Comment les Navajos ont aidé dans les années 1990 à la découverte d’un Virus

Comment les Navajos ont aidé dans les années 1990 à la découverte d’un Virus

 

Chasseur de Virus

Lu dans reader’s digest de juillet 1997
Par C.J. Peters et Mark Olshaker

 

En territoire Indien
Les énigmes posées par les épidémies ne sont pas toutes faciles à résoudre. Témoin celle que je rencontrai dans les années 90.
Tout commença en mai 1993, sur les hautes plaines du sud ouest Américain. Un jour une indienne Navajo de 21 ans s’éveilla avec des crises de migraine lancinantes et une fièvre de cheval. 10 jours plus tard, cherchant sa respiration, elle s’effondra brusquement. Selon le diagnostic, sa mort était due au syndrome de détresse respiratoire de l’adulte. Mais cela ne voulait rien dire. Personne n’avait la moindre idée de ce qui l’avait emportée. Plus étrange encore : sa condition physique était exceptionnelle. Elle dirigeait une équipe d’athlétisme.
 Jours plus tard, son fiancé – un coureur de fond de 19 ans très célèbre aux états unis – s’effondra sur le chemin des obsèques et mourut dans des circonstances identiques.
Moins d’une semaine après le décès de la jeune femme, son frère et sa belle sœur présentèrent les mêmes symptômes. Ils ne survécurent que de justesse.
C’est le genre d’événement qui ne peut qu’inspirer une terrible inquiétude à tout praticien avisé. Or Brust Tempest en était un. Lorsqu’une des victimes fut admise dans sa clinique au nouveau Mexique, il comprit qu’il e passait quelque chose d’etrange.Il en parla à ses collègues et informa les autorités, qui ouvrirent une enquête et ne tardèrent pas à découvrir toute

Une série de morts inexpliquées mais aussi des patients dans un état critique présentant des symptômes similaires.
Le dossier fut porté à la connaissance du Dr James Cheek, un épidémiologiste au service de santé indien. Ce Cherokee de 35 ans était lui aussi un médecin perspicace.

 

DES LIMIERS DE LA MEDECINE
Compte
tenu de la fulgurance des ces et du fait que la fonction respiratoire était en cause, Cheek songea d’abord à des empoisonnements par inhalation. Les deux principaux suspects ? Le phosgène et l’hydrogène phosphoré, des composés chimiques réputés pour provoquer très rapidement ce genre de symptômes. Aux Etats-Unis e phosgène n’a que des applications industrielles. Mais l’hydrogène phosphoré sert à éliminer les chiens de prairie et Cheek le savait.

Il décida d’examiner la caravane d’une des victimes mais n’y trouva rien de suspect. De toute façon, l’endroit avait été vidé depuis le décès. Mais parmi les rares objets laissés sur place, il découvrit des excréments des rongeurs.
Bien qu’il ne portât ni masque ni gants de protection, Cheek ramassa des échantillons de tout ce qu’il aperçut, y compris les excréments. En l’absence de produit toxique, il décida d’alerter les autorités.
Le dossier ne tarda pas à arriver sur mon bureau. Les rapports médicaux relevaient l’existence de fièvre, de myalgie et de malaise. La myalgie est une douleur musculaire intense, parfois très brutale. Quand aux « malaise » - généralement une simple sensation désagréable -, il fallait qu’il fut vraiment sévère pour que ces gens de l’Ouest se traînent jusqu’au aux hôpitaux.
Le médecin légiste du Nouveau Mexique avait établi que les poumons des 2 athlètes étaient remplis de liquide au point qu’ils pesaient le double de leur poids habituel. A un stade avancé de la maladie, le plasma sanguin semblait avoir littéralement coulé dans les tissus pulmonaires. Les patient éprouvant de plus en plus de mal à respirer, avaient péri « noyés»
Cette mystérieuse maladie ne tarda pas à faire parler d’elle. Dans tout l’ouest américain, chacun redouta qu’elle ne frappe un être cher. Brusquement les symptômes aussi banals que les maux de tête, la fièvre ou les douleurs musculaires prirent une importance démesurée. Le centre médical indien accueillit quatre fois plus de patients qu’à l’ordinaire.
Quelques semaines après le premier décès, je participai à une réunion avec 19 experts du centre national des maladies infectieuses. Tous étaient unanimes : il fallait agir vite. Des vies étaient en jeu. Nous étions des limiers de la médecine. Nous devions donc commencer notre enquête comme un homicide, à partir du corps de la victime.
Nous fîmes le point de nos connaissances : les patients étaient jeunes – pour la plupart indiens – et habitaient plutôt la campagne. Ils étaient morts d’un engorgement des poumons. L’un ou l’autre des ces éléments pouvait-il déboucher sur une piste ?

Les médias s’emparent de cette « histoire indienne » et commencèrent à parler de grippe navajo ». Nous apprîmes qu’on avait interdits à des indiens d’entrer dans des commerces et des restaurants. Les Navajos étaient traités comme des pestiférés. J’avais l’intuition que la contamination de ces indiens n’était pas seulement due au hasard. Le fait que de nombreuses victimes vivaient à la campagne me semblait bien plus significatif. On pourrait peut être en déduire que la maladie avait été propagée à l’homme par un animal. En revanche l’engorgement des poumons était incompréhensible. Ce symptôme apparaît fréquemment en cas d’infection bactérienne massive ou chez les patients très âgés. Mais il était inattendu chez des sujets jeunes, en bonne santé et carrément aberrant chez des sportifs. Personnellement, je privilégiais la thèse de l’empoisonnement. Mais si nous avions affaire à une maladie virale, le suspect numéro un étais l’arénavirus. Commun dans les régions rurales, il est colporté par les rongeurs. Cependant, les symptômes ne collaient pas. Nous n’avions relevé chez les victimes, une quantité phénoménale de globules blancs qui contribuent à la défense de l’organisme. A ma connaissance, il n’y avait qu’une famille virale capable d’engendrer une telle prolifération : les hanta virus. Mais cette hypothèse elle-même n’était pas évidente. Les hanta virus étaient assez communs en Asie et en Europe. Pas aux Etats-Unis. De plus, ils s’attaquaient aux reins. Pas aux poumons. Restait une ultime hypothèse, la plus préoccupante : et si nous avions affaire à une maladie totalement inconnue ? A chaque nouveau cas, notre inquiétude grandissait. Quelques heures après notre réunion, une équipe d’enquêteurs prit l’avion pour Albuquerque. Aussitôt sur place ; ils contactèrent les autorités sanitaires du Nouveau Mexique et les médecins qui s’étaient occupés des patients. Ils se proposèrent d’interroger les survivants et leurs familles, mais aussi de passer au crible tous leurs antécédents médicaux et les rapports hospitaliers. Malheureusement, la peur et la méfiance empoisonnaient l’atmosphère et risquaient de compliquer sérieusement nos efforts pour remonter à la source de la maladie. La tradition navajo impose en effet 4 jours de deuil après le décès, pour que les âmes des défunts aient le temps de gagner l’autre monde. Cela n’empêcha pas la presse d’essayer d’interviewer les familles, ni de publier des extraits de dossiers médicaux confidentiels. Ces intrusions menaçaient de faire échouer notre enquête, puisque nos experts devaient poser le même genre de questions. Autre complication : de nombreux Navajos considéraient les autopsies avec la plus extrême réticence ; d’après une autre croyance indienne, en effet l’âme du mort revient hanter les vivants si l’intégrité du cadavre n’est pas respectée. Heureusement, nous pouvions compter avec l’autorité et l’habilité diplomatique du service de santé indien et du conseil de la nation navajo. Ils nous aidèrent à mettre au point une procédure d’enquête médicale qui contenterait tout le monde. L’essentiel était d’obtenir l’information. Pour cela il faudrait se faire écouter. Et nous ne tardâmes pas à découvrir que les sorciers des tribus indiennes – mais le terme de guérisseurs serait plus juste- méritaient tout particulièrement notre attention. Remarquables observateurs de la nature, ils sont aussi dépositaires d’une longue tradition orale. Ils tinrent à nos enquêteurs des propos fascinants, qui devaient se révéler d’une importance inestimable. Leurs aînés, affirmèrent-ils, avaient déjà eu affaire à une pareille épidémie. Elle coïncidait toujours avec une récolte de pignons de pin exceptionnellement longue et riche. Depuis un siècle cela ne s’était produit que 3 fois. En temps normal, la récolte de pignons de pin ne dure que quelques mois par an. Mais, en ces trois occasions, elle s’était pratiquement étalée sur tout l’année. L’abondance de ces graines ajoutèrent les sorciers, s’accompagnèrent immanquablement d’une prolifération de rongeurs américains (Peromyscus maniculatus) qui en sont très friands.Lespiéces du puzzle étaient encore en désordre. Du moins commençons-nous à les assembler.

 

Les sabots des Zèbres

 

Tandis que nos enquêteurs recueillaient leurs informations sur le terrain, je dirigeais l’autre volet de l’opération : étude des milliers de prélèvements réalisés sur les victimes. J’étais convaincu que la clef de l’énigme se cachait sous cette montagne de données brutes.
Mes collaborateurs travaillaient jour et nuit. Je les avais chargés de multiplier les tests pour déceler tout ce qui est imaginable : virus, bactéries et même poisons. Tard dans la soirée du 3 juin, je rendis visite à nos techniciennes pour me rendre  compte de l’avantage des recherches.
N’ayant toujours pas mis hors de cause l’un de mes tout premiers suspects, j’avais demandé à l’une d’elles de pratiquer une recherche d’arénavirus dans le sang des patients. Je m’enquis des résultats
- Négatifs, dit elle
- Et pour les hanta virus ?
- Positifs.
Je me précipitai vers une de ses collègues chargées d’une autre série d’analyses et lui demandai si elle avait procédé à une recherche similaire
- Pas encore, répondit elle
- Assurez vous de la faire dès que possible ! Ajoutai-je précipitamment.
Le lendemain matin, les résultats étaient sur mon bureau : « Recherche d’hanavirus positive »
Etait-ce possible ? L’hanta virus pathogène pour l’homme n’était pas un virus que l’on s’attendait à trouver en Amérique du Nord.
Je me souvins du vieil adage médical : « Les choses ordinaires se produisent fréquemment. Pas      les choses extraordinaires. Quand tu entends le bruit des sabots, pense au cheval, pas au zèbre. »
Je savais que, pendant la guerre de Corée, l’armée américaine avait été confrontée à une maladie due à des hantavirus.Symptomes classiques : forte fièvre, douleurs musculaires, état de faiblesse générale et insuffisance rénale. Entre 1950 et 1953, plus de 2 500 soldats américains avaient été touchés. 121 en étaient morts.

 

A l’instar de tant de ces maladies dites « nouvelles », celle que provoque las hanta virus existe en fait depuis longtemps. Les chinois en l’an 960, puis les russes en 1913, en ont donné une description. En outre, des chercheurs japonais et russes ont relaté une épidémie du même genre en Manchourie et en Sibérie dans les années 30. Le coupable n’a été isolé qu’en 1978 par deux scientifiques coréen et américain, qui l’ont appelé virus Hantaan, du nom d’un fleuve auprès duquel il a été identifié.*Je communiquai les résultats des tests à mes collègues. Leur réaction sceptique n’eut rien de surprenant. L’hanta virus provoquait des problèmes rénaux et non respiratoire. De plus, on n’avait jamais enregistré l’apparition de ce virus aux Etats –Unis .Il fallait résoudre le problème rapidement. On comptait déjà des morts, et la maladie ne manifestait aucun signe de faiblissent. Je savais que la virologie moléculaire permettait d’établir e code génétique d’un virus et donc de l’identifier, comme s’il avait laissé son empreinte digitale. Avec un peu de chance et beaucoup d’habilité, peut être allions nous obtenir l’information génétique permettant l’identification formelle du virus.
Notre carte maîtresse s’appelait Stuart Nichol, responsable de recherches en biologie moléculaire et excellent virologue. Ses découvertes seraient forcément concluantes, quelles qu’elles soient. Effectivement, ses analyses firent mouche : il établit sans l’ombre d’un doute la présence d’hanta virus dans les tissus des victimes. Mais avec nuance de taille : il s’agissait d’une autre sorte d’hanta virus, une souche que personne  n’avait encore observée. « Pas étonnant que les symptômes ne correspondent pas ».
Nous finîmes par donner à cette maladie le nom de syndrome pulmonaire du aux hanta virus (SPH), pour la distinguer des affections rénales dues aux autres hanta virus. Dés le moment ou nous savions que le virus appartenait à la famille des hanta virus, nous connaissions son mode de propagation : hébergé par les rongeurs, il est transmis à l’homme par les traces d’urine et d’excréments, qui se mêlent à la poussière et que l’homme fini par inhaler. Nous le réalisions maintenant : Jim Creek avait eu une chance inouïe de ne pas contracter la maladie et de survivre à l’inspection de la caravane.
J’aurai voulu crier victoire, mais je préférais demander à chacun de refaire plusieurs fois les tests. Il nous fallait des résultats incontestables. C’était une question de crédibilité.
Restait à les montrer à un groupe d’experts
- Cela ressemble à un hanta virus, dirent-ils, comme un seul homme.
C‘est ce qui fut annoncé au monde entier.
Une fois le virus identifié, comment soigner les malades ? À la différence des bactéries, les virus ne réagissent pas aux antibiotiques. Nous devions donc utiliser d’autres moyens. Notre choix se porta sur la seule arme médicale qui nous semblât adaptée : un antiviral expérimental nommé ribavirine.
Nous devions nous attaquer à la source de l’infection. On constitua une équipe à laquelle se joignirent, entre autres, des membres de la communauté Navajo, du service de santé indien et des trappeurs. Protégés par des masques, des lunettes, des gants et des combinaisons jetables, ils affrontèrent des températures supérieures à 40 degrés pour passer au crible les lieux infectés.
Ils attrapèrent autant de petits rongeurs, et de chien de prairie qu’ils purent et découvrirent que le Deer mouse, banal rongeur américain était le principal vecteur de l’hanta virus. Les sorciers Navajos avaient vu juste.
En éliminant les rongeurs et en injectant de la ribavirine aux patients, nous parvînmes à faire régresser peu à peu la maladie. Des tracts des affiches et des cassettes vidéo sur les moyens de prévention furent distribués Et, grâce à ce que nous avions appris la tradition Navajo, nous savions que, à l’avenir, il faudrait mettre en garde la population contre la profilé ration des rongeurs.

 

Difficile de trouver un nom

 

En novembre1993, l’identification du virus fut officiellement annoncée. Nous souhaitions d’abord l’appeler  Four Corners Virus, en référence à la région où il était apparu. Mais les Navajos s’y opposèrent, ce terme évoquant le nom de leur réserve.
Je soumis une liste d’autres propositions à la directrice des services sanitaires de la nation Navajo. Elles ne furent pas très bien accueillies, car ma lettre demeura sans réponse.

Je finis par trouver l’occasion de la rencontrer.

-         Ecoutez lui dis je, je dois répertorier ce virus et, pour cela, il faut lui donner un nom. Que diriez-vous de « virus de Muerto Canyon ? »

A cet endroit était morte la première victime du tueur. Mais cette dénomination devait encore être approuvée par le Conseil de la nation Navajo. Elle lui fut officiellement soumise en janvier 1994.Cela déclencha immédiatement un nouveau tollé. Le Service des parcs nationaux protesta : il existait un autre Canyon del Muerto en Arizona et sa fâcheuse homonymie avec un virus aussi meurtrier risquait de faire du tort à ce lieu touristique. Les associations indiennes n’étaient pas d’accord non plus : le canyon del Muerto avait été le lieu de massacre de Navajos.

Finalement, après avoir étudié quantité d’autres possibilités, nous finîmes par trouver un nom qui fut accepté à l’unanimité par le Conseil de la nation navajo : « virus sin nombre », ou virus sans nom. On ne pouvait trouver mieux pour ce tueur anonyme.

 

fin

Vous voulez en savoir plus sur ce virus "Sin nombre"http://www.phac-aspc.gc.ca/index-fra.php

 

http://encpb.scola.ac-paris.fr/france/inrs_3rb/agents_biologiques/arrete_du_30_juin_1998.html

 

Diversité génétique et distribution des hantavirus transmis par Peromyscus en Amérique du Nord

Martha C. Monroe,* Sergey P. Morzunov,† Angela M. Johnson,* Michael D. Bowen,* Harvey Artsob,‡ Terry Yates,§ C.J. Peters,* Pierre E. Rollin,* Thomas G. Ksiazek,* and Stuart T. Nichol*
*Centers for Disease Control and Prevention, Atlanta, Georgia, USA; †University of Nevada, Reno, Nevada, USA; ‡Laboratory Centre for Disease Control, Federal Laboratories, Winnipeg, Manitoba, Canada; and §University of New Mexico, Albuquerque, New Mexico, USA

En 1993, l’épidémie de syndrome pulmonaire dû aux hantavirus (HPS) dans le sud ouest des Etats-Unis a été associé au virus Sin Nombre, un hantavirus transmis par les rongeurs ; le principal réservoir du virus est la souris sylvestre (Peromyscus maniculatus). Les rongeurs infectés par des hantavirus ont été identifiés dans différentes régions de l’Amérique du Nord. Une analyse de séquences nucléotidiques d’un fragment de 139 bp de segments du virus du type M a été menée. L’analyse phylogénétique a confirmée que les virus SNV-like sont largement répartis chez les rongeurs de l’espèce Peromyscus à travers toute l’Amérique du Nord. Le SNV type est la principale cause d’HPS en Amérique du Nord, mais d’autres hantavirus liés aux peromyscus, comme les virus New York et Monongahela, sont également associés à des cas d’HPS. Bien que génétiquement différent, les virus SNV-like ont petit à petit évolué de paire avec leurs hôtes rongeurs. L’article montre que les relations génétiques entre hantavirus en Amérique du Nord et du Sud sont complexes, il est fort probable que ce fait résulte de la radiation et de la spéciation des rongeurs sigmodontins du Nouveau Monde, ainsi que des changements occasionnels entre le virus et son hôte.

http://www.cdc.gov/ncidod/EID/frenchv5n1.htm