John Saul. Mon pays métis. Quelques vérités sur le Canada

John Saul
Mon pays métis. Quelques vérités sur le Canada. Montréal, Éditions du Boréal, 2008, 352 pages

Le sous-titre donne le ton : « Quelques vérités sur le Canada ». Dans son plus récent livre, Mon pays métis, John Saul affirme avoir découvert des « vérités » sur le Canada, vérités qu’il serait apparemment le seul à connaître, le reste de la population vivant dans le déni. Il se propose ainsi de nous révéler notre « réalité propre », notre identité véritable, que nous aurions ignorée jusqu’à présent, victimes d’une aliénation dont lui seul peut nous délivrer.

John Saul

Mon pays métis. Quelques vérités sur le Canada. Montréal, Éditions du Boréal, 2008, 352 pages

Le sous-titre donne le ton : « Quelques vérités sur le Canada ». Dans son plus récent livre, Mon pays métis, John Saul affirme avoir découvert des « vérités » sur le Canada, vérités qu’il serait apparemment le seul à connaître, le reste de la population vivant dans le déni. Il se propose ainsi de nous révéler notre « réalité propre », notre identité véritable, que nous aurions ignorée jusqu’à présent, victimes d’une aliénation dont lui seul peut nous délivrer.

Bien entendu, ce « Nous » est canadien et regroupe tant les Québécois que les habitants du ROC, puisque nous sommes tous victimes d’un même aveuglement : nous nous croyons Occidentaux, alors que nous formons, tous ensemble, un peuple d’inspiration autochtone. Nous reviendrons plus loin sur les implications de cette thèse pour la question nationale québécoise. Pour l’instant, contentons-nous d’évaluer sa pertinence pour le Canada.

La thèse de l’auteur est la suivante : Nous sommes une « civilisation métisse », un peuple original fondé sur des principes et des valeurs autochtones qui ne trouvent pas d’équivalents dans le monde occidental. Nous croyons à tort que le Canada est d’inspiration française et britannique, alors que l’essentiel de ce que nous sommes est d’origine autochtone. Cette méprise collective serait attribuable à un esprit de colonisé qui nous aurait été imposé il y a plus d’un siècle par le Family Compact. Constatant qu’il se développait au Canada une société d’inspiration profondément autochtone qui ne leur plaisait pas, ce puissant petit groupe de privilégiés aurait imposé des mythes et des façons de faire européens, qui ne correspondaient pas du tout à ce que nous étions. Depuis ce temps, nous pensons dans des termes inadéquats pour décrire notre réalité propre, ce qui expliquerait apparemment tous les problèmes que connaît le Canada actuel.

Ainsi, le piètre état de notre système de santé, le taux de pauvreté élevé, la faiblesse de la politique étrangère canadienne, les mésententes entre gouvernements fédéral et provinciaux, la vente de compagnies canadiennes à des intérêts étrangers et même la disparition de l’eulakane, « ce petit poisson de la côte pacifique qui ressemble à l’éperlan » (p. 190), sont présentés comme autant de « signes d’échec », qui prouvent que nous vivons dans un système inadapté à notre identité profonde. Selon Saul, c’est « l’insécurité coloniale perpétuelle de nos élites qui les porte à chercher des modèles occidentaux » (p. 127) pour répondre aux défis du monde contemporain. L’échec dans l’application de ces modèles serait la preuve de leur caractère inadapté à notre nature autochtone, qu’il nous suffirait de reconnaître une fois pour toutes pour enfin trouver des solutions à l’ensemble de nos problèmes collectifs.

L’ancien prince-consort se fait prophète en affirmant à la population égarée que nous vivons collectivement dans « un déni de nous-mêmes » (p. 13) et que « notre planche de salut est la fidélité à notre nature véritable et la conception d’un langage et de l’imaginaire qui l’exprimeront le mieux » (p. 275-276). Il se permet également d’affirmer qu’une série de peintres et d’écrivains renommés du Québec et du Canada ont construit l’ensemble de leur œuvre à partir de la sensibilité autochtone sans même en être conscients (p. 91), prétendant ainsi savoir mieux que les artistes eux-mêmes le sens profond de leur œuvre ! Pour couronner le tout, il déverse tout son fiel sur les élites « médiocres » dont l’incapacité à empêcher l’extinction d’un poisson est comparée au silence des criminels nazis :

Du début à la fin, [les élites] ont failli à la tâche. Ils prendront leur retraite et joueront au golf comme si l’épuisement des stocks d’eulakanes était, bof, des choses qui arrivent. Après tout, ils ne faisaient que leur travail. Comme l’a dit la défense, jadis, au procès de Nuremberg, ils obéissaient aux ordres, c’est tout. (p. 191)

Il semblerait qu’avoir une réputation de grand philosophe permette de porter des accusations aussi grossières en toute impunité ! Yves Michaud s’était fait lyncher pour moins que cela.

Non seulement la thèse de John Saul est loufoque, mais il s’agit d’une usurpation mémorielle pour le Québec, pour le Canada et pour les peuples autochtones. Un bref examen de sa méthodologie confirme qu’elle ne tient pas la route. La technique est simple : l’auteur choisit une attitude ou une valeur considérée comme typiquement canadienne, comme l’environnementalisme ou encore le pacifisme. Si cette attitude ou cette valeur trouve un équivalent chez les peuples autochtones, alors, la preuve est faite de ses « origines » autochtones. Si elle ne trouve pas d’équivalent chez les peuples autochtones, Saul s’efforce immédiatement de montrer qu’il s’agit d’une mauvaise façon de faire… et en déduit que cela irait beaucoup mieux si nous adoptions l’approche autochtone !

Autrement dit, tout lien pouvant être établi entre des principes canadiens et autochtones est interprété en termes de causalité : le principe canadien s’explique par ses origines autochtones. Quant aux principes occidentaux que valorisent les Canadiens, ils sont nécessairement la cause de tous leurs malheurs, et donc, la preuve qu’ils devraient se tourner vers leur « véritable nature » autochtone. Cette méthode comporte un avantage certain : elle est infaillible !

La fausse alternative entre des principes autochtones nécessairement authentiques et des principes occidentaux forcément inadéquats s’accompagne de jugements de valeur. D’un côté, il y a la « vision monolithique euro-états-unienne de la gouvernance d’un pays » (p. 26), « les vieux préjugés européens » (p. 26), de l’autre, il y a la voie autochtone, la « pensée non linéaire » (p. 58), la « perspective circulaire, non manichéenne et non punitive » (p. 282), qui représente « une voie très originale, non monolithique, révolutionnaire » (p. 274). Cette dichotomie, qui traverse l’ensemble de l’ouvrage, est particulièrement marquée lorsqu’il est question du rapport que les Canadiens entretiennent face à la diversité culturelle :

Sur la question de l’immigration et de la diversité des citoyens, nous sommes incapables de voir l’évidence : nous avons une conception non raciale, non linéaire et même non rationnelle de la civilisation. Elle est fondée sur l’idée d’un cercle qui s’élargit et s’adapte au fur et à mesure que de nouvelles personnes s’y joignent. Le concept n’est ni européen ni occidental; il provient directement de la culture autochtone (p. 12).

Loin d’être inspiré des théories libérales occidentales, le multiculturalisme canadien serait selon Saul profondément autochtone parce que fondé sur un équilibre entre les droits individuels et collectifs (p. 63-64). D’une part, cela suggère que le vieux débat entre libéraux et communautariens serait en fait un débat entre Occidentaux et Autochtones ! D’autre part, il s’agit d’une lecture surprenante du multiculturalisme canadien. Le rejet du biculturalisme au profit d’un bilinguisme d’un océan à l’autre, l’affichage bilingue au nom de la liberté d’expression, les luttes contre l’obligation de fréquenter l’école française au nom de la liberté de choix, les accommodements raisonnables accordés à partir du critère subjectif de la sincérité de la croyance personnelle, tout cela n’est-il pas suffisamment libéral aux yeux de John Saul ?

Comme le veut son cadre d’analyse, si le multiculturalisme est profondément autochtone, alors les résistances face au multiculturalisme s’expliquent nécessairement par une attitude de colonisés. Qui sont les colonisés dans ce cas-ci ? Les Québécois, bien entendu ! La crise des accommodements raisonnables serait ainsi la preuve du fait que les Québécois se seraient détournés du modèle autochtone du « cercle en constante expansion » pour adopter des « arguments parisiens démodés » (p. 51). La crise serait donc attribuable au fait que les Québécois, colonisés par Paris, auraient refusé de puiser dans leur nature autochtone pour accueillir les immigrants.

Voilà maintenant le Québec au banc des accusés, une constante dans l’ouvrage. Les mesures de protection de la langue française au Québec agiraient comme un « joug » auprès d’une fraction de son élite « admirablement bilingue (et souvent même trilingue) », une élite qui « vit tout naturellement à l’échelle canadienne et internationale », mais que la frilosité linguistique de la province maintient « aux plus faibles niveaux de revenu du pays » (p. 201). Quant à l’appui des souverainistes au « libre-échange comme instrument de sécession » (p. 214), il aurait été dévastateur pour l’ensemble de l’économie canadienne. Finalement, les batailles constitutionnelles des dernières décennies seraient responsables de nombreux échecs collectifs des Canadiens, les élites étant « tellement obsédées par ces détails de séparation des pouvoirs financiers et administratifs qu’elles pouvaient difficilement imaginer d’œuvrer pour le bien public » (p. 229).

Derrière la thèse de l’auteur sur les origines autochtones du Canada, se cache ainsi une critique sévère du Québec et des souverainistes. Parmi les attitudes de colonisés dénoncées par Saul, se trouve, « l’horreur du chevauchement des pouvoirs » (p. 280), autrement dit, la critique du système fédéral. L’argument exprimé par René Lévesque dans Option Québec, selon lequel les dédoublements administratifs entre les paliers fédéral et provinciaux sont nuisibles économiquement, serait un « argument classique du Family Compact », fondé sur le « dogme contemporain de la rentabilité » (p. 269). Saul affirme qu’au contraire, les chevauchements de pouvoir sont au service du bien commun :

La duplication est un moyen désintéressé de stimuler la concurrence pour le bien public. La duplication encourage les gouvernements à coopérer, contribue à créer de la richesse et combat l’impuissance provoquée par le réflexe du repli sur soi et de la complaisance dans la résolution de problèmes ayant trait au bien public. (p. 269)

Saul propose une vision romantique du fédéralisme canadien, qui ignore les rapports de pouvoir qui traversent notre système politique et ses implications pour le Québec comme nation. Bien entendu, ce fédéralisme de coopération serait conforme à notre nature autochtone. En effet, lorsqu’il ne s’empêtre pas dans des querelles constitutionnelles inutiles, « notre fédéralisme à son meilleur » serait conforme à « la conception mohawk de la façon de faire les choses – atteindre l’harmonie grâce à des relations équilibrées » (p. 51). On croit rêver !

En plus de s’en prendre aux souverainistes, Saul reproche aux fédéralistes québécois de ne plus « évoquer la pleine réalité du pays », ce qui fait en sorte que « la plupart des Québécois n’entendent presque pas parler du pays dans lequel ils vivent » (p. 176). Qu’il se rassure : si les fédéralistes du Québec ont évité de faire une promotion trop active du Canada, Patrimoine canadien et Option Canada s’en sont occupés ! Le scandale des commandites, cela vous dit quelque chose ? Saul n’en dit pas un mot dans sa dénonciation des élites politiques. Il s’insurge contre la GRC qui, lors de la compagne électorale de 2005-2006, a informé le NPD que le ministre (libéral) des finances était sous enquête et ainsi « interféré avec le processus démocratique national à un moment stratégique » (p. 261). Il se scandalise également du fait que le premier ministre (conservateur) Mulroney ait accepté l’argent de Karlheinz Schreiber (p. 263). Ces deux scandales politiques sont présentés comme des « symptômes de la tolérance de cette élite envers un comportement parfaitement inacceptable » (p. 264). Mais où est donc le scandale des commandites dans tout cela ? N’était-ce pas le pire scandale politique de la dernière décennie ? Saul semble l’avoir oublié. Le Parti libéral du Canada est étrangement épargné de sa critique des élites. Soulignons que c’est Jean Chrétien qui a nommé son épouse, Adrienne Clarkson, gouverneure générale de Canada.

La partisannerie tourne à la farce lorsque, pour dénoncer l’élite économique canadienne, Saul fait exception pour Paul Desmarais père, un homme qui « parle clairement, avec humour et assurance. On comprend d’emblée qu’il a une vision à long terme » (p. 306). Pour quelqu’un qui dénonce à répétition le Family Compact, il y a quelque chose d’indécent à s’afficher comme membre du « club des vieux copains » des années 2000, celui du réseau PLC-Desmarais. Vraiment, c’en est trop !

En somme, le livre de John Saul nous apprend effectivement « quelques vérités sur le Canada » : il nous apprend que des théories loufoques peuvent être défendues en toute impunité dès lors qu’elles contribuent au nation building canadien.

Joëlle Quérin
Doctorante en sociologie, UQAM

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