Colombie : Ces indiens qui refusent les armes, les Nasas

Dans ce pays toujours secoué par la guerre civile, on croit que la violence est partout. Pourtant les indiens Nasas, eux, la rejettent et ne veulent pas être pris en otages entre l’armée et les guérilleros. Une résistance pacifiste exemplaire.

Des bâtons rituels contre les mitrailleuses
Aux hommes en armes, les indiens Nasas n’opposent que des bâtons symboliques et un grand sens de la solidarité.


Sur les hauteurs brumeuses du village de Tacueyo, les coups de feu ont encore déchiré l’aube. Assis e sur un rondin de bois près du feu, Alicia Hilamo désigne la crête où ont résonné les tirs, tout près du hameau qu’elle a quitté depuis plusieurs jours. « La semaine dernière, c’était pire : les mortiers explosaient à quelques mètre des maisons, nous avons du fuir ». Explique la jeune mère qui cuisine à l’air libre. derrière une bâche e plastique. Des dizaines d’enfants courent à quelques mètres, entre les barrières et les poteaux ornés de drapeaux blancs qui délimitent le refuge d’El Crucero. Autour de la maison de briques nues, des habits sèchent au soleil des Andes, sur des buissons d’une clairière escarpée. C’est là, à une demi heure en  contre bas du hameau déserté par Alicia et les siens, que dix huit familles indiennes attendent la fin sanglante partie de cache-cache entamée vingt jours plus tôt entre l’armée et la guérilla marxiste, dans ce massif du sud ouest colombien. Pendant qu’elle repartit le petit déjeuner collectif de riz et de haricots rouges dans les écuelles de plastique, Alicia raconte «  En cas de combat, le hameau sait que nous devons nous réfugier ici. C’est un endroit sacré, les hommes armés ne peuvent pas y pénétrer. » Sur le pré en pente flotte une bannière rouge et vert, visible depuis l’hélicoptères militaires qui survolent la zone. Ce sont les couleurs des Nasas-Paeces, en espagnol : peuple de 115 000 Amérindiens qui Prome, sur son sol du département de Cauca, la résistance pacifique pour échapper au conflit colombien.
Dans la vaste réserve indienne de Tacueyo, où se trouve El Crucero, les habitant se sont unis face à la guerre. Les vallées abruptes, où les maisonnettes de planches et de pilotis émergent de la foret tropicale, peuvent se  muer brusquement n foret de drapeaux. A chaque début d’hostilité, la montagne boisée, trouée de prairies et de parcelles de bananeraies, se hérisse de bannières blanches hissées par les civils. Ni les guérilleros des forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), qui s’abritent depuis des décennies dans ces recoins montagneux, ni les militaires réguliers, qui lancent des offensives sporadiques, n’ont réussi à s’attacher la collaboration des Indiens. Devant la haie qui masque l’entrée du refuge, Wilson Yatacué, jeune paysan arrivé d’El Asomadero, l’un des hameaux de la réserve dispersés dans les montagne, le répète comme une évidence : "Le armes ne servent à rien. Nous travaillons pour nos enfants, personne d’autre. »

Les siens dorment depuis une semaine au refuge, entassés dans une mansarde du bâtiment communautaire. Son épouse doit se laver dans un réservoir caché derrière les bâches, elle prépare le repas sur un foyer de fortune. Lui, repart, chaque jour vers ses terres pour entretenir les cultures et vérifier que les troupes ne volent pas ses bêtes. Au retour, il descend par les sentiers raides qui mènent au refuge, chargé de bananes plantains qui nourriront les familles. Pendant la demi heure de marche, il reste aux aguets, attentif aux bruits de tirs. « J’avance la peur au ventre, mais au moins, je n’abandonne pas la terre, où j’ai grandi. » Grâce à ces refuges collectifs, proche des fermes, les Nasas le sort de 3 millions de colombiens ces vingt dernières années : chasés de leurs régions d’origine par les combats des guérillas, des milices d’extrême droite ou de l’armée, beaucoup ont échoué dans les cordons de misère de Calï, Medellin ou Bogota, abandonnant leurs biens aux combattants. Otoniel Villegas ne veut pas connaitre le même destin. Il est l’un de ceux qui montent la garde, armés d’un simple bâton, sur la route de terre qui passe en contre bas du refuge. Debout au milieu des poules, il embrasse du regard l’étroite vallée parsemée de maigres cultures : « ici, la guérilla et l’armée ne font que passer, ces terres restent à nous... Des que les combats cessent, nous repartons vers nos fermes. » Otoniel explique le rôle joué par la garde indienne des Nasas, armée pacifique de 3 700 volontaires nommés pour deux ans : « Elle existe depuis des siècles. C’est la cacique Gaitana qui l’a créée. » Au XVIe siècle, l’indienne légendaire avait organisé la résistance contre les conquistadores, et ses guerriers  avaient répété les assauts contre la  ville de Caloto, détruite sept fois par les Nasas au cours de l’histoire. Mais les gardes, réactivés en 2001 après des décennies de sommeil, ont désormais pour seule arme leur union et leur « bâton d’autorité ». Taillé dans l’hinoro, un bois très dur arraché au sommet de la cordillère, il symbolise le pouvoir traditionnel. Sceptre plus que matraque, il est orné d’une bandoulière tissée et d’un arc en ciel de rubans. Otoniel détaille le jaune, le vert et le bleu de la nature qui entoure le rouge du sang des martyrs Nasas et le blanc de la paix qu’ils ont recherché.
Soudain il s’interrompt, les mitrailleuses d’un hélicoptère résonnent dans là vallée voisine. Une petite fille se jette contre le pantalon élimé de sa mère et susurre "Maman, je ne veux pas mourir » Otoniel lance des regards inquiets : il doit veiller à ce qu’aucun combattant ne viole l’enceinte du refuge. En cas d’intrusion, les Indiens, prévenus par les radios de la communauté, viendront nombreux, pour convaincre les gêneurs de se retirer à force de palabres. Si les hommes en armes s’obstinent, ils organiseront le repli des refuges vers un milieu moins exposé. C’est comme cela que les Indiens ont persuadés les militaires de retirer leurs chars du hameau de la Luz, à quarante minutes de la route. La présence des forces armées qui pourchassent les FARC est, aux yeux des Nasas, un danger permanent. La guérilla harcèle les soldats positionnés dans les villages par des bombardements ou des embuscades, sans égard pour les civils. Otoniel a connu son baptême du feu, il y a quelques jours. Avec 3 000 autres gardes, il était allé soutenir ses frères du village voisin de  Toribio, pendant un violent assaut des FARC. «  Les tirs partaient de tous le cotés » raconte-t-il. Ce matin là les habitants, pourtant habitués aux harcèlements quotidiens des guérilleros contre le bunker des policiers, s’étaient laissés surprendre par la brutalité de l’attaque. « Nous n’osions pas sortir sous les balles », relate Dora Salas, élue alguacil mayor de Toribio (responsable du système de justice traditionnel) et membre de cabildo (le gouvernement local indien). C’est elle qui avait organisé le retrait de dizaines d’habitants vers une école, à l’écart. Mais un mortier a atterri tout près. Elle a vu son fils de 9 ans porter une main ensanglantée sur son oeil, blessé par l’éclat. Il est encore à l’hôpital de Popayán, où les médecins tentent de lui rendre la vue. Elle noie la tension dans un récit volubile : «  J’ai vu une flaque de sang par terre, je ne pensais plus qu’à le sauver... J’ai couru sous les balles en le portant dans mes bras, sans réaliser le danger. »

Ce sont les gardes comme Otoniel qui l’ont aidée à gagner un refuge, sous le feu des bonbonnes de gaz trafiquées que la guérilla utilise comme missiles. Une fois les femmes, les vieillards et les enfants à l’abri, une poignée d’hommes est revenue dans le village l jour suivant et ceux d’après. Ils ont entamé des rondes, ils ont dormi sur place malgré le sifflement des balles : « C’était risqué, mais nous ne voulions pas perdre Toribio.", explique Arquimedes Vitonas, le maire et ancien gouverneur du Cabildo. "Il a fallu une dizaine de jours avant que la guérilla ne se retire et qu’un calme précaire revienne dans le village". Autour de la place ombragée de Toribio, 3 500 âmes, les maisons détruites et les charpentes noircies témoignent de la dureté des combats. Les policiers, casqués et en gilet pare balles, déambulent entre les sacs de sable disséminés dans les rues, passant inlassablement devant les façades criblées  de l’école et de l’église. Pourtant, ce matin, un va et vient de camionnettes bariolées chargées jusqu’au toit, de voitures à bras et de chevaux harnachés apportent un peu de vie à ce paysage sinistré. Comme tous les samedis, c’est jour démarché à Toribio. Les effluves de coriandre et des bouillons vendus sous des abris de bambou parviennent jusqu’à la petite maison blanche qui fait office de mairie. Même au plus fort des combats, Atquimedes Vitonas n’a jamais laissé s’interrompre ce rendez vous hebdomadaire entre les villageois et les habitants des hameaux.
L’élu pour qui la mairie est un « simple outil » de la communauté indienne, voudrait que le pouvoir central de Bogota accepte le principe d’une police civique, sur le modèle de la garde NASA. Il est bien placé pour défendre l’idée : soldats et policiers ne lui avaient été d’aucun secours, l’an dernier, quand la guérilla l’avait enlevé dans la jungle du sud colombien, à 200 kilomètres d’ici. Les FARC voulaient alors pousser les maires. « Représentants de l’état corrompu », à démissionner. Aucun policier n’était venu à sa rescousse. En revanche, trois cents gardes indiens avaient accompli seize heures de bus sur des chemins crevés d’ornières boueuses pour repérer la troupe qui retenait le maire. « Nous avions même commencé à les encercler », raconte Plinio Trochez, le gouverneur indien de Toribio. Dans le petite cour intérieure de la maison du caribildo qui encadrent les étroites cellules de la justice NASA. Le jeune leader évoque les dix huit jours de captivité angoissante et de négociations : «  Les FARC ont finalement préféré le relâcher », conclue Plinio, campé sur le bâton noir des autorités traditionnelles. Si le maire s’était aventuré dans cette jungle longtemps inconnues des Nasas, c’est qu’une communauté de quatre vingt familles a du quitter la réserve, il y a quinze ans, pour trouver de nouveaux lopins à cultiver.
Le manque de terre est la question qui obsède les Indiens : "Toribo comme Tacueyo sont surpeuplés, et nous risquons la disette d’ici à trente ans », explique Plinio Trochez. Le problème est aussi ancien que la conquête espagnole en 1700, déjà, la cacique Juan Tama avait marché jusqu’à Quito pour faire reconnaître le droit de propriété des Indiens, harcelés par les conquistadors. Au fil des siècles, les grands propriétaires blancs ont envahi les réserves et imposé un système de métayage très inégal, maintenu jusque dans les années 1980. « Le patron vivait en ville, le majordome était un métis et l’Indien suait sur leurs terres. », résume Ricardo Cuchillo, dans le tumulte du marché de Tacueyo. Ce quinquagénaire combatif fut en 1971, l’un de ceux qui créèrent le Conseil régional indien du Cauca, fer de lance de la reconquête du territoire. Dés 1979, l’organisation établi un plan de bataille pacifique qu’elle appliqua sur des dizaines de latifundios, durant près de cinq ans. Pendant que les hommes occupaient les près des grandes propriétés, les enfants et les femmes faisaient le guet. Celia Umanza était enfant à l’époque et raconte le harcèlement comme un partie de cache-cache : « nos pères labouraient pendant les nuits de pleine lune. Nous courrions les avertir quand la police arrivait sur la route. » Pendant des semaines, les Indiens installaient leur bivouac sur les terres, protégés par un cordon de femmes que la police osait difficilement brutaliser.
« Quand nous nous sentions vraiment forts, nous occupions les maisons ». Mais le « jeu » n’a pas toujours été pacifique. Des dirigeants furent emprisonnés, les campements des « envahisseurs » écrasés par des blindés. Beaucoup des 350 Indiens assassinés en trente ans sont morts au nom de cette lutte, tués par les milices privées des grands propriétaires.
Parfois, les Indiens remisaient leur non-violence : « Nous nous sommes armés lorsque c’était nécessaire. », explique Alfonso Pena. Des 1975, avec d’autres volontaires, il s’est lancé dans la guérilla du Quintin Lame, du nom du cacique qui mena des décennies de résistance au début du XXe siècle. Le mouvement a repoussé les militaires et grands propriétaires, avant de dépose les armes en 1991. Dans le cadre de négociations avec les guérillas, une Constitution favorable aux Indiens était adoptée, leurs droits et l’autonomie des réserves était reconnue. Les grands propriétaires avaient perdu la partie, sous la pression militaire. Quatorze ans après la démobilisation du Quintin Lame, certains adolescents NASA peuvent encore être séduits par la guérilla. Les FARC puisent dans le réservoir des jeunes paysans sans formation ni avenir. « Nos garçons préfèrent le prestige de notre bâton », affirme Julio Mesa, coordinateur de la garde de Tacueyo.

La ferme Nitsan, à une demi heure en tout-terrain de Tacueyo, fit parti des terres restituées. Les petites maisons en torchis se dressent dans le vaste étendu de prairies vallonnées où paissent les troupeaux. Au détour de la route creusée par les intempéries, les bâtisses de la ferme émergent de la brume : quelques stalles pour les veaux nouveaux-nés, un box pour la traite : « Nous avons récupéré l’exploitation en 1985 et l’avons attribué aux familles les plus pauvres. », raconte Evaristo Taquinas qui participa au mouvement. Dans son dos, deux jeunes garçons passent avec une mule chargée de bidons de lait. Demain, à l’aube, le camion de la coopérative le conduira à Tacueyo ou sont fabriqués les yaourts qui les font vivre. Sur la route qui descend de la ferme Nitsan à Tacueyo, les petites taches vives du pavot ou vert tendre de la coca (bases respectives de l’héroïne et de la cocaïne) jonchent les près : « Nos cultures nous donnent juste de quoi manger... La coca permet d’acheter le sucre et le riz.. », Justifie, plus bas, une grand mère, qui tisse un sac de fibres végétales. Quand on lui demande qui achète la matière première, elle plisse les yeux dans un sourire et rappelle que la plante sert aussi « pour marcher ». Puis elle parle vite d’autre chose, dans un espagnol heurté ou  se mêle la langue Nasa. Les anciens mastiquent toujours la feuille de coca pour supporter la faim et la fatigue. La plupart des Nasas, bien qu'une majorité catholiques, l’utilisent aussi pour les rites traditionnels des The Wala (grand sage). A l’écart de Tacueyo, sur la rive ombragée d’un torrent de montagne, un chaman reçoit une famille pour quelques rituels qui éloigneront les mauvaises énergies et apporteront la santé. Médecin et devin, le petit homme doit aussi veiller sur l’harmonie de la vallée : « Soldats et guérilleros jouent avec les balles, plaisante-t-il. Mais même s’ils veulent mourir, nous faisons des cérémonies pour les protéger. » Ses incantations s’élèvent par dessus le grondement du torrent, comme pour s’unir aux efforts pacifiques des Nasas.

 

 Ce peuple têtu qui, promet son hymne, marchera « jusqu ‘à ce que le soleil s’éteigne


Reportage de Michel taille  pour Géo de septembre 2005

 

J’ai fait des recherches pour savoir ce qu’il en advenait des Nasas. Je n’ai rien trouvé de plus récent qu’en 2005 (voir site plus bas). S’opposent-ils toujours avec leurs bâtons ? Combien sont ils encore ?  Mais une chose est certaine nous pouvons saluer leur courage.
May

http://endehors.org/news/6312.shtml

Le réveil des indiens
http://www.politiqueinternationale.com/revue/print_article.php?id=435&id_revue=26&content=texte


http://risal.collectifs.net/article.php3?id_article=1123

Colombie - Résistance & autonomie indigènes dans le Cauca

COLOMBIE : UNE AUTONOMIE DANS LE FEU DES COMBATS
http://risal.collectifs.net/article.php3?id_article=659

La violence en Colombie entraîne le déplacement de familles autochtones

http://www.unicef.org/french/infobycountry/colombia_26334.html


http://www.elcorreo.eu.org/article.php3?id_article=2701

 

http://www.france24.com/fr/20090316-indiens-nasa-resistance-pacifique-guerilla-farc-colombie-reportage