Grand-Mère: un nom amérindien qui s'ignore

 

 

Fondée à la fin du XIXe siècle à la faveur d’un mouvement de colonisation des régions inhabitées visant à contrer l’émigration canadienne-française vers les États-Unis, Grand-Mère est située sur le Saint-Maurice, non loin d’une chute où se trouvait, à l’époque, un rocher dont la forme évoquait le visage d’une vieille femme.

Le Nouvelliste


 

Jean-François Cliche

Le Soleil

Nous avons vérifié : nulle part au Québec on ne trouve de municipalité nommée Père, Tante, Sœurette ou encore Frérot. Nulle part. Et pourtant, quelque part en Mauricie, quelqu’un a décidé, il y a plus d’un siècle, qu’un village s’appellerait Grand-Mère...

 

 
Remarquez, les liens familiaux ont inspiré de très nombreux toponymes québécois, souvent de lacs. On trouve par exemple, dans la seule MRC du Fjord du Saguenay, les lacs Mémé, Grand-Mère, à Maman, de Ma Fille, à Papa, à Grand-papa et du Beau-frère, ainsi que deux lacs Grand-Père. Mais aucune ville, aucun village ne porte ce genre de nom, à part cette Grand-Mère mauricienne.

Celle-ci doit son statut d’exception à un rocher et à une légende algonquine — car ce toponyme en apparence franco-français est en réalité un nom amérindien qui s’ignore. Fondée à la fin du XIXe siècle à la faveur d’un mouvement de colonisation des régions inhabitées visant à contrer l’émigration canadienne-française vers les États-Unis, Grand-Mère est située sur le Saint-Maurice, non loin d’une chute où se trouvait, à l’époque, un rocher dont la forme évoquait le visage d’une vieille femme.

Ce monument naturel inspira une légende autochtone, consignée par la Commission de toponymie, à propos d’un guerrier et de la fille d’un chef de tribu. Amoureux l’un de l’autre, les deux jeunes gens désiraient se marier, mais le chef de clan décida de tester le prétendant : avant d’épouser sa fille, le jeune homme devrait ramener une grande quantité de fourrures afin de démontrer sa valeur, ce qu’il accepta. Les deux amants se jurèrent fidélité avant le départ du guerrier.

Mais les jours, puis les mois, puis les années passèrent sans que le jeune homme ne revienne. Devenue vieille, la fiancée demanda au Grand Esprit de laisser, à sa mort, un signe avisant son amant qu’elle avait tenu parole. Sa prière fut exaucée — de deux façons différentes, selon la version du récit. L’une raconte qu’à l’instant où son âme montait vers le ciel, un éclair s’abattit sur le rocher et lui donna sa forme particulière. L’autre version veut plutôt que la femme se transformât en roc à son décès.

Mais que la pauvre héroïne ait fini électrocutée ou pétrifiée ne change rien : le toponyme Grand-Mère demeure la traduction de l’algonquin kokomis. Selon l’ouvrage Les 100 ans de Grand-Mère. 1898-1998, la forme française apparut dès 1830, lorsque des scientifiques explorant ce coin de pays désignèrent de cette façon les environs de la chute où se trouvait le fameux rocher. Les premiers colons, arrivés vers 1850, semblent avoir emboîté le pas, puisque ce nom perdure toujours.

Avons-nous dit qu’il s’agit d’un mot algonquin ? En pleine Mauricie, pourtant territoire attikamek ? Oui, mais cela n’a rien de surprenant, dit l’historien Denys Delâge, puisque des Algonquins fréquentent ce secteur depuis longtemps.

Bien que, « officiellement », le pays algonquin se trouve nettement plus à l’ouest — en Abitibi-Témiscamingue et dans l’est de l’Ontario —, cela n’a pas empêché ses occupants de sortir de leurs terres au cours de l’histoire, notamment pour commercer. Après tout, ils étaient nomades. Le fait que les ancêtres des Algonquins actuels aient eu un mot pour désigner l’emplacement de la ville de Québec (Wabitikweiang, « au rétréci de la rivière ») prouve d’ailleurs qu’ils se rendaient bien au-delà de la Mauricie.

Dans leur ouvrage Algonquins de Trois-Rivières. L’Oral au secours de l’écrit, 1600-2005, Rémi Savard et Claude Hubert rappellent que les Algonquins avaient, bien avant que les Européens n’arrivent, la coutume de se réunir à l’embouchure du Saint-Maurice. Une petite communauté algonquine, que l’on nommait
« les magwas », finit par s’implanter de façon plus permanente dans la région ; le ministère des Affaires indiennes songea même à leur accorder une réserve à la fin du XIXe siècle, mais rien ne fut fait. Cette absence de reconnaissance officielle les poussa dans un certain oubli, mais leur présence prouve qu’il n’y a rien d’aberrant à ce que Grand-Mère soit d’origine algonquine...

 

 

Dossier du 30 juin 2007 de cyberpresse Soleil