Légendes indiennes : Les pièges de l’image

 

Une image vaut quelquefois mille mensonges. Images peintes, images virtuelles, images mentales. Qu’il s’agisse de la Josephte Ourné peinte par Joseph Légaré ou de la Pocahontas animée par les Studios Disney, le cadre doré et l’écran argenté emprisonnent l’âme autochtone dans un mythe dont elle ne doit plus bouger, dans un mensonge dont elle ne peut plus s’échapper.

 


Voilà ce que pressentaient ces « Indiens » qui refusaient de se laisser prendre en images, prendre en cages. Les images sont les armes psychologiques de guerres secrètes menées dans des buts inavoués.

 

En 1840, lorsque Légaré peint la fille d’un chef indien dans un éclairage d’atelier à la Rembrandt, mais dans un paradis naturaliste à la Rousseau, il ne fait que refléter ce que veulent voir les yeux des Européens, qu’ils soient du vieux ou du nouveau monde. En cela, il ne fait que suivre un François du Creux, qui, en 1664, dessinait deux guerriers indiens dans la posture exacte adoptée par les nobles français sur leurs portraits, à une époque où l’on était déjà très friand d’indianités apprêtées.

Ces mensonges de l’art ne sont jamais innocents, pas davantage que les visions faussées de l’histoire dont ils sont les fidèles représentations. Les œuvres précitées, comme tant d’autres, jouent sur deux tableaux : ils caricaturent l’Indien, tout en entreprenant de le civiliser. L’Indien est un « sauvage » à domestiquer.

 

Les pièges de l’image

 

Quatre cents ans après Jacques Cartier et François du Creux, nous en sommes toujours là : l’autochtone reste à la fois folklorisé et infériorisé, aimé et amadoué. On célèbre sa culture et on l’enferme dans sa réserve. On veut toujours le voir immobile dans son cadre. Il doit rester prisonnier du regard qu’on porte sur lui.

 

« Plusieurs membres des Premières Nations se prennent eux-mêmes aux pièges de l’image, se livrant à des simulacres pour les caméras, dans le but d’attirer l’attention sur leurs revendications. On mime des cérémonies rituelles dans des halls d’hôtels, alors que le lieu n’est absolument pas propice. Le problème, c’est qu’on reste alors assujetti au regard de l’autre », déclare Raymond Sioui, directeur adjoint du Conseil en éducation des Premières Nations, un organisme autochtone. C’est toutefois en son nom personnel qu’il expose ses vues sur le sujet.

 

« Jouer sur l’image traditionnelle de l’Indien est une arme à double tranchant, car cette image est contradictoire. Certes, il y eut le mythe du bon sauvage de Jean-Jacques Rousseau, auquel répond aujourd’hui celui de l’autochtone écologiste. Mais il y a aussi le mythe du sauvage cruel et belliqueux qui remonte aux premiers temps de la colonie. Bien sûr, tout cela est du domaine de la légende : si les autochtones avaient été si cruels, ils auraient eu toute facilité pour exterminer les Français au moment où ils étaient décimés par le scorbut. Au contraire, les autochtones leur ont montré le bon remède. Il faut donc sortir des démonisations comme des idéalisations. Les autochtones ne sont ni plus sages, ni plus cruels que les autres peuples : ils sont parfois sages, et parfois cruels », déclare Raymond Sioui, qui fut aussi conseiller en éducation au ministère canadien des Affaires indiennes et du Nord.

 

Parmi les images fausses des autochtones, il y a celles qui les représentent complètement dominés par les Blancs, dès leur arrivée. « Les gens pensent encore que les Européens n’ont eu qu’à poser les pieds sur cette terre d’Amérique pour assujettir les Indiens, qui aussitôt se seraient sentis inférieurs ! » s’exclame
M. Sioui, qui a réfuté ce révisionnisme simpliste dans un article de la Revue d’éthique et de théologie morale, une publication trimestrielle internationale éditée à Paris.

M. Sioui écrit : « La proclamation royale de 1763 et les nombreux traités conclus subséquemment sont autant de preuves qu’il était nécessaire de négocier avec les Premières Nations, souveraines qu’elles étaient et aptes à imposer le respect. Cela s’avéra sur une période qui allait s’étendre sur plus de 300 ans... » On a fait de ces traités des légendes indiennes, pour ne pas avoir à les respecter. Les croyances ont toujours des motivations cachées.

 

Pain et pensée

 

Une autre légende indienne veut que les autochtones aient manqué d’industrie, d’ingéniosité et d’innovation. « On oublie trop facilement qu’à la grandeur des Amériques, les Premières Nations ont cultivé le chocolat, le maïs, le tabac, le café, qu’ils ont récolté le caoutchouc, qu’ils connaissaient la quinine, l’aspirine et beaucoup d’autres médicaments », ajoute Raymond Sioui, qui cite l’ouvrage de l’anthropologue Jack Weatherford, Ce que nous devons aux Indiens d’Amérique et comment ils ont transformé le monde. Weatherford rappelle que 60 % des aliments consommés aujourd’hui dans le monde ont pour origines lointaines les terres américaines.

 

L’homme ne se nourrissant pas seulement de pain, mais aussi de pensée, Weatherford ne manque pas d’observer que parmi les philosophes occidentaux qui se sont dits influencés par les systèmes de pensée autochtones, on trouve des figures de proue comme Montesquieu, Rousseau et... Marx !

 

 article de Régis Tremblay du 03 juillet 2007