Waskaganish : 350 ans pour le premier poste de traite de la Compagnie de la Baie-d’Hudson

may49
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le 28/06/2018 à 07:06

21 juin 2018 | ◔ 11 minutes de lecture

Il y a 350 ans, le navigateur anglais Henry Hudson entamait le voyage qui allait mener à la naissance de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Tout au long de l’année 2018, la communauté crie de Waskaganish célèbre ce moment historique.

« C’est ici que tout a commencé », raconte le directeur des sports, des loisirs et de la culture pour la communauté de Waskaganish, Charles Hester. Les festivités du 350e anniversaire sont donc une occasion de rappeler aux Cris et à l’ensemble des Canadiens que la Compagnie de la Baie d’Hudson est née dans sa communauté. Par la suite, elle a joué un rôle majeur dans la traite des fourrures et l’histoire du pays.

De Val-d’Or, en Abitibi, il faut d’abord parcourir 255 kilomètres sur la route 109, puis 237 kilomètres sur la route isolée de la Baie-James et enfin, 102 kilomètres sur une route de gravier pour se rendre dans la communauté de Waskaganish. Pour éviter ces sept heures de route, des vols quotidiens desservent la communauté. Entouré de la rivière et de la baie Rupert, le site est magnifique. Malgré sa beauté et son importance historique pour le Canada, Waskaganish est pourtant peu connu.

C’est en parcourant toute cette route, particulièrement cahoteuse à certains endroits, que nous nous sommes rendus à Waskaganish pour assister aux célébrations printanières. Elles sont une prémisse à la grande fête d’été qui aura lieu du 16 au 21 juillet prochain. Chaque saison durant l’année du 350e, des festivités auront lieu sur le site culturel de la communauté; le premier bloc s’est déroulé en février et le dernier aura lieu en novembre.

Célébrer 350 ans d’histoire

Sous la cabane de bois, au bout de leurs cordes, sont suspendues une dizaine d’outardes. Un homme et une femme se chargent de tourner régulièrement la viande qui cuit à la chaleur du feu. Des morceaux de banique cuisent eux aussi près de la braise, enroulés sur des bâtons de bois bien sculptés à cet effet. Ce midi, tous les membres et les visiteurs de la communauté sont invités à un festin traditionnel. Dans l’odeur de fumée, d’autres jeunes femmes coupent des légumes et des cubes de caribou en parlant cri.

« Les mets qu’on cuisine concordent avec la saison, indique Stacy Bear, la directrice du programme culturel de la communauté de Waskaganish. Au printemps, c’est la saison des outardes. Lorsqu’on cuisine comme ça autour du feu, avec les bâtons et les cordes, on appelle ça Sigabon. Ça prend entre deux et trois heures à cuire ». Alors que cet hiver, le castor et le lièvre étaient en vedette, cet été, le poisson et l’ours seront principalement au menu.

Les repas communautaires sont communs à Waskaganish, mais pendant les festivités du 350e anniversaire, les rassemblements sont plus nombreux. Au lendemain du dîner, un autre festin traditionnel est organisé, cette fois dans la salle communautaire. Des centaines de personnes y sont rassemblées.

Dans l’assiette de chacun, un morceau d’outarde accompagné d’une classique salade de pâtes. Après la prière prononcée par un aîné en cri et qui termine par « amen », tout le monde entame son repas avec un verre de jus de fruits parce que l’alcool est interdit dans la communauté. Pendant ce temps, de jeunes femmes circulent avec un chariot pour offrir en complément des morceaux d’ours et de castor. « Aimes-tu les queues de castor? », demande une femme, en ne parlant évidemment pas de la pâtisserie frite.

Les festins traditionnels vont culminer, de façon grandiose, lors des célébrations estivales en juillet. Grâce aux chasseurs de la communauté, les visiteurs pourront déguster les mets traditionnels cris. « On reçoit la majorité de nos outardes des gens qui partent chasser dans le sud dans la région d’Ottawa. Ils réussissent à chasser plus là-bas qu’ici. De plus en plus de chasseurs font ça, car c’est là que se retrouvent les outardes. C’est comme ça que ç'a toujours été en fait, on va là où les animaux sont, même si ça veut dire d’aller à Ottawa », spécifie Stacy Bear. À lui seul, le programme culturel de Waskaganish achète aux chasseurs plus de 200 outardes par année pour ce genre de festins.

Les célébrations ne se limitent pas qu’aux repas. Les compétitions amicales de jeux traditionnels attirent tout le monde. Gants aux mains, les enfants sont chronométrés pour corder une pile de bûches de bois. Il s’en suit la compétition de bûchage et celle de la construction de tipi en couple. Le vote du public est également sollicité pour trouver le meilleur imitateur d’outarde. Les participants ont de l’entraînement, explique Rachel Hester, qui fait partie de l’équipe du 350e anniversaire. « Nous tenons annuellement nos jeux de la chasse du printemps, durant le congé de la chasse à l’outarde [Goose break] et lors des rassemblements d’été ».

Un autre événement attire l'attention dans la programmation : un tournoi de dames. Pendant les longues soirées d’été, le jeu de dames attire de nombreux joueurs et spectateurs au bord de la rivière Rupert. À l’exception de quelques fillettes et adolescentes, le tournoi semble plutôt prisé par les hommes du village.

Sous la lumière d’un coucher de soleil resplendissant, la compétition est féroce. Parfois la partie se joue simplement avec des cailloux noirs et blancs, sur une planche de bois peinte de carrés rouges. Les coups s’échangent rapidement et intensément par chacun des compétiteurs. « C’est très populaire. Chaque été, tout le monde entoure les joueurs. On a aussi des aînés qui jouent depuis longtemps. Nous avons même un abri lorsqu’il pleut », raconte un des joueurs.
Le voyage de la première business

Ce sont les explorateurs et commerçants, Pierre-Esprit de Radisson et Médard Couhart Des Groseillers, qui ont initié le voyage permettant de découvrir la rivière Rupert et le peuple cri qui y habitait. Après avoir été punis par le gouverneur de la Nouvelle-France pour une traite de fourrure non autorisée dans les régions des lacs Michigan et Supérieur en 1659, les deux Français ont cherché à se faire financer une expédition vers la « mer salée » du Nord. Ils avaient entendu parler de ce qu’allait devenir la baie d’Hudson par les Autochtones lors de ce voyage. La France refuse et ils se tournent vers l’Angleterre qui accepte de payer pour l’expédition en 1668. C’est durant cette année qu’accosta le bateau Nonsuch aux rives de ce qu’est aujourd’hui Waskaganish.

« À ce moment-là, il y a une maison qui a été bâtie. C’est pour cette raison que l’on célèbre le 350e anniversaire cette année », explique Charles Hester. « Ils sont arrivés l’été, ils ont passé l’hiver ici et ils ont fait des échanges avec notre peuple, poursuit-il. L’année suivante, lorsqu’ils sont retournés à Londres, tout le monde a été impressionné par la qualité des fourrures qu’ils ont ramenées. C’est là [en 1670] qu’ils ont décidé de fonder une compagnie ».

La petite histoire de la Compagnie de la Baie d'Hudson

« La Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH), constituée le 2 mai 1670, est la société commerciale constituée par actions la plus vieille du monde anglophone. Pendant la plus grande partie de son histoire, la CBH est une entreprise de commerce des fourrures, un passé étroitement lié à la colonisation de l’Amérique du Nord britannique et au développement du Canada. L’entreprise possède et exploite des boutiques et magasins au Canada, aux États-Unis, en Belgique, aux Pays-Bas et en Allemagne. D’abord basée à Londres, en Angleterre, la CBH a aujourd’hui son siège social à Brampton, en Ontario. En 2016, elle a enregistré des revenus de 14,4 milliards de dollars et possède des actifs évalués à 12,2 milliards de dollars. »
Source: Encyclopédie canadienne

Les célébrations soulignent donc le premier contact et lien d’affaires entre les Cris qui occupaient le territoire de la baie de Rupert et les Européens. « On n’est pas ici depuis seulement 350 ans, insiste Charles Hester. On est ici depuis des milliers d’années. Selon les recherches faites dans la région, ils ont trouvé des campements qui datent d’aussi loin que 3500, 4000 ans ».

« Anciennement, Waskaganish, ce n’était pas un village, c’était juste un campement d’été. C’était un endroit pour la chasse. »
- Charles Hester, directeur des sports, des loisirs et de la culture pour la communauté de Waskaganish

Encore aujourd’hui, les Cris sont reconnus, en Abitibi-Témiscamingue, comme étant de bons partenaires d’affaires. Cette étroite relation s’incarne notamment par l’existence, depuis 16 ans, du Secrétariat aux alliances économiques Nation Crie Abitibi-Témiscamingue. « Je ne pense pas que c’est 350 ans de business qu’on célèbre aujourd’hui, insiste le directeur général du Secrétariat, Pierre Ouellet. Ce sont plutôt les grands liens d’amitié qui se sont développés, surtout depuis une cinquantaine d’années, avec Val-d’Or et l’Abitibi-Témiscamingue. Ce qui s’est développé ce sont des liens d’amitié et des liens d’affaires par la suite. »

Des Cris descendants d’Henry Hudson?

Les Cris ont leur propre légende sur la disparition d’Henry Hudson en 1611. L’histoire officielle raconte que l’explorateur aurait passé son dernier hiver sur la pointe de la rivière Rupert. Son obsession à trouver le passage du Nord-Ouest l’a amené à être abandonné avec son fils et sept autres personnes sur une chaloupe par son équipage, qui lui, voulait retourner à Londres. Henry Hudson n’a jamais été retrouvé après cet abandon. Une légende raconte qu’une famille crie aurait adopté le fils d’Henry Hudson, car on retrouve depuis longtemps parmi les Cris des individus avec une pilosité plus rousse… exactement comme l’avaient Henry Hudson et son fils.
Waskaganish aujourd’hui

Comme à l’époque de la traite des fourrures, Waskaganish est toujours un lieu où se brassent des affaires.

Tout en célébrant 350 ans d’histoire, la communauté de Waskaganish continue à se moderniser. Dans les rues, les chantiers sont multiples : le palais de justice est en rénovation, un poste de police est en construction et une piscine verra le jour sous peu. Dernièrement, une nouvelle école primaire, une nouvelle épicerie et un grand aréna ont également été construits. « Les besoins ont évolué, constate Pierre Ouellet, du Secrétariat aux alliances économiques Nation Crie Abitibi-Témiscamingue. La plupart des besoins de base sont vraiment bien répondus. Aujourd’hui, ils ont besoin de services de qualité et de créer de l’emploi pour les jeunes qui s’en viennent. C’est un défi très très important pour les communautés », ajoute-t-il.

Dans le secteur de la santé, l’agent de recherche pour le département culturel du Conseil cri de la santé et des services sociaux, Charles Esau, croit également qu’il y a encore du chemin à faire, car beaucoup de membres de sa communauté doivent s’exiler pendant de longues périodes pour obtenir des soins de santé, comme de la dialyse. Pour améliorer l’accès aux soins de santé dans la communauté, le Conseil cri de la santé travaille aussi à jumeler davantage les connaissances des médecines traditionnelles des aînés à la médecine moderne.

Cette démarche, qui est mise de l’avant dans le cadre des festivités du 350e anniversaire, encourage, par exemple, l’utilisation de plantes médicinales pour faire baisser le taux de sucre des personnes atteintes de diabète.

lle amènera aussi plus de femmes à accoucher dans leur communauté, avec des sages-femmes, au lieu de devoir partir vers Val-d’Or pour donner naissance à leur enfant. « Les femmes doivent aller accoucher à Val-d’Or depuis près de 40 ans. Ça divise les familles dans un moment important et ça brise les rituels traditionnels que nous pourrions célébrer, s’attriste-t-il. À l’époque, des bébés sont morts parce que nous n’avions pas les conditions d’hygiène que nous avons aujourd’hui ».

À travers tout ce va-et-vient entre les cultures occidentale et traditionnelle, les jeunes cris se retrouvent visiblement déchirés. Ils parlent cri, anglais et certains même français. Ils sont attirés par les nouvelles technologies et les produits de luxe, mais peinent à quitter leur communauté pour accéder aux études postsecondaires. Ils répondent néanmoins présents aux activités traditionnelles du 350e anniversaire, notamment en jumelant le macaroni au fromage, les guimauves et les saucisses à hot-dog aux morceaux de viande cuits sous la tente.

Après 350 ans d’échange avec les Européens, les Cris de Waskaganish invitent donc, cet été, tous ceux et celles qui désirent découvrir ces paradoxes à célébrer avec eux. Toute la rive de la rivière Rupert, où se traitaient les fourrures à l’époque, se transformera en camping. Le jour, on mange sous le tipi et le soir, on danse la gigue à l’aréna. Entre les deux, la camaraderie et l’humour demeurent au rendez-vous. « Naaaaah! », lanceront-ils souvent avant d’éclater d’un rire communicateur.

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