La dernière frontière ou la vie d'un trappeur

L'homme qui rêvait d'être indien, Grey Owl, publie en 1931 un hommage magnifique au Grand Nord canadien et à la vie de trappeur. Écologiste avant l'heure, il défend la nature sauvage et rude.

"Côte à côte avec le Canada moderne, il existe un immense territoire où se livre encore une rude bataille entre la civilisation et la sauvagerie primitive"
Voilà ce qu'écrit Grey Owl en 1931 après des années d'une vie de trappeur et de guide au-delà de "La Frontière".

Dans "La dernière frontière", il témoigne sans concession de la vie de l'homme dans cette nature qui tour à tour l'abrite et le malmène.
360 pages d'une écriture aussi rigoureuse que vigoureuse, détaillent le quotidien du trappeur, entre la fascination de la solitude et des grands espaces, et, la crainte de la mort toujours présente. Ode au grand blanc, à la "joie pure dans cette vie saine, dépouillée des artifices de la vie moderne, dont il (le trappeur) comprend la grandeur. Il garde ainsi la paix de l'esprit."
Ce livre nous ramène à des considérations aussi grandioses que terre-à-terre.
"Vestiges d'une époque depuis longtemps révolue, le voyageur remonte les avenues du temps, siècle après siècle. Parfois, il regarde le soleil pour calculer sa route, mais il ne cesse de fouiller la neige éblouissante, cherchant le plus facile pour ses chiens qu'il précède." Et de longues descriptions de l'immense beauté que chaque jour lui offre cette nature désertée n'empêche pas le trappeur de savoir qu'il faut sans cesse arracher sa "subsistance à une nature sauvage et malveillante". Il se réjouit donc d'autant plus de croiser des oiseaux espiègles qui deviennent ses amis pour quelques jours ou quelques semaines ou des castors affairés, et de temps en temps un autre trappeur avec qui partager un feu de camp et quelques paroles.

"Je suis bien mieux que chez maman"


C'est la conclusion du trappeur qui a failli mourir de froid après avoir vu disparaître ses vivres lorsqu'il décide de repartir, une fois retapé. Il aime sa solitude, mettre à l'épreuve sa rage de vivre, soumettre sa vie aux impondérables mais aussi apprendre et apprendre encore comment déjouer les pièges de Dame Nature. Les trappeurs solitaires sont aussi solidaires car le risque de la mort permanent les conduit à prendre garde aux réserves de nourriture et de matériel des uns et des autres. Nomades, ils laissent en divers endroits des "caches" pour eux-mêmes mais aussi pour sauver l'égaré. Et lorsque les prennent le désespoir et la colère contre la férocité des éléments, ils économisent leurs forces et maîtrisent leur ire : "...on ne peut pas toujours se permettre de dépenser en parole une énergie qui pourra faire défaut ailleurs".

Dans notre société d'où le risque doit disparaître, parfois au prix de la liberté, la lecture de ce livre est rafraîchissante qui nous conduit à nous interroger sur l'intensité de la vie, la liberté et la simplicité. "Ils (les trappeurs) s'enfoncent dans les dernières solitudes où la cognée dévastatrice n' pas encore commencé son massacre, au-delà des lignes de Partage des Eaux, qui constitue l'épine dorsale du Canada."En pleine possession de leur liberté d'agir.

Un personnage pour le moins surprenant


Grey Owl, de son nom de baptême Archibald Belaney, est né en Angleterre en 1888. Une enfance malheureuse entre deux tantes et une grand-mère peu aimantes le conduit à la rêverie. Facsiné par les autochtones d'Amérique du Nord, il veut devenir l'un d'entre eux. À 17 ans, il part pour le Canada. De 1905 à 1927, il mène une vie de trappeur, guide et garde forestier au nord de l'Ontario. Il devient un farouche défenseur de la nature qui amène le Gouvernement Canadien à lui confier le poste de "gardien des animaux du parc national du Mont Riding au Manitoba, puis du parc Prince Al bert au Saskatchewan. C'est alors qu'il se met à écrire et à publier jusqu'à sa mort en 1938.

Son succès a été international dans les années 40 et 50. En France, son éditeur ayant fait faillite, il tombe dans l'oubli total. On ne peut donc que se féliciter de voir les Éditions Souffles reprendre le flambeau.
Deux ouvrages sont disponibles au prix unitaire de 22€ :
"La dernière frontière"
"Un homme et des bêtes", paru en 1932, dans lequel Grey Owl conte sa "croisade" en faveur des castors.

http://www.obiwi.fr/culture/lectures/85040-la-derniere-frontiere-ou-la-vie-d-un-trappeur