes, bien que les élus de la réserve, de leur côté, sont prêts à s’entendre avec le gouvernement pour dénouer l’impasse.

Le ministre délégué aux Affaires autochtones de l’époque, Guy Chevrette, refuse même de négocier avec Gary Metallic. Ce dernier se présente comme le chef du Conseil tribal pour le 7e district Gespe'gewa'gi, une organisation traditionnelle jugée illégitime par M. Chevrette.
Le chef du conseil de bande de la communauté de Listuguj en août 1998, Ronald Jacques.
Le chef du conseil de bande de la communauté de Listuguj en août 1998, Ronald Jacques (Archives). Photo : Radio-Canada

Le dialogue est également difficile entre Ronald Jacques, chef élu du conseil de bande de Listuguj, et Gary Metallic.
Barrage routier sur la route 132

Le 6 août, la tension monte d'un cran quand les dissidents bloquent la route 132, forçant ainsi des milliers d’automobilistes à faire un détour par le Nouveau-Brunswick, en pleine saison touristique.
Un contenu vidéo, précédé d'une ou plusieurs publicités, est disponible pour cet article
Extrait du Téléjournal 22h du 6 août 1998

Nous avons mis des montagnes de terre et déplacé des équipements forestiers, la route 132 était complètement fermée sur tout le territoire de la réserve.
Gary Metallic, leader des Micmacs traditionalistes en 1998

"La plupart des gens nous appuyaient, estime M. Metallic, parce qu'ils croyaient, comme nous, que nous possédons toujours un territoire ancestral."
Des machineries et de la terre avaient été transportées sur la chaussée
Des machineries et de la terre avaient été transportées sur la chaussée Photo : Radio-Canada/Archives
Démantèlement des barricades

Craignant une escalade de la violence, les dissidents acceptent finalement de démanteler le barrage le 17 août, au moment où Québec concède 10 000 mètres cubes de bois supplémentaires à Listuguj.

"À ce moment, se rappelle Gary Metallic, la crise durait depuis plus de 30 jours. Nous jugions que l’allocation de bois offerte par le gouvernement était inacceptable parce que toutes les autres scieries recevaient plus que la communauté micmaque. Les relations étaient très tendues et Québec menaçait de venir démanteler la barricade. Dans le but d’éviter une confrontation avec la police, nous avons accepté l’allocation, mais ce n’était pas assez."
Le ministre Guy Chevrette et le chef de bande Ronald Jacques derrière la table
Le 18 août 1998, le ministre Guy Chevrette se rend à Listuguj pour signer les ententes avec le conseil de bande et les Micmacs traditionalistes. Photo : Radio-Canada/Archives

Je me rappelle avoir dit à ce moment que nous avions peut-être perdu la bataille, mais que la guerre, elle, n’était pas terminée.
Gary Metallic, leader des Micmacs traditionnalistes en 1998

L’insatisfaction persiste, 20 ans plus tard

Le Micmac Steven Mitchell est propriétaire d’une compagnie forestière à Listuguj. Il estime que les droits de coupes de 40 000 mètres cubes de bois octroyés par Québec sont insuffisants pour permettre aux bûcherons micmacs de travailler suffisamment.

"Chaque année, explique M. Mitchell, nous avons de la difficulté à travailler toute l'année. Après quelques mois, nous devons arrêter parce que notre allocation est écoulée."
Steven Mitchell durant l'entrevue
L'entrepreneur forestier Steven Mitchell estime que Québec devrait accorder davantage de droits de coupe à sa communauté. Photo : Radio-Canada/Isabelle Larose

En 2016, les Micmacs ont, à nouveau, bloqué l’accès à la scierie de GDS à Pointe-à-la-Croix pour obtenir un permis de coupe supplémentaire.

Cet automne, les bûcherons menacent de procéder à des coupes illégales, comme ils l'ont fait en juillet 1998.

Nous allons tenter le diable, une fois de plus.
Steven Mitchell, travailleur forestier micmac

"En ce moment, explique M. Mitchell, nous avons dépassé la moitié de notre allocation de bois. En septembre, tout le bois sera coupé, mais nous allons continuer à bûcher jusqu'au moins en décembre, jusqu’à ce que la neige nous empêche."

Bien qu’il estime que la situation de 1998 ne devrait pas se répéter, Steven Mitchell se dit prêt à agir pour « défendre les droits et le futur de la communauté » si rien ne bouge.

"Je suis prêt à déplacer dès maintenant toutes mes machineries au milieu de la route 132", lance-t-il avec assurance.

voir les photos

Répondre à ce message

Vous n'êtes pas autorisé à poster un message sur le forum.