Le combat pacifique des Indiens d'Amazonie

 

Pour résister aux appétits des compagnies pétrolières, les indiens Sarayakis d’Amazonie équatorienne ont développé un projet de tourisme communautaire. Une manière de faire connaître leur combat au-delà des frontières

 

Patrick Bard pour le magazine Ulysse

 

Le battement tellurique des tambours syncope les pas des danseurs à têtes de singe, à becs de toucan, à plumes d’aras. Mains et visages peints, ils évoluent en cercle dans l’odeur de vénerie, de fumée et de chicha, une boisson faiblement alcoolisée à base de yucca que les femmes ont mastiqués depuis des jours et s’ »affairent à verser dans les macuhuas, les bois en céramique cuits tout exprès. Nous sommes à Sarayaku, une communauté d’Indiens Kichwas installés sur les rives du Rio Bobonaza, en pleine Amazonie équatorienne. Nous étions venus dans le cadre d’un séjour de tourisme communautaire, les hasards du calendrier nous ont invités au cœur des fêtes de la Lance, une célébration exceptionnelle qui se tient, chaque deux an, aux alentours du carnaval. Une fête de résistance pourtant suspendue es années durant. La faute au pétrole …1996 : le gouvernement équatorien accorde une concession d’exploitation à la compagnie pétrolière argentine CGC (compania General de Combustibles) au cœur d’un coin de forêt primaire peuplée d’un millier de Kichwas regroupés en hameaux dans les interstices d’un écosystème dont ils ont su vivre sans jamais le détruire. Sous les regards incrédules de la population, les pétroliers, accompagnés par des militaires recyclés en force de sécurité privées mises à la disposition des compagnies, entament une campagne de forage qui laisse derrière elle, 1,4 tonne d’explosifs aujourd’hui encore prêts à sauter dans le sous-sol de la communauté.

Déterminés à mener une lutte aussi pacifique que pugnace, les autochtones équipés de leurs e lances, femmes et enfants marchant en tête, désarment alors les militaires et chassent les pétroliers. Mais, bientôt, intimidation, tentatives de division de la communauté, meurtre, enlèvements, tortures succèdent aux menaces.

Vital pour la survie des Saryakus, l’accès au Rio Bobonaza est bloqué par des chaines tendues en travers du fleuve. Le regard de José Guainga est profond. D’une force peu commune. La violence des pétroliers ; il l’a éprouvée dans son corps. Distingué en 2008 parmi vingt défenseurs des droits humains dans le monde par Amnesty International aux cotés de personnalité comme Aung San Suu Kyi, son nom est devenu le symbole de la résistance des peuples autochtones face aux appétits des pétroliers en Amazonie. Fils de chamane, responsable des relations internationales au sein de Tayjasaruta, le gouvernement de Sarayaku, José Gualinga a entamé aux coté des siens une procédure auprès de la Cour interaméricaine des Droits de l’Homme. Ensemble, les Sarayakus ont aussi conçu un arsenal de mesures visant à renforcer la cohésion de leur communauté : transmission des savoirs traditionnels, chemin de fleurs symbolique (*1), mais aussi projet de tourisme communautaire responsable

 

Assis sur un tronc au bord du Bobonaza, à l’écart de la fête, José pèse chaque mot : « Nous avons pris le choc de l’économie de plein fouet. Nous devions trouver des réponses. Des solutions durables et socialement soutenables. Nous avons conçu notre agence, Papanguturismo, il y a dix ans. Aujourd’hui, nous savons que nous disposons d’un outil de dialogue direct avec les Occidentaux. Un outil qui nous permet d’expliquer qui nous sommes, quel est le sens de notre lutte, comment ce qui nous affecte vous affecte aussi. C’est un projet qui renforce également l’auto-estime des membres de notre communauté. Ils voient bien que d’autres peuples s’intéressent à notre culture. » Dans cette perspective, des organisations comme Paroles de Nature*2, en France, relaient et soutiennent la lutte et les projets de Sarayaku. Sur place, des bâtiments dédies au tourisme communautaire ont été construits à Sarakilla, un hameau situé à l’écart du village. Les infrastructures sont simples et obéissent à un confort sommaire adapté à l’accueil de visiteurs étrangers : des malocas, huttes traditionnelles au toit de palme, efficaces contre pluie et chaleur. Des sanitaires. Au programme et à la carte ; rencontres avec la population, réunions d’information sur la situation pétrolière en Amazonie équatorienne , sur l’organisation sociale Sarayaku, la cosmo génie, la médecine traditionnelle, les plantes, le chamanisme, mais aussi : promenade en pirogue, observation diurne et nocturne des animaux. Au final, rares sont les mécontents et nombreux ceux qui repartent convertis en ambassadeurs de la cause autochtone.

 

Les tambours battent de plus belle. José Gualinga est retourné à sa noble tache. Noble car c’est à lui que revient cette année le redoutable honneur d’organiser la >Fête des Lances, une distinction qui rime avec esprits de don. L’élu n’a cette chance qu’une fois dans sa vie. Une chance en forme d’épreuve. Tous les chasseurs et leurs aides, José compris, sont demeurés prés de quinze jours durant dans la selve. A la sarbacane, à l’aide de flèches enduites de curare, au fusil, ils ont débusqués singes, oiseaux, poissons, crocodiles qu’ils ont fumés en dépit de la pluie, pour les ramener ce matin du foret, fêté par les femmes qui sont allées à leur rencontre. Plus de trois cents prises au total, autant de trophées qui pendent à présent du toit de la maloca  construite pour l’événement. Assis à la place d’honneur, épuisé, mais droit dans ses bottes en caoutchouc, José préside la célébration. Tout ici est symbole. Devant le maitre de cérémonie, en cercle, les chasseurs dansent pour remercier les esprits de la foret de l’abondance du gibier, une allégresse partagée avec les mânes des maisons du village. Cette célébration durera quatre jours.

Au jour du retour des chasseurs succèdent bientôt le « jour des fleurs », où les femmes dansent avec de multicolores bouquets en main. Vient enfin la journée du banquet, du partage de la nourriture. Tous convergent vers la Grand-Place du village décorée de palmes, apothéose d’une communion rythmée par les percussions. Sous le regard des autorités, les chasseurs frappent le sol détrempé de leurs talons, lances en main, et les femmes dansent aussi, faisant tournoyer leurs longues chevelures. Certaines choisissent leur cavalier parmi la foule et l’entrainent au centre de la piste pour un ballet dont elles sont la proie, un gibier qui nargue le traqueur et se dérobe au moment choisi, abandonnant le prédateur sur la place. « Autrefois, confie José Gualinga, la fête avait lieu chaque année, elle s’est interrompue, car notre lutte contre les pétroliers avait absorbé notre énergie. Lorsque nous avons enfin réussi à éloigné la menace, la fête a repris, mais tous les deux ans, pour laisser à la nature le temps de récupérer de nos chasses ! » Ce soir encore, les peaux tannées des tambours résonneront, tendues aux flammes des foyers. Demain matin, chasseurs et convives se visiteront pour un ultime moment de partage, avant de se retrouver sur la place de Sarayaku à l’heure de la transmission. Chargés du poids des dépouilles et des trophées de la chasse. José Gualinga et son successeur à la prochaine fête de la Lance s’en iront alors rendre au fleuve plumes et peaux prises à la foret et partagées par les humains. L’on brisera les bois à chicha. Comme il se doit, l’un d’eux demeurera coincé dans la charpente de la maloca  afin que dans deux ans, la fête renaisse, plus belle encore. L’édifice, lui, sera dédié au projet de tourisme communautaire.

Depuis que les Sarayakus ont fait valoir leurs droits, les pétroliers demeurent à l’écart. Pour combien de temps ? Une légende raconte que Sarayaku, le « Peuple du midi », sera le dernier à résister. Pour l’heure, il a valeur d’exemple pour d’autres autochtones d »’Equateur qui se lèvent à leur tour.

 

Dossier d’Ulysse  Courrier International du mois avril 2009 N° 131H

www.ulyssemag.com

 

 

 

 

 

 

*1   Frontière de la vie, Un chemin de Fleurs

Initié en 2006 et inspiré de la vision des anciens « Frontière de la vie » est un projet de porté universelle destinée à matérialiser le pourtour du territoire Sarayaku par la plantation sur plus de 300 kms de vastes cerces d’arbres dont la canopée produite des fleurs de couleurs. Ces cercles, au terme de vingt à trente anse croissance, seront visibles du ciel et marqueront la volonté des peuples autochtones de préserver leurs territoires et de maintenir la forêt intacte. Les indiens Kichwas appellent ce projet « Le grand chemin Vivant des Fleurs (Sisa Nambi)

 

*2 Parole de Nature

http://www.chamane.org/

 http://www.chamane.org/Pages/manifs2005.html

A lire :

 

  • La "frontière de vie" Sarayaku

http://www.planet.fr/mag/la-frontiere-de-vie-sarayaku.11777.html

 

  • Sarayaku miné et déminé


http://www.iteco.be/+Sarayaku-mine-et-demine+

 

  • PEUPLES INDIGÈNES - SARAYAKU, ÉQUATEUR, AMAZONIE d’Amnisty International

http://www.amnestyinternational.be/doc/article11996.html

 

  • LE PEUPLE KICHWA DE SARAYAKU

http://www.frontieredevie.net/fr/peuple.htm