Nunavik, ma grande terre par Lisa Koperqualuk

« Nunavik, ma grande terre arctique »

Lisa Koperqualuk
Inuk
, Québec Nunavik

 

Dans le Nord du Québec, au de-là du 55e parallèle, s’étend un territoire immense, le pays de la toundra et de la taïga. Lisa

Koperqualuk nous conte l’histoire de sa famille et celle de tout son peuple, les Inuits.

 

Mon peuple, les Inuits, a débarqué sur cette terre du Nunavik, il y a mille cinq cents ans, avec leur qayait (kayaks) et leur umiat (embarcations de peau). Avant de s’établir ici, mes ancêtres avaient fait un long voyage, traversé tout un continent, quittant le territoire de l’Alaska à l’ouest, pour l’île de Baffin dans le haut Arctique. Une fois arrivés là, certaines ont poursuivi leur route vers le nord, d’autres vers l’est jusqu’au Groenland. Les miens ont été attirés par le sud. En route, ils ont fait halte à Tujjaat, aussi appelé l’ile Nottingham. L’arrêt fut probablement de courte durée, car le terme Tujjaat signifie « endroit ou l’on met le pied ». On raconte qu’ils ont prié avant de partir affronter les forts courants du détroit d’Hudson, domaine des morses redoutables et des vents violents. Les vagues y sont parfois gigantesques. Que pouvaient leurs fragiles umiat contre de telles forces ! Plusieurs Inuit ont surement péri en tentant d’atteindre les rives qu’ils apercevaient. D’autres sont parvenus qu’aux berges qu’ils convoitaient. Ils baptiseront cette terre Nunavik, « la grande terre ».

L’un de mes ancêtres était probablement baleinier. Mon arrière grand père, du nom de Alasuaq, était moitié blanc, moitié Inuit. Or, ont sait que les premiers contacts des Inuit et des blancs, les Qallunaat ont eu lieu quand les chasseurs de baleine commencèrent à sillonner nos cotes à la recherche de grands cétacés.

C’était au XVIe siècle. Ces contacts s’intensifièrent avec l’établissement de stations baleinières par la compagnie de la baie d’Hudson, crée en 1670. La chasse commerciale aux belugas a attiré les chasseurs inuit, très habiles pour trouver et harponner, ces mammifères marins.

La Compagnie de la baie d’Hudson ne s’est pas contentée d’établir des stations baleinières. Avant que le Nunavik devienne partie intégrante du Québec, notre territoire lui a appartenu. Il portait alors le nom de Terre de Rupert. Plus tard en 1870, la Compagnie de la Baie d’Hudson donna la terre de Rupert au dominion du Canada, en échange de quelques droits et avantages. Les Inuits devinrent ainsi sans le savoir, des citoyens d’un pays appelé Canada. Encore plus tard, les limites du Québec furent étendues par différentes lois, la dernière en 1912. Et voilà, comment nous sommes devenus – encore une fois sans l savoir – des habitant du Québec. Aujourd’hui, avec ses 500 000 km2, le Nunavik couvre le tiers de la province de Québec et pourrait presque contenir la France. Il est le Québec arctique et subarctique, au nord du 55é parallèle. C’est le pays de la toundra et de la taïga, là où vivent les miens.

Mon grand père, Qupirrualuk, est né en 1914, peu après l’intégration du Nunavik au Québec, dans un igloo ou une tente, aux abords de la baie d’Hudson.

A cette époque, les Inuit vivaient en groupe de deux à trois familles et étaient semi-nomades, migrant vers l’intérieur des terres en été, s’approchant de la mer durant l’hiver. Le rythme des saisons était implacable. Durant l’été et l’automne, ils chassaient le caribou. Au printemps et en hiver, ils traquaient le phoque annelé.

Pou les Inuits, le phoque n’est pas seulement un animal. C’est la base de notre vie. Il n’est pas exagéré de dire que si je vis et si je respire aujourd’hui, c’est grâce à lui. Il habillait mes ancêtres, les nourrissait, les gardait au chauds et éclairait leur demeure. Sa peau servait à la construction des abris et des bateaux. Il y a d’autres animaux au Nunavik, comme le béluga, le morse et, bien sur, nanuq, l’ours blanc ; et aussi le renard arctique, les lagopèdes (des perdrix, à plumes blanches) et l’ombre chevalier, le saumon de l’arctique. Nous attendons toujours avec impatience l’arrivée des baleines blanches au printemps. Et la première bouchée d’ombre chevalier, fraichement péché lorsqu’il revient pour frayer dans les rivières, est toujours chargée d’émotion. Mais rien ne remplace le phoque. Les hommes le chassent toujours pour la nourriture. Et avec sa peau, on confectionne encore des vêtements, en particulier les Kamiit (bottes) et les mitaines.

Lorsque mon grand père Quqirrualuk était enfant, il partait avec ses parents jusqu’à Poste-de-la- Baleine pour assister à la messe, dans la chapelle anglicane. La marche durait un mois, en longeant la cote vers le sud. Ce début du XXe siècle fut une période de grand changement provoquée par les idées véhiculées par les missionnaires. La culture matérielle faisait aussi son chemin. Les Inuit ont commencé à construire des maisons, à établir des villages. Les  motoneiges ont remplacés les chiens de traineau. Les femmes inuit ont pu se procurer de la laine et du coton. « La vie est tellement plus facile qu’auparavant », disent les personnes âgées en se remémorant les grands déplacements d’antan en famille, entre les aires d’été et celles d’hiver.

A cette époque aussi, le système de croyances inuit commença à s’effriter et un dieu plus puisant que les chamans et les esprits tuurngait trouva sa place. Les chamans furent démonisés  et il été dit que le feu de l’enfer brulerait pour ceux qui ne rejoindraient pas le christianisme. Les rituels de conversion les plus étonnants furent pratiqués : ma grande tante Nelly Nungaq de puvirnituq se souvient, étant jeune, d’avoir entendu qu’il suffisait de tendre une corde d’un bout à l’autre de la tente de la tenir et de traverser l’espace pour devenir chrétien ! Cela étant, les Inuits trouvèrent leur intérêt dans ce changement de religion. L’une des raisons, et non la moindre, était que la conversion rendait la vie plus facile. Notamment pour les femmes, qui ont obtenu davantage de liberté, se trouvant affranchies de nombreuses interdictions, les pittailiniit, particulièrement lors des périodes de menstruation, de grosses et pendant l’accouchement.

Aujourd’hui, le Poste-de-la-Baleine s’appelle Kuujjuaripik. C’est l’un des quatorze villages ou vient désormais 10 000 Inuit. Kuujjuarapik, Umiujaq,

inukjuak, Puvirnituq, Akulivik, Ivujivik, Salluit, Kangiqsujuaq, Quaqtaq, Kangirsuk, Aupaluk, Kuujjuaq, Tasiujaq et Kangiqsualujjuaq.

Ces noms claquent dans la langue que nous parlons au quotidien, l’iniktitut. Les statistiques montrent que 5% des Inuit la parlent couramment. Chaque village possède une radio communautaire, qui est le lien entre les habitants. On y entend de la musique inuit, autant que canadienne, française ou anglaise, des messages en inuktitut annonçant que de la viande de caribou ont été apportée au congélateur de la communauté ou bien des jeux en temps réel, comme le bingo. Les enfants apprennent l’inuktitit durant les premières années à l’école primaire et le parlent à la maison. Mais les jeunes mélangent souvent notre langue avec l’anglais et inuit d’autres régions ne le parlent plus. Il nous faut rester vigilant pour la préserver.

Les quatorze villages sont situés le long de la mer. Et trois cotes délimitent les régions du Nunavik. Chacune a son caractère propre. Du coté de la baie D’Hudson, le terrain est plutôt plat et s’enfonce doucement dans la mer. Plus au nord, vers le détroit d’Hudson, le paysage est accidenté et prend des airs de fjords. Le long de la cote de la baie d’Ungava, les marées figurent parmi les plus grandes au monde.

Dans ces villages, la pêche à la baleine demeure une activité de subsistance. La peche commerciale a périclité dans les années 1920 quand les belugas, trop chassés, se sont raréfiés. On s’est alors mis à chasser le renard. Johnny Inukpuk, un Vieil homme vivant à Inukjuak, se souvient d’avoir acheté un bateau de pêche (un Peterhead) avec ses revenus de la trappe. Plusieurs Inuit ont alors pu acquérir des fusils et d’autres équipements de chasse pour aller plus loin et rapporter d’avantage de gibier, soit plus de nourriture pour la famille et plus de fourrure pour le commerce. Mais les revenus de la trappe ont, eux aussi, rapidement déclinés.

Aujourd’hui, la vie traditionnelle se mêle à la vie moderne. Nombreux sont les hommes inuit qui occupent des emplois publics, pour les municipalités ou les magasins coopératifs. Les femmes se consacrent aux enfants. Les télévisions avec antennes satellites et jeux vidéo ont envahi les maisons. Ces nombreux changements créent un grand écart entre les générations et apportent leur lot de défis. Mon peuple se trouve autour ‘hui à la croisée des chemins et aura besoin de bons repères. Tout comme l’Inuksuk, ces monticules de pierres « à l’image de l’homme » qui se dressent dans l   a toundra et indiquent le chemin. Repère pour le promeneur, ce symbole rappelle l’histoire des gens qui occupent notre « grande terre » depuis des siècles.

 

Lisa Koperqualuk pour le magazine Géo de Mai 2008 et avec leur aimable autorisation.

http://www.geo.fr/

 

 

A lire :

http://www.en-quete.net/index.php?no=3

 

 

 

Les chants du monde des Inuits

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3546,36-657633@51-657082,0.html