L'origine des Grands-Saults, selon les Malécites

L'origine des Grands-Saults, selon les Malécites

 

Une tres belle légende  de Raymond Cyr
Ki-twoghk (Métis Miq-Maq Malécite... Algonquin) trouvée sur Nation Autochtone

http://www.autochtones.ca/portal/fr/ArticleView.php?article_id=38

L'origine des Grands-Saults, selon les Malécites

Je suis allé visiter le centre touristique des Grands-Saults au Nouveau-Brunswick. Ce centre porte le nom de Malobiannah, une vengeresse malécite qui conduisit directement dans les chutes des assaillants venus de l'ouest. Cet exploit suicidaire a marqué la mémoire des premiers Européens qui nous l'entendirent raconter, nous peuple de la Terre des porcs-épics. À ce centre touristique, l'on présente ce fait comme une légende. Mais, pour les tenants de notre tradition orale, les descendants Malécites, cet événement est historique. Si nous ne marquons pas l'année où s'est produit le fait relaté, c'est qu'un fait porte en lui-même sa propre mémoire. Il existe pourtant une légende qui aurait dû être rapportée : celle de l'origine des chutes.

Au centre touristique, la formation des grandes chutes du fleuve Saint-Jean est posée en diaporama pour le visiteur. Depuis des milliards d'années jusqu'à aujourd'hui, l'on peut y voir l'évolution géomorphologique de la vallée du fleuve. L'on remonte ainsi le temps de panneaux explicatifs en panneaux explicatifs. Vient Malobiannah, kamikaze malécite faisant plonger les guerriers iroquois dans le gouffre. Et l'on oublie de présenter la légende malécite qui explique l'origine des chutes. Cette légende semble disparue avec l'eau qui s'engouffre dans le tunnel pour actionner les turbines de la centrale hydroélectrique. Le rideau d'eau des Grands-Saults n'est que minces lambeaux aux temps de la canicule.

C'est Klouskap
, esprit protecteur de la vie, qui fit la muraille d'eau pour nous protéger contre d'éventuels assaillants venant de l'est. Voyons qu'au début l'Esprit étendait sa présence sur toutes les eaux et sur la Grande tortue (continent). De jour comme de nuit, il n'y avait qu'une clarté fournissant une indifférente lumière diffuse, morne et épaisse. La mer tourmentait les plages de ses vagues monstrueuses.

L'Esprit considérait les mouvements qu'il avait induits dans la matière. Sous les sables se résumait une volonté de vie aux formes indécises. L'eau se mouvait sous les sables et le vent modelait la surface. La pluie et le feu se torsadaient en colonnnes fulgurantes. L'Esprit se retirait et une volonté émergeait des sables. L'éclair frappa le sable et Klouskap naquit.

Klouskap, la volonté du Grand Esprit enfoui sous la plage de la mer, sort son visage à grand peine des sables. Il entend les éléments. Avec effort, la conscience de cette prime nature s'éveille et elle exhorte l'Esprit de lui permettre de se lever. L'eau qui tombe nourrit déjà des formes primaires, là comme lui. Le feu frappe encore et lui donne finalement la capacité d'être mobile, visible ou invisible, dans un corps ou un élément. Il se dresse au dessus des sables. De tout côté, il ne voit que des formes imprécises. Il entreprend alors la grande marche sur le dos de la Tortue (continent) qui l'amène là où elle entre sous les glaces. Il va ensuite jusqu'où sa queue plonge sous l'eau. Enfin, il revient.

Donne-moi la raison de mon existence, demande-t-il à l'Esprit. L'Esprit répondit : Je ferai des êtres qui se meuvront dans les eaux, qui se déplaceront sur terre et d'autres qui voleront. Tu te devras de les protéger et de te faire le gardien des habitants de l'eau, de la terre et de l'air. Tu auras autorité sur les éléments mais la vie restera libre des ses mouvement. Et c'est ainsi que Klouskap est devenu notre protecteur à tous et agit sur la pierre, l'air et les eaux et nous supporte dans le besoin. Mais peu à peu la Grande tortue s'enfonçait sous l'onde de la mer. Ceux qui marchent debout entreprirent alors une très longue pérégrination vers l'est. Et nous avons vécu un très long chemin d'accession aux connaissances. Notre terre restait à découvrir.

Partout où nous allions, les terres et leurs eaux étaient déjà occupées par un autre groupe qui allait debout. Alors, nous devions les contourner et chercher asile ailleurs. Tant de fois nous fûmes rejetés, nous les Malécites. De la plaine à la mer et de la mer vers les bois. Jusqu'en dernier, en un temps où tous ceux venus vers la mer de l'Est depuis l'ouest parlaient encore une seule et même langue, nous dûmes apprendre de nouvelles terres, de nouvelles eaux; de nouvelles réalités. Certains savoirs devenaient moins utiles et certains autres prenaient de l'importance. Nous devions aussi faire face aux aléas. Déjà, dans nos déplacements, celui qui devait transporter les semences du maïs les avait perdues. Nous apprîmes ainsi à rire de la bêtise humaine due au manque d'intelligence appliquée. À la fin, il ne nous est plus resté qu'à remonter vers l'ouest avec nos habiletés acquises sur un si long parcours et avec notre capacité à défier la misère.

Plus
qu'une seule voie s'ouvrait devant nous. Nous avons ainsi remonté le cours d'eau généreux (fleuve Saint-Jean) jusqu'au pays des porc-épics( le Madeweska). Rendus en ce pays encore libre où nous avaient repoussés nos cousins Miq'Maq de la grande eau, Klouskap reconnut le courage du peuple qui avait si longuement appris. Il décida d'intervenir. Vous avez assez souffert, dit-il. Et il prit la forme d'un immense castor et de sa large queue plate, il creusa une longue portion due lit du fleuve Saint-Jean, en battit le fond, redressa ses abords en hautes murailles menant vers le mur de pierre où là il fit descendre les murailles d'eau. Et il ajouta : Nulle créature se déplaçant debout ne viendra de l'Est pour vous importuner.


Il est vrai que les attaques vinrent de l'ouest, tel dans l'histoire de Malobiannah. Cette légende de la création des Grands-Saults n'a pas été entendue par ceux et celles qui ont conçu le site touristique. Lisez-la (ou entendez-la) et ajoutez à votre site touristique cette vigoureuse légende qui est la nôtre. D'autres que moi pourront vous la raconter. Elle est encore vivante.


Raymond Cyr
Ki-twoghk (Métis Miq-Maq Malécite... Algonquin)
AAQ, Mamlawbagak (Communauté 081 de Sherbrooke)

Source des images : www.moncoindejardin.ca