A Cheval en Terre Indienne

 

Entre bouquet de cactus et buissons de genévriers, un fantastique chevauchée sur les hauteurs de Taos Pueblo, au pied de la montagne Shermayaka Bass


Je lance un coup d’œil furtif vers Floyd Gomez, et mon regard erres sur les ravines broussailleuses du fond de la vallée. Vu de profil, avec sa chevelure noire ramenée en tresse, immobile sur sa jument aubère. Floyd parait avoir mille ans. Des jappements de chiens et le hennissement d’un cheval, porté par la brise, montent de Taos Pueblo, viennent cogner en écho sur les flans des canyons parsemés de genévriers.

Nous nous arrêtons un instant et Floyd en profite pour nous raconter sa terre : «  Notre peuple, les Tuatah, est établi ici depuis plus d’un millénaire. Au village, il reste les vestiges  de structures qui remontent au moins à cette époque. »
Il parle de cette réserve du nord du Nouveau-Mexique que nous avons laissé dans la vallée. A 1 500 m plus bas, à l’heure ou le crépuscule enveloppe la Montagne Sacrée, les habitants rentrent le bétail.

Artiste de son état et excellent cavalier, Floyd est notre guide pour cette balade à cheval de deux heures, une invitation « à la découverte de l’esprit des lieux. » Pour 125 dollars, il emmène ses cavaliers à travers les plaines et les crêtes interdites de la réserve, jusqu’aux collines isolées qui s’étirent au pied de la station de ski de Taos, dans l’arrière pays.

 

Ici la nature n’est pas un décor de carton pâte.

 

Lorsque nous nous sommes présentées au corral, Floyd et son père, Cesario « Stormstar » Gomez, nous ont demandé si nous savions bien monter et nous ont affecté a chacun une monture adaptée à notre niveau : pour moi, un quarter américain dressé répondant au nom de Pocker et pour mon amie  Leigh Ann Williams, un fougueux demi-sang baptisé Nibbles. Nous avons sellé et nous sommes prêts à partir, mais Stormstar nous retient un instant pour nous donner ses uniques consignes : « Vous n’êtes pas venues jouer aux cow-boys et aux Indiens. Méfiez vous des serpents à sonnettes. Faites attention aux ours et aux cactus. Et il est interdit de tomber. » Je me voyais déjà caracoler par monts et par vaux, mais je redescends sur terre en entendant     parler d’ours et de serpents à sonnettes. Ramené à la réalité, je tourne vers Leigh Ann des grands yeux écarquillés. Stormstar sourit et nous rassure : «  nous n’avons aucune raison de nous inquiéter, la balade est facile pour de bons cavaliers. Mais le bel Indien Tuatah a fait passer son message : la nature n’est pas un décor de carton-pâte, les dangers existent et ce n’est pas en allant s’imaginer que des esprits indiens vous protégent que les réalités du terrain seront moins rudes. Respectez la terre et n’essayer pas de joue au plus fin.

 

Blue Lake ou les eaux sacrées des Indiens.

 

Nous quittons le ranch par un chemin de gravier, d’où Floyd nous appelle : «  Prêtes pour le départ ? » Il n’attend pas la réponse et éperonne déjà son cheval qui démarre d’un trot rapide. Nos montures lui emboîtent le pas. Quelques minutes plus tard, nous nous frayons un chemin parmi les broussailles puis Floyd accélère le train pour nous entraîner sur des buttes et replonger sans  presque jamais ralentir vers des versants abrupts, franchissant arroyos et ravines avant de gravir un tertre, puis un autre…
Bientôt nous voici à 2 500 m d’altitude. Ce soir nous n’irons pas plus haut. Notre belle éminence offre une vue imprenable sur la vallée de Taos. Au loin, vers le couchant, on devine une fissure des gorges du Rio Grande. Au nord, la Montagne Sacrée dresse son sommet vert et fauve qui semble soutenir les flancs escarpés du mont Taos où affluent tout au long de l’année des essaims de skieurs, de randonneurs et de vététistes – à des années lumière du territoire paisible et reculé des Tuatah.
Floyd nous laisse un instant à notre émerveillement, puis rompt le silence : « On ne peut pénétrer cette partie de la réserve qu’accompagné par quelqu’un de la tribu, explique t-il. Et parmi les membres de la  tribu, seuls les initiés ont le droit de monter Blue Lake. » Situé à quelques kilomètre de là, cette étendue dont les eaux sont sacrées est une ancienne retraite ou se tiennent des cérémonies religieuses. Le village l’a récupéré en 1970, au terme d’une mémorable bataille juridique contre l’administration américaine des Eaux et Forets.

Floyd nous parle de la vie en territoire indien : son père a tenu le Taos Indian Horse Ranch pendant une trentaine d’années, avant de faire un passage éclair dans la police de la réserve. Quand à lui, comme beaucoup de ses ancêtres, il vit parmi les chevaux, participe à des concours d’endurance et seconde son père pour les visites guidées touristiques. Sa famille possède une cinquantaine de chevaux dont quelques Fargo, un croisement assez rare entre le cheval de trait, le cheval de selle américain et le quarter horse.

 

Et la sueur luit sur les flancs des chevaux…

 

Avant cela, j’avais fait une randonnée équestre de plusieurs jours dans le Gila Wilderness, à l’ouest du Nouveau Mexique. Je me rends compte que cette petite balade est plus éprouvante mais, en même temps, étrangement reposante. Il n’est pas courant de commencer ce type de visite guidée avec tant d’aisance, partant au trot rapide par des plaines semées de cactus, de pierrailles et de genévriers, pour ensuite gravir d’un bon galop des collines tapissées  de pins pinyon.
En entamant la descente au même rythme – quoi qu’un peu plus soutenu et sur un terrain plus abrupt -, j’ai le sentiment de ne faire qu’un avec le cheval, la terre et le vent, et bientôt, je vois apparaître le village, dont les lumières du soir scintillent dans le crépuscule. Puis, tout à coup, les mises en garde de Stormstar sur les cactus, les ours et les serpents à sonnettes me reviennent à l’esprit. Je me crispe et Pocket sent la tension. Je rajuste mes rênes et serre les poignets, tout en sachant très bien que Floyd saura parer à toute offensive de la nature contre l’homme. « Nous avons croisé un ours, l’autre jour, lâche-t-il nonchalamment. Et il y a toujours des serpents à sonnettes dans les parages. » Il ponctue sa remarque d’un grand sourire, puis fouette l’air de ses rênes : «  Prêts ? » Lance t-il en forçant déjà l’allure.
Le temps de rejoindre les collines basses qui surplombent le village, Leigh Ann et moi somme hors d’haleine, et la sueur luit sur les flancs de nos chevaux. Je sais bien que demain, j’aurais des courbatures, mais je me laisse porter par une ultime chevauchée grisante, passant du petit trot et un galop encore ; et voilà que j’ai mille ans. Les tresses de Floyd flottent sous son bandana bleu, les queues volent au vent, les sabots martèlent la terre, les aboiements des chiens se rapprochent

Je savoure cette dernière vue de la vallée que la nuit tombante plonge dans un jeu d’ombres. L’espace d’une seconde, j’entends nettement la terre prendre une inspiration et murmure, puis, sur une expiration, je la sens me ramener vers la vallée, me raccompagner chez moi.


 Récit d’un journaliste du Los Angeles Times pour Ulysse de Juin 2006

 

Photos :

http://www.bluffton.edu/~sullivanm/taos/taos.html

 

http://ghostdepot.com/rg/mainline/san%20juan%20branch/taos.htm

 

 

http://www.mediatek360.com/taos/

 

 

Taos Pueblo visite (site en anglais)

http://www.taospueblo.com/index.php