LES UNKTEHILAS : Monstres d’Amérique du nord

   

dans les traditions amérindiennes, certains serpents de sont bienfaisants, comme Avanyu, représenté sur une jarre d’argile (ci-dessus) « Avanyu nous est cher, dit l’artiste Kathy Naranjo, une indienne  Pueblo du Nouveau- Mexique, car il symbolise l’eau et la vie. »

 

Monstres d’Amérique du nord

Dans un petit auditorium du Mout Rushmore National Mémorial, dans les Black Hills, Dakota du Sud, Kevin Locke, un conteur de la tribu des Sioux Lakotas, qui vit dans la réserve de Standing Rock, effleure doucement un brin de hiérochloé odorante – une plante qui a le pouvoir de favoriser les pensées et les sentiments positifs. Il saisit ensuite une crécelle de cérémonie, ferme les yeux, et, devant un public attentif d’enfants Lakotas et de boy-scouts en visite, il entonne une prière qui célèbre la fête du Tonnerre, événement qui se déroule au printemps.
« Nous prions pour accueillir la Nation du Tonnerre, explique-t-il, faisant allusion aux orages et aux éclairs. Certains d’entre vous connaissent peut être déjà le sens du mot wakinyan ? » Un jeune et svelte Lakota lève la main. « C’est le nom de notre chat... il est orange, comme un Être-Tonnerre. »
Locke sourit. « Bien, bien, c’est juste. Les Wakinyans sont des Êtres-Tonnerre, des forces dotées de certains pouvoirs, comme les Oiseaux-Tonnerre
*. Ils sont apportés par les grands cumulus de printemps qui survolent les prairies. C’est eux qu’on doit la pluie, la grêle, le tonnerre et les éclairs- tout ce qui permet à la vie de renaître après l’hiver. Il y a très longtemps avant l’apparition de l’homme, les Wakinyans utilisèrent aussi leurs pouvoirs dans une grande bataille qui les opposa aux montres maléfiques des eaux, les Unktehilas. » La plupart des nombreuses espèces d’Unktehilas, poursuit le conteur, ressemblaient à de gigantesques reptiles aux écailles de serpents, munis de cornes ; certains rappelaient d’énormes lézards, ou des serpents ; d’autres se mouvaient sur le ventre , à moins qu’ils n’eussent des pattes. « Ils se dévoraient entre eux ou se nourrissaient de n’importe quel autre animal, et c’est ainsi que les Etres-Tonnerre reçurent pour mission divine d’exterminer les Unktehilas. C’est à cette époque que les Oiseaux-Tonnere surgirent, armés du tonnerre et de la foudre. Ils lancèrent des ouragans de feu sur les monstres des eaux, et firent bouillir les lacs et les rivières qui les abritaient, jusqu’à les assécher. La plupart des Unktehilas périrent ou virent leur taille si réduite qu’il ne nous reste aujourd’hui d’eux que quelques lézards et serpents. Mais nous savons que les Unktehilas  géants ont existé, car nos peuples ont découvert leurs ossements dans les Badlands et sur les berges du Missouri. »
Bien que Locke ait appris l’existence des Unktehilas par ses aînés, et qu’il ait si souvent entonné les prières en hommage à la fête du Tonnerre, il n’avait jamais vu de fossiles qui semblent avoir inspiré ces récits. Nous l’avons donc convié au musée de géologie de la South Dakota School of Mines and Technology, à Rapid City, où l’on voit les squelettes d’un plésiosaure et d’un mosasaure. Avec d’autres reptiles des mers, ils vivaient dans l’océan qui couvrait une grande partie de l’Amérique du Nord, il y a 75 millions d’années.

     

« Ouah ! », s’exclame-t-il en hochant la tête, surpris par la longueur du cou et le gros corps de la bête. Mais ce sont les dimensions de la mâchoire du mosasaure qui retiennent son attention. « Et celui là ! », dit-il prenant le temps d’apprécier les 9m, avec ses redoutables rangées de dents et la double articulation de la mâchoire inférieure qui lui permettait d’avaler de très grosses proies, y compris parmi ses congénères. Et d’ajouter que des créatures semblables aux mosasaures, avec de telles mâchoires et des cornes, étaient souvent peintes sur les tipis des indiens Kiowas, Cheyennes ou Blackfeet. Certains peuples amérindiens gravaient des images de ces animaux sur les rochers surplombant le Missouri, et d’autres représentaient à l’aide de pierre ramassées sur le rivage. « Quiconque les voit sait qu’il s’agit d’Unktehilas. »
Il n’est pas rare que les paléontologues dénichent des ossements de ptérosaures – des reptiles volants apparentés aux dinosaures - prés de ceux des mosasaures. Adrienne Mayor, une spécialiste du folklore, suggère que les restes de ces deux espèces auraient pu donner naissance aux légendes concernant l’Oiseaux-Tonnerre et leurs combats contre les monstres des eaux.
Est ce que les Lakotas ne considéraient pas que les Unktehilas sont toujours parmi nous ? Locke hésite à répondre. « Ma foi, les vieux Unktehilas ont été tués par les Oiseaux-Tonnerre. C’est ce que racontent nos légendes. Pourtant certaines personnes ont peur des grandes étendues d’eau, et elles murmurent des prières pour se protéger des Unktehilas ... quand elles doivent traverser le Missouri. »
Il précise aussitôt que le pouvoir des Unktehilas est de nature symbolique avant d’être une réalité physique. « Les Unktehilas représentaient des forces maléfiques qu’il fallait éliminer pour le bien de la  Terre. Ce fut l’oeuvre des Oiseaux-Tonnerre. Voilà pourquoi nous tenons à transmettre ces récits. Les forces du mal existent toujours dans le monde actuel, et beaucoup sont autrement destructrices que les monstres des eaux. Ces forces s’appellent l’alcoolisme, les états dépressifs, le matérialisme. Tels sont les nouveaux Unktehilas. Nous pouvons les repousser grâce à nos chants et à notre musique. »
Ainsi comprend-on mieux pourquoi Locke raconte en chansons des histoires de monstres aux enfants. Il veut qu’ils se souviennent de leur héritage, et de la lutte qui, aux temps immémoriaux, vit le triomphe du bien sur le mal.

 

Extrait de National Géographic de Janvier 2006. Photos non conformes à l’article 

 

* Les Oiseaux-Tonnerre sont réputés dans toute l'Amérique du nord pour chasser impitoyablement les serpents maléfiques. Ils ont l'apparence d'oiseaux gigantesques à visage humain. Le tonnerre est le signe de leur passage. Ces créatures (parfois prises au singulier) descendent du dieu connu par exemple sous le nom de Tezcatlipoca (le dieu au miroir fumant), représenté sous la forme d'un grand oiseau et qui combattait - et finit par vaincre - Quetzalcoatl (le serpent à plumes).