En vélo sur la Grande Tortue

Voyage en terra incognita - En vélo sur la Grande Tortue

 

Photo : Source Évelyne Papatie
La quête identitaire motive la traversée à vélo d’Évelyne, 27 ans, Franck, 30 ans, Lina, 18 ans, et Bradley, 26 ans, qui les mènera de Kitcisakik à Val-d’Or jusqu’à Vancouver
 
Est-il besoin de voyager longtemps pour découvrir un territoire inconnu? Une frontière invisible sépare l'univers des non-Autochtones de celui des Premières Nations, méconnues dans leur histoire, leur quotidien, leurs valeurs, leurs faiblesses et leurs forces, leur désespoir et leurs espoirs. Partir à la découverte de cette destination peu fréquentée, tel est l'objectif de la productrice du Wapikoni mobile, Manon Barbeau, et de Ghislain Picard, chef des Premières Nations du Québec et du Labrador, qui se livrent une correspondance sur ces communautés. Tous les lundis de l'été dans cette page, ils échangent impressions, réflexions et questions. Bon voyage...

Cher Ghislain,

Tu abordes dans ta dernière lettre un thème délicat et essentiel, celui de l'affirmation nationale. «Ne dit-on pas qu'il faut savoir d'où on vient si on veut savoir où l'on veut aller?» écris-tu. Tu dis encore: «Une bonne proportion de la société québécoise croit que le monde ici a commencé avec le débarquement de Colomb.» C'est vrai. Nous arrivions comme si nous étions chez nous et dans les livres d'histoire de notre enfance, vous étiez les méchants.

Depuis, la majorité a oublié la présence autochtone, sauf à l'occasion de luttes ou de «crises», comme celle d'Oka, qui a eu le mérite de vous rappeler à notre trop courte mémoire en ravivant malheureusement chez certains les préjugés et la peur. Un bon ami d'origine italienne qui vit ici depuis son enfance dit qu'il ne s'est jamais vraiment senti chez lui au Québec parce qu'il n'a aucun lien avec les Premières Nations, les premiers occupants du territoire. Il dit encore qu'il lui semble que les Québécois auraient moins de problèmes identitaires s'ils renouaient avec les autochtones, ceux qui ont accueilli leurs ancêtres. Qu'en se coupant d'eux, ils se sont coupés d'une part d'eux-mêmes. Je trouve l'idée intéressante.

Quelle nation?


J'ose poser cette question sensible: quand les Premières Nations d'ici parlent d'affirmation nationale, de quelle nation s'agit-il, puisqu'il y a onze nations sur cette seule partie de la Grande Tortue qu'est le Québec? Les Premières Nations du Canada, du Québec, forment-elles une seule et même nation? Te sens-tu d'abord Innu? Québécois? Canadien? Je connais la réponse, je crois, et comment l'exprimer sans heurter ceux qui vous voudraient avec eux, partageant la même identité... Beau défi de reconnaissance et d'acceptation de l'autre pour le peuple québécois qui se cherche souvent lui-même une patrie qui lui appartienne.

Cette quête identitaire, quatre jeunes Algonquins que j'admire la transcendent actuellement chaque jour en pédalant a forestari usque ad mare. S'ils savent très bien où ils vont, ils semblent savoir aussi de plus en en plus d'où ils viennent. Je te raconte leur aventure parce que c'est un bel exemple de courage pour tous les jeunes d'ici, toutes nationalités confondues. Ce printemps, Évelyne, 27 ans, Lina, 18 ans (Onoguc, qui veut dire «étoile»), Bradley, 26 ans et Franck, 30 ans, ont quitté Kitcisakik en vélo, en direction de Vancouver.

Kitcisakik est une petite communauté algonquine d'Abitibi, 350 personnes, sans eau courante, sans électricité. La communauté est pourtant construite sur le bord d'un barrage, mais l'électricité n'est pas pour eux. Fin de la parenthèse. L'expédition est l'idée d'Évelyne, qui avait un peu pédalé en Gaspésie l'année précédente. Les autres, non, à part pour se rendre au dépanneur à quelques mètres de chez eux. Le Service de santé leur a offert des vélos et une levée de fonds a été organisée dans le village pour leur permettre de se nourrir un certain temps.

En partant, Évelyne a laissé une lettre à Marie-Hélène, sa maman: elle l'aimait et s'il lui arrivait quelque chose sur la route de tous les dangers, elle lui laissait sa belle maison toute neuve construite sur le bord du lac. C'était le 9 mai dernier. Ils ont depuis suivi le petit chemin de terre qui mène du village à la 117, la 117 jusqu'à Val-d'Or, effectué une première journée de 102 kilomètres, traversé le Québec, l'Ontario, le Manitoba, la Saskatchewan, et ils sont actuellement en Alberta. Ils pédalent beau temps mauvais temps, par vaux et de plus en plus par monts. Ils ont dormi à quatre dans la même petite tente, réparé des crevaisons, ont eu faim et froid, se sont disputés le soir et réconciliés le matin, se sont perdus et retrouvés, se sont organisés, avec un walkie-talkie, Franck, le plus rapide à l'avant, Bradley à l'arrière qui ferme la route et les protège. Ensemble, ils ont apprivoisé le bestiaire des routes et des autoroutes: à Kakabeka Falls, à 60 kilomètres de Thunder Bay, un orignal et ses petits («mon premier vivant», dit Évelyne), plus loin, une tortue à qui ils ont fait gagner un siècle de voyagement en l'aidant à traverser, des chevaux courant vers eux en hennissant pour les encourager, des écureuils voleurs de noix, de nombreux aigles qui leur ont signifié qu'ils étaient sur la bonne voie, un hibou aventureux («mon premier mort», dit Évelyne) qu'ils ont solennellement enterré et dont ils ont gardé les serres comme protection.

Solidarité


Redevenus nomades et libres, ils ont partout fait l'expérience de la solidarité. Premières Nations et allochtones s'informent d'eux sur leur passage, les félicitent et les encouragent. On les nourrit. On les invite à dormir. Les moments les plus forts et les plus touchants sont les détours par les communautés des Premières Nations. Ils y sont reçus comme des soeurs et des frères. Ils y participent à des repas giboyeux et à des pow-wow. Le Grand Conseil d'Ontario à Wapikon a organisé pour eux un blanket, levée de fonds dans une grande couverture, au son des tambours. Un premier jeune Ojibwé s'est joint à eux dans une communauté d'Ontario, deux autres à Waywayseecappo au Manitoba.

Ils ont songé à rebrousser chemin plusieurs fois, par peur de l'inconnu d'abord, puis par manque d'argent, par fatigue ou à cause de conflits. Évelyne a eu mal aux genoux pendant 2000 kilomètres et Bradley a dû attacher son vélo au sien pour l'aider. Pour toutes ces raisons, la plus importante crise a eu lieu récemment à Kihiwin, en Alberta, et ils ont bien failli abandonner. Ils avaient déjà commencé les achats pour le retour quand un aîné cri est venu à eux et les a invités chez lui. Une fois là, la troupe a exprimé son découragement. L'homme a organisé pour les gars une tente de sudation. Le lendemain, il offrait au groupe une plume d'aigle pour les protéger des grizzlis et des dangers à venir et fumaient avec eux la pipe de la réconciliation.

Évelyne dit: «À chaque crise, quelque chose de bon arrive. Il y a des leçons de vie partout. Quand on est au plus bas et qu'on remonte, on se sent plus fort. Quand on prend un chemin maintenant, on sait que c'est le bon, même s'il nous rallonge.»

Ils sont maintenant sept à pédaler contre la drogue et l'alcool: «ISHQWA MINNIKWAYIN», et ils deviennent peu à peu des symboles. On les a attendus au Pow-wow d'Edmonton. Ils y ont pris la parole — en anglais — pour encourager les jeunes à ne pas consommer.

Reste maintenant à faire l'ascension des Rocheuses. Mais ça ne leur fait pas peur... Évelyne dit qu'ils sont bénis. Ils ont, en tout cas, comme beaucoup de représentants des Premières Nations, la persévérance et la foi qui déplacent les montagnes.

Ghislain, toi qui possèdes aussi cette force tranquille et cette persévérance, dis-moi: peut-on espérer un jour un premier ministre autochtone?

P.-S.: On peut taper «Trip en vélo» sur Facebook pour suivre les aventures des jeunes cyclistes et faire parvenir vos dons à Marie-Hélène Papatie (la maman d'Évelyne) au C.P. 4001, Kitcisakik rue Okunum Val-d'Or (Québec), J9P 7C5.

 

Photos

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