Incursion dans un monde bientôt perdu

 

 

VENEZUELAIncursion dans un monde bientôt perdu

 

Sur les rives de la Caura, une rivière située dans le sud du Venezuela, subsistent deux tribus indiennes qui ont conservé leur mode de vie. Plus pour longtemps sans doute, constate The New York Times.

11.01.2010 | Simon Romero

 

 

Dessin paru dans The Economist, Londres

Les chasseurs partent à l’aube pour traquer le tapir. Les rayons du soleil filtrent à travers le feuillage des arbres. Le danger rôde sur les branches sous la forme d’une fourmi qu’on appelle veinticuatro, parce que la douleur que provoque sa piqûre dure vingt-quatre heures. La peau abandonnée d’une vipère se décompose au sol. Les gémissements des singes hurleurs couvrent le bourdonnement des phlébotomes, ces tout petits insectes qui transmettent une maladie redoutable. Machette dans une main et fusil de chasse de calibre 16 dans l’autre, Romero montre au groupe de chasseurs la carcasse d’une anguille électrique de six pieds de long pêchée dans un ruisseau. Romero, 18 ans, appartient à la tribu des Ye’kuanas. Les chasseurs découpent une partie de la tête de l’anguille et la mangent rapidement pour s’assurer que la chasse est bonne. Peu de temps après, ils tombent sur un hocco, un gros oiseau qui ressemble à une dinde sauvage, et l’abattent aussitôt. Oublié du reste du monde, le bassin de la rivière Caura, qui couvre un territoire plus vaste que la Belgique, a été épargné par les chantiers de construction de barrages hydroélectriques. Quelque 3 500 indigènes appartenant à deux tribus, les Ye’kuanas et les Sanemas, y vivent. Sa forêt humide et ses savanes sont irriguées par les cours d’eau qui descendent des tépuis, immenses massifs tabulaires de grès.

Les Ye’kuanas et les Sanemas restent attachés à leur mode de vie ancestral en chassant le pécari, le singe-araignée et le tapir. Ils cultivent le manioc et utilisent un poison extrait du Lonchocarpus urucu, une variété de liane, pour pêcher. Mais leurs traditions sont de plus en plus menacées, et les anthropologues s’étonnent que leur culture demeure intacte. Parmi les énormes défis auxquels ils sont confrontés figurent le commerce illicite – et prospère – de la viande de brousse, les incursions des chercheurs d’or et le refus opposé par le gouvernement au souhait des habitants d’exercer un contrôle administratif accru sur leur territoire.

Les deux tribus ont survécu à d’innombrables épreuves. Au XVIIe siècle, des marchands d’esclaves caribéens menaient des raids dans la région pour capturer des esclaves et les vendre aux Néerlandais. Plus récemment, dans les années 1930, les Ye’kuanas et les Sanemas se sont livrés une guerre brutale, sans doute à cause des rafles qu’organisaient les seconds pour s’emparer des métaux et même des femmes appartenant aux premiers. Ces affrontements expliquent que dans certains villages ye’kuanas, des individus originaires de la tribu des Sanemas soient au service des Ye’kuanas.

Bizarrement, les forêts où vivent les deux tribus n’ont pas été abattues. Les historiens attribuent ce hasard à l’éloignement de la région de la Caura et à la dépendance accrue du pays envers une autre ressource naturelle : le pétrole. Des projets de barrages et de centres de recherche scientifique ont été élaborés, puis abandonnés.

On croise de moins en moins souvent les missionnaires et les anthropologues étrangers, autrefois nombreux à fréquenter la région. Ces dix dernières années, le président Hugo Chávez a expulsé les prosélytes américains en les accusant d’espionnage. Les efforts de préservation de la région ont donc été presque inexistants. C’est seulement aujourd’hui que le monde extérieur semble s’intéresser à ses forêts et cours d’eau.

Ainsi Maripa, un village d’environ 4 000 habitants situé à six heures de canoë d’Edowinña, offre-t-il une vision fugitive de ce que pourrait réserver l’avenir aux membres de ces deux tribus : l’assimilation. A Maripa, le “progrès” se manifeste par l’apparition d’un bidonville où vivent les Ye’kuanas qui ont quitté Chajuraña, un village situé dans les profondeurs de la forêt.

“Nous voulons de l’argent pour acheter des choses”, explique Silverio Flores, 49 ans, qui vit depuis trois ans à Maripa. “Peut-être pourrons-nous obtenir une allocation mensuelle quelconque.” Dans un relais routier du village, un commerçant illégal de viande sauvage fait l’inventaire de ses produits : tapir, agouti (un rongeur recherché), hocco et pécari. Les prix tournent autour de quatre dollars le kilo pour des animaux abattus par des braconniers. Malgré tout, les Ye’kuanas et les Sanemas continuent de cultiver, pêcher et chasser. Mais le jour où Romero González est parti à la chasse, il n’a vu aucun tapir. Le lendemain, des collègues sont passés en canoë près d’une clairière où des braconniers avaient laissé les restes d’un tapir fraîchement tué.

Tandis que les rapides font des remous autour de son canoë, Mocuy, un jeune Ye’kuana de 23 ans, résume ainsi la situation : “Appelez ça notre réalité… Appelez ça la fin de notre réalité, si ça ne cesse pas bientôt.”

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Dans cette région, l’ONG Caura Weichojo enregistre et inventorie les chants de centaines d’oiseaux de la forêt pour enseigner aux enfants la richesse de la faune – un savoir qui s’érode à mesure que les tribus sont exposées au monde moderne. “Sous le couvert des arbres, le chant du tokolomawai nous montre où se cachent les pécaris”, affirme un homme de la tribu des Sanemas. Tokolomawai est le nom que sa tribu donne au                  

tocro de Guyane.

Le projet sur les chants d’oiseaux, soutenu par des ornithologues de la March Foundation, un groupe environnemental californien, tranche avec les pressions auxquelles sont soumises les tribus ; notamment celles de l’armée, qui, au lieu de lutter contre l’extraction illégale de l’or, suscite des tensions et des