Ulysse Mag : Columbia, naissance d’une nation

May
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le 19/01/2010 à 18:16

Les explorateurs Lewis & Clark découvrent, en 1805, les gorges de la Columbia River, Graal de leur quête mythique. Retour sur leurs traces.
1804. Le président américain Thomas Jefferson vient d’acheter la Louisiane à la France. Le territoire français court de Saint-Louis aux Rocheuses, du Canada à la Nouvelle-Orléans. L’équivalent du tiers des Etats-Unis continentaux actuels. Ce vaste espace, pourtant, est encore largement terra incognita en 1804. Un blanc sur la carte, peuplé seulement d’Indiens et de quelques trappeurs français. Déjà Jefferson a tenté lui-même de monter trois expéditions pour explorer l’ouest du Missouri. En vain. Devenu Président, titulaire de terres qui relèguent sa nouvelle frontière aux Rocheuses, il charge deux jeunes officiers de confiance, Meriwether Lewis et William Clark, d’accomplir cette mission dont il a tant rêvé : remonter aux sources du Missouri, et si possible, trouver un passage favorable vers le nord-ouest et le Pacifique.

Jefferson est issu des Lumières. L’homme a longtemps vécu en France, il a fréquenté les cabinets de curiosités. Sa foi en la science est inébranlable. En ce siècle naissant, tous les possibles sont encore imaginables. Jefferson ne désespère pas de trouver en ces contrées inexplorées l’un de ces mammouths dont les restes sont exposés au Muséum d’histoire naturelle de Paris. Ses émissaires ont mandat de le ramener vivant. La science, pourtant, est loin d’être au centre du projet : “La découverte d’un fleuve majeur conduisant au Pacifique, voilà le véritable objectif de Jefferson, affirme David Nicandri, président de la Washington State Historical Society de Tacoma. La Columbia est en réalité l’instrument central du projet impérialiste et commercial de Jefferson. A l’époque, Russes, Espagnols, Anglais convoitent également les territoires du nord-ouest dont ils explorent déjà les côtes, et où ils établissent des forts. Une course contre la montre est engagée. L’expédition de Lewis et Clark doit démontrer avec la découverte d’un accès naturel vers le Pacifique que la présence américaine est légitime à l’ouest”. De fait, comme le souligne également Ken Karsmizke, historien et archéologue spécialisé dans l’expédition Lewis & Clarke, les deux explorateurs disposent d’un budget secret illimité. Officiellement, l’expédition a coûté seulement 2 200 $, mais son coût réel dépasse les 50 000 $ !

Le 14 mai 1804. C’est le départ. À la fin de l’été 1805, les 33 membres de l’expédition parviennent aux sources du Missouri. Il ne leur faut en théorie guère plus qu’un saut pour franchir les Rocheuses et se laisser glisser jusqu’à l’océan. Mais parvenus au col, en guise de Pacifique, les explorateurs ne découvrent qu’une nouvelle chaîne de montagnes qui barre l’horizon, à perte de vue : les volcans des Cascades, ultime obstacle. L’expédition descend alors la Snake River et rejoint la Columbia. Tandis que les régions précédemment traversées étaient quasi-désertiques, Lewis et Clark notent dans leurs carnets que les steppes de la Columbia sont surpeuplées d’Indiens. Shoshones, Nez-Percés, Têtes-Plates et
Yakamas accueillent favorablement les trappeurs…

Se voyant offrir du saumon par les autochtones, Lewis et Clark comprennent que l’océan est proche. Ils sont sur la bonne voie. Mieux encore, plus ils descendent la rivière, plus les objets occidentaux, fruits du troc avec les navires marchands qui cabotent le long des côtes, sont nombreux. C’est en octobre que les explorateurs pénètrent dans les gorges, entre des falaises abruptes couvertes de sombres forêts primaires plongées dans les brumes éternelles. Le paysage est d’une beauté, d’une sauvagerie époustouflante. Mais les hommes sont épuisés. Le fleuve est une longue succession de rapides plus dangereux les uns que les autres. Les canots manquent de chavirer. Le 7 novembre, enfin, l’océan tant désiré est en vue. Il leur faudra plus d’une semaine pour l’atteindre, début novembre, avant de reprendre souffle à l’abri du fort Clatsop qu’ils construisent à l’aide de rondins de bois.

2009. Celilo. Les sirènes des trains rebondissent sur les rives washingtoniennes et orégoniennes du fleuve, déchirant le silence, disputant le fracas au chuintement des pneus sur l’asphalte de l’autoroute 85 et de la route 14. Sous la retenue d’eau reposent désormais les légendaires chutes de Celilo, mecque de la pêche au saumon des Indiens Yakamas que rencontrèrent ici Lewis et Clark, en route vers le Pacifique. La Columbia River dégringole des Rocheuses canadiennes sur près de 2 000 kilomètres avant de se jeter dans l’océan à travers ces gorges spectaculaires. Dégringolait, plutôt. Car la politique des grands travaux, de Roosevelt à Hoover, a dompté le plus puissant des fleuves nord-américains de la côte pacifique.

Quatre cents barrages, dont treize majeurs, ont transformé son cours tumultueux en une lente succession de lacs où des barges géantes charrient vers l’océan 40 % du blé exporté par les USA. En dépit de son importance historique, la discrète Columbia souffre à l’évidence d’un déficit de renommée. “Le fleuve n’a pas eu de chance, confirme Nicandri. C’est Lewis qui a rédigé le journal pour la partie Missouri. Des deux, c’est lui l’écrivain. Clark a écrit sur la Columbia, mais il était surtout un géographe. Qui plus est, épuisé. Il n’a pas donné la même dimension au fleuve. Du coup, le Missouri a raflé la mise”. Donna Sinclair, historienne au Center for Columbia River History de Stevenson, ne dit pas autre chose en rappelant que le Mississippi, lui, a eu Mark Twain pour chanter ses louanges. Au grand dam des Indiens, la Columbia a été privée du talent d’un chantre aux vertus protectrices. Chief Milton Blockish, responsable de la nation Yakama, est assis devant sa caravane au bord du fleuve. Il médite sur les conséquences de la domestication du fleuve : “Autrefois, les saumons étaient nombreux, se souvient-il. Mais les barrages ont ralenti le cours de la rivière. Elle se réchauffe, or l’eau chaude est mauvaise pour les salmonidés.” Cette année, pourtant, de son aveu, a été exceptionnelle comme en témoigne l’énorme saumon pêché du jour fièrement brandit par le jeune Martin Nanamkin juché sur le plateau d’un pick-up déglingué. De fait, les Indiens des Gorges vivent encore de la vente du poisson, frais ou fumé, qu’ils remontent dans leurs filets ou leurs lignes. Il semblerait toutefois que les barrages n’aient plus guère le vent en poupe. Le premier d’entre eux devrait être démantelé sous peu. Une retenue mineure. “Les grands barrages pourraient être mis à bas sans perdre un watt. Nous savons désormais extraire l’électricité des canaux de dérivation. Mais le coût d’une telle démolition serait exorbitant. Dommage. Sous les sédiments déposés par l’eau stagnante dorment les vestiges du campement de Lewis & Clark que je cherche depuis des années !”, se désole Ken Karsmizke. Quant aux barrages géants, comme celui de Bonneville construit en 1938, ils sont classés Monuments historiques et les Américains n’hésitent pas à traverser plusieurs Etats pour les visiter.

D’autant qu’il ne leur faut guère s’éloigner des rives de la Columbia pour retrouver l’originale virginité des gorges, aux pieds des multiples cascades qui nourrissent ses eaux, dont Multnomah Falls et son aérienne passerelle sont le vaisseau amiral. Là, tout n’est plus que forêt pluviale, primitive et moussue, aux troncs entassés par la violence des eaux comme dans un mikado géant bloquant l’entrée des étroites gorges d’Oneonta. Paysage minéral, de lave et de forêts profondes qui succède aux steppes des Dalles ponctuées depuis peu de vignes épanouies dans l’ombre tutélaire des volcans Jefferson et Hood coiffés de neiges éternelles. C’est au pied de l’énorme bloc de basalte de Beacon Rock qu’enfin Lewis et Clark détectèrent les premiers effets de la marée sur le niveau du fleuve. L’océan n’était plus loin, qui se brisait sur des plages désertes, telles Cannon Beach ou Cape Disapointment où les explorateurs errèrent dans le fol espoir de rencontrer un bateau qui les ramènerait à bon port.

Le 16 novembre 1805. Leur mission accomplie, Lewis et Clark plantèrent leurs tentes face à la grève océane. La Columbia était devenue le trait d’union entre l’ancienne frontière et le Pacifique. La naissance d’une nation. Mais cela, sans doute, les deux hommes ne pouvaient encore l’imaginer.

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