Uashat de Gérard Bouchard: la fin d'un monde

Jade Bérubé, collaboration spéciale
La Presse

C'est en lisant les récits d'un chasseur innu recueillis par l'anthropologue Serge Bouchard au début des années 60 que l'auteur et historien comprend un jour toute la portée d'un tel sujet. «Ça m'avait foudroyé, affirme-t-il. Ces récits des territoires me fascinaient. Il y avait là une telle beauté, une telle poésie...»

Des années plus tard, après avoir recueilli plus d'une centaine de témoignages en vue d'un rapport sur la disparition de ce mode de vie traditionnel, Gérard Bouchard se frappe à l'évidence. «Ces témoignages racontaient la tragédie de ces communautés avec une telle vérité, une telle éloquence que je me suis dit que ce serait un désastre de mettre cela dans une monographie d'universitaire. Je ne voyais qu'un moyen de préserver toute cette émotion, et c'était la voix romanesque.»

Uashat relate, à travers le regard naïf de Florent, jeune stagiaire en sociologie, la triste cohabitation des résidents de la ville de Sept-Îles lors de son expansion au début des années 40 et des autochtones en périphérie qui n'ont d'autre choix que de laisser les terres aux blancs. «Toutes les données que j'avais recueillies, je les ai utilisées pour le fond de scène où évolue Florent, explique Bouchard. Plusieurs personnages sont d'ailleurs inspirés de personnages dont j'ai entendu parler dans les archives.»

C'est le cas du chef rebelle Bellefleur, de Gobeil l'adjoint du maire, mais aussi de Grand-Père, cet aïeul Montagnais qui recueille chez lui le jeune stagiaire et en profite pour tenter de reconduire une transmission rompue. «Toute une culture s'est bâtie sur le mode de vie en territoires de chasse. La cassure qu'ont connue ces gens fut brutale.»

 

Le miroir Canadien français

L'auteur qui a grandi dans un quartier ouvrier de Jonquière tenait d'ailleurs à mettre en parallèle la situation canadienne-française de l'époque et l'assimilation des Innus. Le jeune Florent se définit par l'indigence de son quartier de Lévis. Le «bas de la côte».

«Ce parallèle ne se fait malheureusement pas souvent, déplore Bouchard. Pourtant, à l'époque des colonies, il y avait une réelle solidarité entre la main-d'oeuvre blanche et les autochtones. Les blancs n'étaient pas préparés du tout au territoire. Les témoignages des premiers colons sont très explicites là-dessus: sans les autochtones, les blancs seraient morts. Il y a donc à l'époque une vision positive de l'Indien et une grande proximité entre les deux communautés. Les colons étaient aussi d'une mobilité incroyable au contraire de la vision française à la Maria Chapdelaine. On montait vers le nord avec eux, il y avait une réelle solidarité.»

«Or, les élites canadiennes-françaises ont inventé l'image du mépris du sauvage parce que ceux-ci dévoyaient les bons chrétiens, poursuit-il. On a fait des autochtones des primitifs dangereux pour la morale. Le message de l'Église était si puissant qu'il a alimenté les élites laïques. Les romans, les médias, ont emboîté le pas. Ce stéréotype qui a écrasé l'autre image est aujourd'hui quasi impossible à contrer puisque la société indienne est désormais défaite, complètement assimilée.»

Gérard Bouchard se garde pourtant dans son roman de jouer la corde sensible de la culpabilité. «Je ne voulais pas faire de politique, de sociologie. Or en écrivant un roman, j'oserais dire que l'élément de culpabilité ressort encore plus fort. Je n'ai donc pas besoin d'en rajouter.» Sommes-nous donc voués à observer l'échec sans pouvoir de réparation? «On pourrait dire que toute l'histoire de la modernité a fonctionné en détruisant des micro communautés, des ordres sociaux, des cultures. Or il y a aussi toute une histoire de résistance au développement de la modernité qui se poursuit. Le mouvement écologique en est d'ailleurs une nouvelle branche. Mais le capitalisme est une bête irrésistible. La seule chose qu'on peut espérer, c'est qu'il s'autodétruise.»

La réserve d'Uashat existe encore aujourd'hui, grâce à la poignée de rebelles dépeinte dans l'ouvrage. Sachant que des centaines de lecteurs ont entrepris de véritables pèlerinages sur les lieux des deux précédents romans de l'auteur, on ne peut qu'espérer que ce nouveau roman attise l'intérêt. Ce vent d'optimisme jure d'ailleurs avec le sombre constat de l'oeuvre. «Le sociologue aurait probablement clôt l'ouvrage sur l'heureuse portée de cette révolte indienne de Uashat mais le romancier a préféré suivre la trame tragique du jeune stagiaire», admet l'auteur le sourire en coin.

Il faut dire qu'au fil du récit, le sociologue n'est pas tendre envers le cadre universitaire des sciences sociales. «Je ne crois pas au pouvoir absolu de la science sociale, confesse-t-il. Elle est indispensable, certes, mais limitée. Il faut y ajouter toutes ces choses que l'on ne peut quantifier, qui relèvent du rêve... Le rêve est fondamental dans une société.»

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