Frère Henri Burin des Roziers, la mort d'un grand combattant

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le 30/11/2017 à 07:54

Confidences. Fils d'une illustre famille, le religieux était engagé auprès des « sans-terre » au Brésil. Retour sur une vie de combats.
Par Jérôme Cordelier
Modifié le 29/11/2017 à 16:27 - Publié le 29/11/2017 à 15:41 | Le Point.fr

Il n'y aura que quelques mentions dans les médias – en dehors de la presse catholique. Et pourtant, c'est une légende de l'ordre religieux dominicain et un grand combattant qui vient de s'éteindre à 87 ans dimanche 26 novembre au couvent Saint-Jacques, en plein cœur de Paris, où il s'était réfugié depuis trois ans après une longue vie de combats, en particulier auprès des « sans-terre » au Brésil.

Le Frère Henri Burin des Roziers avait inscrit son engagement dans un ordre né au XIIIe siècle (à Toulouse) à la longue tradition « missionnaire » – même si, comme on le verra plus tard, il refusait cette étiquette. Tradition incarnée, depuis le XVe siècle, par le père Antonio de Montesinos, à Saint-Domingue. Défenseur des Amérindiens esclavagisés par les grands propriétaires, il est l'auteur, en 1511, d'un sermon célèbre qui mettra en marche à son tour Bartolomé de Las Casas, lequel deviendra l'infatigable avocat des Indiens devant la cour d'Espagne.
Menaces

C'est en suivant cette ligne qu'Henri Burin des Roziers, au XXe siècle, s'engagea auprès des « sans-terre » au Brésil, particulièrement en Amazonie, dans l'État du Pará, au nord-ouest du pays. Pendant trente-trois ans, « Frei Henri » s'acharna à défendre ceux qu'on appelle les « pions », ces dizaines de milliers d'ouvriers agricoles sans qualification qui se font exploiter comme des esclaves par des propriétaires terriens sans scrupules. Il combattit pour protéger les 4 millions de paysans pauvres expulsés violemment de leurs terres par 45 000 grands propriétaires, les « fazendeiros », qui représentaient à peine 1 % de la population et possédaient près de la moitié du territoire.

Pour cela, sa tête fut mise à prix et, au début des années 2000, au Brésil, le religieux, déjà âgé, était suivi en permanence par deux gardes du corps qui se relayaient auprès de lui jour et nuit. Une religieuse américaine, Dorothy Stang, avait été assassinée par deux tueurs à gages en 2005. Mais l'homme de Dieu ne se laissait pas impressionner. « Oh, vous savez, d'autres sont plus menacés que moi ! » nous rétorquait-il alors, sans se départir de sa voix douce et de son visage paisible.
Bonheur d'homme

Cette sérénité, alliée à une vivacité d'esprit et à une intransigeance tranquille, l'homme l'a conservée jusqu'au bout, comme j'ai pu le constater en avril dernier en allant recueillir au couvent Saint-Jacques son témoignage sur sa vie et son action, pour les besoins d'un livre retraçant – notamment – la grande histoire des dominicains du XIIIe siècle à nos jours (Au nom de Dieu et des hommes, Fayard, novembre 2017). Le guerrier était cloué sur un lit, dans une chambre exiguë. « Mes jambes ne me portent plus, mon bras droit est paralysé », confiait-il. Assigné à l'immobilité, ce combattant sans cesse en mouvement paraissait las, mais il donnait à voir une incroyable souplesse d'esprit. Aucune plainte, peu d'amertume, une discussion légère, une disponibilité rare… On avait devant nous un bonheur d'homme auprès duquel on aurait aimé passer des journées pour l'écouter, le regarder, sonder son visage radieux… « J'ai un naturel joyeux, je n'ai jamais connu la déprime, je regarde par la fenêtre les bourgeons qui prennent sur cet arbre et c'est très joli », assurait frère Henri.

Mais, à la simple évocation de ses combats contre les injustices, son regard brillait de passion, son poing se serrait… Jusqu'à son dernier souffle, s'il en avait eu la faculté physique, l'homme se serait dressé, on peut s'en douter, aux côtés des migrants, « ces hommes, ces femmes, ces enfants qui sont persécutés dans leur pays pour leur ethnie, leur nationalité, leur option politique, qui meurent de faim, qui sont rejetés de partout, qui se glissent sous des camions pour gagner l'Angleterre ou qui se noient en Méditerranée dans des embarcations de fortune », s'emportait-il. Même cloué au lit, Henri Burin des Roziers conservait la vigueur du prêtre et de l'avocat, pour qui la vie entière représentait un long combat contre l'injustice.
De tous les combats sociaux

Lui, le fils de la grande bourgeoisie, avait abandonné une existence confortable pour défendre les plus faibles. « J'ai été très impressionné par la Seconde Guerre mondiale, avec toute la misère et la souffrance qu'elle a pu générer, confiait l'homme né à Paris en 1930. Mais, durant ces années d'occupation, ce qui me marqua aussi, c'est l'engagement qui fut celui de nombre de membres de ma famille. » Le père d'Henri Burin des Roziers fut ainsi fait prisonnier et ses deux oncles furent de grandes figures de la Résistance – Claude, amiral dans les Forces françaises libres, et Étienne, proche de De Gaulle, dont il fut le secrétaire général à l'Élysée.

À la fin de la guerre, le jeune Henri s'investit dans une équipe de la Conférence Saint-Vincent-de Paul. « Je me souviens encore de cette visite à une famille de neuf enfants qui habitait un logement minuscule, avec le seul salaire du père, ouvrier à la Snecma », racontait le dominicain.

Entre 1954 et 1956, pendant son service militaire, notre homme se trouve confronté aux drames coloniaux en Tunisie, au Maroc et en Algérie. En 1968, aumônier du centre Saint-Yves, engagé auprès des « laissés-pour-compte », il vit la révolte de mai comme « un rêve beau, biblique, évangélique ». Le dominicain aristocrate et bon élève, après des études en hypokhâgne, khâgne, deux licences (lettres et droit), part travailler en usine, aux côtés des travailleurs étrangers, arabes essentiellement. Devenu avocat, il ferraille dans les prétoires pour défendre « la misère des exclus de la société ». La lutte des Lip, le tiers monde, les bavures policières, les travailleurs pauvres… Burin des Roziers est de tous les combats sociaux de la France des années 70, aux côtés d'un autre dominicain dont l'engagement est resté dans les mémoires, Jean Raguénès. « Nous voulions vivre au milieu du peuple, partager, écouter, sentir la vie des ouvriers », se souvenait frère Henri.
Je n’ai jamais cherché à convertir. Je n’ai voulu qu’une chose : lutter contre les injustices.

Sa vie dominicaine avait commencé par une rencontre à l'université de Cambridge dans les années 50 avec le théologien Yves Congar, mis au ban par le pape Pie XII pour avoir réclamé un « aggiornamento » de l'Église catholique – il deviendra plus tard l'un des experts consultés au concile Vatican II et sera fait cardinal par Jean-Paul II. La découverte, plus tard au Brésil, de Bartolomé de Las Casas conduit le frère Henri à se sentir pleinement frère prêcheur. « Las Casas a fait bouger les lois, mais combien de fois s'est-il désespéré ? Il faut croire que les choses changent petit à petit, et que nous n'accomplissons que de petits pas, des amorces… »

En avril dernier, au soir d'une vie bien remplie – « Je ne suis pas mécontent de ce que j'ai fait », glissait-il dans un sourire –, quand on lui demandait s'il se voyait comme un combattant, frère Henri rétorquait aussitôt, le regard droit, le geste ferme : « Je suis un militant. On emploie plutôt ce terme-là pour définir le type d'action qui fut la mienne. » Le religieux nous avait alors confié qu'il détestait qu'on le qualifie de missionnaire. « Je n'ai jamais cherché à convertir, affirmait avec vigueur le frère Henri Burin des Roziers. Je n'ai voulu qu'une chose : lutter contre les injustices. Tout ce que j'ai fait dans ma vie ne le fut que dans ce but-là. » Au Brésil, auprès des « sans-terre », la relève est déjà assurée depuis des années par un autre dominicain français de choc, le frère Xavier Plassat.

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