Les ASHANINKA du Pérou (2)

Pérou, contre l'oubli

cet article date du 28 11 2003

 

En août 2003, la Commission de la vérité et de la réconciliation a rendu son rapport sur la situation de violence dont a souffert le Pérou entre 1980 et 2000. Un réquisitoire sans concession contre les principaux responsables des violences et un travail indispensable dans la lutte pour les droits de

l'homme et contre l'impunité.

En 1980, le Pérou sortait à peine d'un régime militaire. Les électeurs avaient porté au pouvoir Fernando Belaunde qui avait été renversé par les militaires en 1968. Le processus démocratique pouvait reprendre… C'était compter sans l'apparition du Sentier lumineux qui allait finir par détruire le système démocratique. Vingt ans plus tard, tandis qu'Alberto Fujimori, président élu puis dictateur corrompu, s'enfuyait au Japon en laissant derrière lui un pays ruiné, la transition démocratique ouvrait la voie à une recherche des responsabilités des années noires du Pérou. Dans ce contexte, la Commission de la vérité et de la réconciliation dans laquelle étaient présents des membres de l'Église péruvienne a débuté un difficile travail de recherche. Ses conclusions sont terribles et parlent de 70 000 victimes et même de génocide dans le cas du peuple Ashaninka qui vit dans l'Amazonie centrale. En effet, la commission a révélé que 80 % des victimes vivaient dans les zones rurales et que 75 % avaient le quechua ou d'autres langues indiennes comme langue maternelle.
La folie destructrice et meurtrière du Sentier lumineux a été responsable de plus de la moitié des crimes commis entre 1980 et 2000, révèle la commission indépendante. Tortures, massacres de communautés entières "dissidentes", assassinats des représentants de l'État (maires, gouverneurs, ministres, parlementaires) mais aussi de dirigeants sociaux, paysans ou syndicaux, de responsables de quartiers, d'enseignants, de responsables d'organisations de femmes… personne n'a échappé aux atrocités du Sentier lumineux qui utilisait la population civile comme bouclier en cherchant à provoquer contre elle les réactions brutales des forces de l'ordre. Une stratégie qui a porté ses fruits puisque policiers et militaires sont accusés par la Commission de la vérité et de la réconciliation d'avoir commis de graves violations des droits de l'homme : exécutions extra-judiciaires, disparitions, tortures, traitements cruels, inhumains ou dégradants, violences sexuelles à l'encontre des femmes. Les forces armées ont eu pour stratégie de réprimer systématiquement la population suspectée d'appartenir au Sentier lumineux sans prendre en compte l'hétérogénéité des zones et la terreur qu'imposait le groupe extrémiste afin de bénéficier d'un "soutien" de la population. Cette stratégie, note la commission, a retardé la rupture entre le Sentier lumineux et les secteurs les plus pauvres de la paysannerie. À partir de 1989, l'armée a changé de stratégie ce qui a fait diminuer les atteintes aux droits de l'homme. Mais elles n'ont pas totalement disparu, d'autant que la création d'escadrons de la mort entraînait la disparition forcée de milliers de personnes. Les partis politiques ne sont pas épargnés par le rapport de la commission et tous ont été impliqués dans le conflit.
Afin de permettre au Pérou d'avancer et de tirer un trait sur le passé, la commission préconise une réparation dans la mesure du possible des graves dommages qui ont été causés. Pour cela, elle présente un programme intégral de réparations qui comporte des formes individuelles et collectives, symboliques et matérielles de dédommagement : préservation de la mémoire et mise en valeur de la dignité des victimes, réparations économiques. Elle insiste sur la nécessité d'édifier un pays qui se reconnaisse positivement comme multiethnique, multiculturel et multilingue afin de dépasser les pratiques de discrimination qui sont à la base des conflits de l'histoire du Pérou.

http://www.secours-catholique.asso.fr/v3/une/une_actualiteinternational_88.htm

 

Les indigènes isolés
confrontés à leur extinction

 
 ce dossier date de la même époque 2003

 

 


Les discours gouvernementaux et les lois garantissent l’existence des peuples autochtones isolés

survivants dans les forêts amazoniennes du Brésil, de l’Équateur et du Pérou ; de même dans le Chaco paraguayen. Mais la voie menant à leur extinction semble déjà tracée. Il s’agit de peuples totalisant peu d’individus dans leur ensemble. Ils n’en ont pas moins le droit inaliénable d’exister comme peuples, avec leurs traditions propres et leurs cultures.

 


Les Indiens Korubos du Brésil, Tagaeris d’Équateur, Ayoreos du Paraguay et Mascho-piros, Ashaninkas et Yaminahuas du Pérou qui, ensemble, ne totalisent pas plus de 5 000 individus, subissent la pression croissante de la « civilisation » avançant sur leurs territoires.
Ce que doivent affronter ces indigènes isolés est un « véritable génocide
culturel », dira Roberto Stavenhagen, rapporteur spécial des Nations Unies sur les Droits humains et les libertés fondamentales des indigènes, à Tierramérica. « Je crains que dans les circonstances actuelles il soit très difficile pour eux de survivre beaucoup plus longtemps : en effet, le fameux développement nie le droit de ces peuples à continuer à être des peuples », a-t-il signalé.
Les peuples originels sont décidés à continuer à vivre isolés et à ne pas suivre le chemin de l’extinction physique et culturelle des autres peuples autochtones, ce qui les a poussés à se tuer face à la menace des exploitants de caoutchouc, de bois, de pétrole, d'or et de ressources génétiques.
Ils sont aussi confrontés aux religieux, anthropologues, et agents de tourisme ; ils ont été victimes d’assassinats, comme cela s’est produit en mai dans l’Amazonie équatorienne, quand une dizaine de Tagaeri, ethnie composée de moins de 300 personnes survivantes aujourd’hui, furent massacrés par des Indiens Huaoranis intégrés à l’Occident. Ce massacre est à mettre en relation avec les intérêts des entreprises forestières à exploiter des territoires vierges.
Beaucoup de ces groupes ont surgi dans l’histoire occidentale il y a moins de 60 ans, confrontés à des situations violentes sur leurs territoires, dues aux tentatives mercantiles d’exploitation de leurs richesses. Ils furent d'abord qualifiés de sauvages violents et cannibales par certains religieux et entrepreneurs, voire par des membres d’autres ethnies indigènes.
Des histoires pétries de violence sont le dénominateur commun de ces peuples originels isolés, qui ont furent chassés comme des animaux pour être finalement exhibés devant la « civilisation ». C’est ce qui s’est passé en 1956, quand un groupe de Ayoreo du Paraguay fut poursuivi à cheval par des employés d’une entreprise qui réussit à attraper un enfant de moins de 12 ans s’appelant Iquebi. Il fut le premier de son ethnie à être montré en parade dans son pays.
« Le système économique actuel ne respecte pas la diversité culturelle, et les indigènes qui s’isolent volontairement sont considérés comme un obstacle » a déclaré l’Indien brésilien Sebastiao Manchineri, porte-parole de la Coordination des organisations indigènes de la vallée amazonienne. « Le futur de ces peuples frères n’est pas garanti », aussi s’acheminent-ils vers leur disparition, déplore-t-il.
Selon l’étude Amazonie sans mythes, financée par les Nations unies, quand les Européens sont arrivés en Amérique, cette zone forestière était occupée par près de 2 000 peuples indigènes totalisant quelques 7 millions de personnes.
Plus de cinq siècles après, à cause de l’exploitation par le travail, de la persécution et des multiples maladies que les peuples natifs ne connaissaient pas, survivent moins de 400 peuples, soit 2 millions d’individus, parmi lesquels moins de 5 000 se refusent encore à avoir des contacts avec la « civilisation ».
Les lois nationales et internationales, ainsi que le discours officiel, promettent de défendre l’existence de ces derniers groupes indigènes isolés, mais le gouvernement reconnaît aussi qu'il sera difficile d’atteindre cet objectif.
Pour le chef du Département des indigènes isolés de la Fondation nationale indigène du Brésil, Sydney Possuelo, le futur de ces peuples n’est en rien encourageant. La survie des indigènes dépend « d’un changement des modèles pré-établis, de la réduction des excès de consommation. Sans ce changement (…) ils continueront à disparaître au nom du progrès » a expliqué le fonctionnaire à Tierramérica. « Avec chaque ethnie éteinte disparaît aussi un peuple, ce qui est regrettable », a-t-il signalé.
Le peuple Korubo du Brésil, dont on dit qu’il est composé de 300 membres, est peut-être un des plus grands en nombre parmi ceux qui survivent isolés dans ce pays. Il existe d’autres groupes ethniques qui ne comptent que 4 personnes. Une ethnie ne compte qu’une seule personne, « qui ne veut aucun contact, vivant seule dans une cabane délabrée et attaquant avec des flèches ceux qui s’approchent », a expliqué Possuelo.

Au Brésil, en Équateur et au Paraguay, les constitutions reconnaissent le droit à la terre pour les groupes autochtones, ce que ne fait pas le Pérou, et ces 4 pays admettent la validité de l’Accord 169 de l’Organisation Internationale du Travail, qui garantit les droits des peuples natifs sur leur environnement physique et culturel.
Mais les faits prouvent le contraire. Les inspections réalisées dans la forêt péruvienne démontrent que les entreprises ne respectent pas les droits reconnus aux peuples isolés, indique Cristina Valdivia, fonctionnaire du programme public de Défense des communautés natives du Pérou. La population Mashco-piro du Pérou, forte de quelques 1 100 membres, est traquée par diverses entreprises, et est aujourd’hui contrainte à se déplacer entre les forages pour l’exploitation des gisements de gaz. Selon les experts, les Mashco-Piro en sont au même stade critique que les Ashaninka et Yaminahua, estimés à 2 200 individus.
Repoussés de part et d’autre, les groupes péruviens ont été mêlés à des combats sanglants comme en Équateur, au Paraguay ou au Brésil. Au Paraguay, un fait similaire s’est produit à la fin des années 90, quand ceux que l’on appelle Ayoreo Totobiegosode s’en sont pris avec des lances à des travailleurs d’une entreprise qui ouvrait des chemins dans la forêt du Chaco. Les Ayoreo se déplacent à la frontière avec la Bolivie sur une superficie de presque 3 millions d’hectares, de plus en plus repoussés par l’avancée de la frontière agricole.
Les natifs paraguayens, comme ceux des autres pays des zones forestières, affrontent aussi le harcèlement de groupes religieux, tels la « Mission évangéliste des nouvelles tribus des États-Unis ».
La responsabilité du gouvernement par rapport aux Ayoreo Totobiegosode est « de les protéger de toute perturbation extérieure, lesquelles sont multiples parce qu'il faut lutter contre beaucoup de personnes intéressées par leur territoire » a expliqué Oscar Centurión, président de l’Institut national paraguayen de l’indigène.
La sociologue Tarcila Rivera, du Centre non gouvernemental des cultures indigènes du Pérou, a soutenu qu’il ne devrait pas y avoir de lois spéciales pour protéger les droits de ces peuples natifs, parce qu’ils en bénéficient naturellement, comme le reste de la population. Le problème avec le cas des autochtones est que « l’on tend à les considérer comme des peuples sauvages, hors de la protection érigée pour les autres, les citadins », a-t-elle signalé. « Si les gouvernements ne prennent pas des mesures, les peuples autochtones qui s’isolent volontairement seront décimés sans que l’on ne puisse rien y faire », a affirmé Sebastiao Manchineri.

 


Article de Diego Cevallos, Tierramérica, 28 juillet 2003.
Source et traduction DIAL, revue par G. da Costa.
 
http://www.autresbresils.net/dossiers/indien5.htm