Les indiens Chumash une grande tribu de Californie

L’arrivée des Européens, le territoire des Chumash s'étend, sur le littoral, de Malibu à la limite méridionale de l'actuel comté de Monterey. Vers l'intérieur des terres, il va jusqu'aux plaines de Carrizo, au sud-ouest de Bakersfield, dans la vallée centrale : en tout, plus de trois comtés actuels.

Entre 1542 et 1767, trois expéditions espagnoles ont laissé un récit. Les deux premières vont par mer : il ne s'agit que d'explorer. Les aborigènes, accueillants, offrent de la nourriture, et leurs chefs dansent pour les étrangers. Jusqu'ici, il n'y a que des indiens au nord du Golfe de Californie, mais des trappeurs russes sont déjà dans les Aléoutiennes : l'Espagne doit rapidement coloniser le nord du pays pour confirmer sa souveraineté, avant que les Russes ne s'installent sur le continent. La troisième expédition, en 1767, est conduite par Gaspar de Portola. Certains montés, la plupart à pied, ces hommes vont jusqu'à la Baie de San Francisco, qu'ils découvrent.

Ces quelques dizaines de soldats n'auraient probablement qu'une médiocre influence sur la vie des indiens de Californie. La présence dans l'expédition d'un franciscain, Junipero Serra, va sonner le glas de leur indépendance.

Miguel Jose Serra est né à Majorque. Il y a étudié, puis enseigné au séminaire ... Et un beau jour, la fièvre des missions le prend ! Il s'embarque pour les Amériques, fonde sept missions au Mexique, puis réorganise les missions de Baja California (l'actuelle Californie mexicaine). Il a la foi, la volonté, l'expérience, le savoir-faire : déjà âgé, malade, il se porte pourtant volontaire pour évangéliser la "Alta California". Junipero, c'est le nom qu'il s'est choisi lorsqu'il a été ordonné, peut-être pour la rusticité de cet arbre des montagnes sèches, qui donne malgré tout des fruits.

Portola l'a laissé au bord de la baie de San Diego, où rien n'existe encore. Les soldats y installent un presidio et les moines, la première mission en "Alta", San Diego de Alcala. Ils déménagent quelques années plus tard pour s'éloigner des militaires. Le Junipero Serra Museum occupe ce premier emplacement

Le musée Junipero Serra, à San Diego (02/02)

En 1772, Serra fonde la première mission en territoire Chumash : San Luis Obispo de Tolosa, Saint Louis Evêque de Toulouse. En quelques années, la vie des indiens va changer, leur indépendance disparaître. Pourquoi l'acceptent-ils ? Pour quelle raison se soumettent-ils volontairement à quelques moines, à quelques dizaines de soldats répartis sur une distance de 900 kilomètres ? Ce n'est pas la supériorité militaire : les indiens sont des milliers, entraînés au maniement de l'arc et du casse-tête et les Espagnols seraient massacrés ou rejetés en quelques jours, quelques semaines tout au plus.

La religion ? Les Chumash, animistes, croient en un pouvoir universel, dans lequel chaque être vivant vient puiser une part qu'il utilisera pour faire le bien ou le mal. Un Dieu unique, bon, agissant, peut-il les enthousiasmer pour une foi nouvelle ? Probablement pas.

Mais ces tribus sédentaires ont des capacités techniques avancées, une organisation forte, hiérarchisée, qui ressemble un peu, dans sa trame, au monde des Européens. Curieux ou impressionnés, elles accueillent les missionnaires et les aident à s'installer.

 

Les maisons de roseaux : certaines atteignaient 15 mètres de diamètre. Cette tribu les meublait de tables et de tabourets (02/02)

La tribu est une sorte de fédération. Une partie vit sur les îles au large de Ventura. Leurs ressources principales viennent de la mer : poissons, coquillages et mammifères marins. Ils bénéficient aussi d'une richesse locale, la stéatite, une roche facile à travailler, résistante au feu: on en fait des amulettes, des pipes, divers objets utilitaires et des plaques de cuisson. Les villages de la côte _ils sont au moins cinquante, où se regroupent 2500 ou 3000 habitants, profitent aussi bien de la terre que de la mer. Le gibier abonde, mais la végétation forme la base de leur alimentation : ils recueillent baies, racines et tubercules et surtout, chaque automne, les glands qu'ils savent décortiquer, réduire en farine, ébouillanter pour en laver le tanin. Dans les montagnes sèches, des bandes plus pauvres vivent principalement de chasse et de commerce.

Presque tous sont artisans, regroupés en corporations. Les plus éminents fabriquent les bateaux : parmi tous les peuples amérindiens, ils sont seuls capables de construire des barques de planches assemblées, qu'ils calfatent avec des fibres d'ajonc et de l'asphalte, présent à l'état natif dans la région. Le métier est fermé ! Le maître, entouré de ses aides, ne laisse approcher personne qui pourrait violer ses secrets. La vannerie, la fabrication des armes et des outils, la chasse, la pêche sont regroupées en autant de confréries. Musiciens et danseurs eux-mêmes sont des professionnels. Quelques exemples de cet artisanat sont exposés au Musée de l'Homme, Place du Trocadéro à Paris, dans la section Découverte des Amériques, Amérique du Nord.

Leur abondante production est échangée entre villages, ou vendue aux tribus voisines, jusqu'au Colorado : les Chumash utilisent la fibre de coton cultivée par les Mojaves. Ceux-ci reçoivent en échange des perles de coquillage, une spécialité des îles qui transite au travers des bandes du continent.

Ils ont des chiens, mais ne pratiquent ni l'élevage, ni l'agriculture: dans ce pays d'abondance, même si l'hiver est encore "l'époque où l'on a faim", les périodes de disette sont suffisamment rares et courtes pour qu'on n'ait pas encore cherché à augmenter la productivité de la Nature.

Au-dessus de la classe moyenne des artisans, les sorciers lisent dans les astres, prédisent l'avenir, guérissent ... Chaque village est dirigé par un chef, parfois plusieurs, et dans les zones très peuplées, les caciques des différentes bandes s'assemblent en conseil pour délibérer. Le pouvoir est héréditaire : fille ou garçon, on succède à ses parents. Mais le village souverain peut aller contre une décision du chef.

Religion mise à part, l'organisation de cette société commence à se rapprocher de celles des Européens : l'échelle, le niveau technologique, et la centralisation moins grande de l'autorité sont différents, mais la hiérarchisation des classes et la spécialisation des tâches sont là. Les indiens ne peuvent entrevoir la société espagnole qu'au travers de ces quelques moines et soldats, de leurs outils, leurs armes de fer et d'acier, leur capacité à construire maisons et machines, à guider l'eau, à faire lever la semence, à élever des animaux, à tisser des vêtements mais ce progrès suffit à les convaincre ... Le premier choc a été, probablement, celui des armes à feu : la région de San Luis Obispo abonde en ours. Même s'il faut presque dix projectiles des escopettes espagnoles pour abattre un animal, le risque pour le chasseur est beaucoup moins grand qu'avec l'épieu ou même l'arc.

Ces techniques, cette abondance nouvelle révèlent un pouvoir plus grand. Les savoir-faire sont rapidement assimilés et adoptés. Dès qu'un indien est baptisé, les religieux considèrent qu'il appartient à la mission et ne peut plus la quitter sans leur permission. Ceux qui s'en vont sans autorisation, ou ne reviennent pas d'une visite à leur famille païenne, sont châtiés. Les relations sexuelles sont bannies hors du mariage, un travail quotidien de quelques heures est obligatoire, mais l'équilibre du nombre est si précaire : deux moines, cinq ou six soldats, peut-être un sous-officier ou un lieutenant contre plusieurs centaines d'indiens ! Voici la proportion, et les indiens ne se révoltent pas.

Les missions grandissent, s'équipent, prospèrent, malgré les coups que leur inflige parfois la Nature. Une fois l'an, elles reçoivent quelques provisions, du matériel, des outils ... Elles obtiennent des revenus et des objets en commerçant avec les navires de passage mais, pour le plus clair de leurs besoins, vivent en autarcie.

Dans le pays des Chumash, outre San Luis Obispo, quatre missions seront fondées : San Buenaventura (1782), Santa Barbara (1786), Nostra Señora de la Concepcion Purisima (1787) et Santa Ynez (1808). Progressivement, dans leur sillage, soldats démobilisés ou nouveaux arrivants s'installent sur les terres voisines. De grandes exploitations pratiquent l'élevage. Les indiens sont traités par cette nouvelle classe sociale sans considération, on peut même dire sans charité chrétienne. Ils sont tout au plus serviteurs ou, pire, traités comme des esclaves. Dans un rapport, le père Olbes écrit :

"Les gens de cette province, connus sous le nom de "gente de razon" (gens de raison), sont si paresseux et indolents qu'ils ne savent rien d'autre que l'équitation. Tout travail leur paraît déshonorant. Ils pensent que seuls les indiens devraient travailler ; en conséquence, ils réclament l'aide des indiens jusque pour accomplir les tâches les plus nécessaires de leur existence, la cuisine, la lessive, le jardinage, s'occuper des bébés, etc.

Le plus souvent, les missionnaires leur permettent d'utiliser les indiens pour travailler."

Comme les Pueblos du Nouveau-Mexique, les Chumash, en même temps qu'ils acquièrent les techniques apportées par les Espagnols, sont mis en situation d'infériorité, et finissent par fomenter une révolte ! Les habitants des diverses missions ont réussi à se concerter, et se sont mis d'accord sur la date et l'heure : un Dimanche au début de la messe, lorsque moines et soldats seront rassemblés. Mais, à cause de la flagellation imposée à l'un d'eux, les troubles commencent à Santa Ynez le 21 février 1824, la veille du jour prévu. Purisima Concepcion, qui n'est qu'à une trentaine de kilomètres, est bientôt alertée : elle entre en rébellion le même jour. Santa Barbara suit le lendemain. Il n'y a pas de massacre, mais tout de même une trentaine de morts, la plupart du coté des indiens. Ces derniers filent par la montagne jusqu'à la Vallée Centrale. Quatre mois plus tard, une soixantaine de soldats et quelques moines les rattrapent. Les pères parviennent à convaincre leurs ouailles : deux tiers retournent aux missions sans effusion de sang, accompagnés de quelques Yokuts de la Vallée, curieux ou convaincus. Le dernier tiers reste dans la Vallée : dix ans plus tard, une expédition de trappeurs menée par Joseph Walker en trouvera sept cents. Ils appliquent les techniques acquises des moines, vivent d'agriculture, parlent l'espagnol, et acquièrent bétail et chevaux en pillant les ranchos de l'ouest, dont ils doivent régulièrement subir les représailles.

Le sort de ceux qui sont revenus est bien pire. Entre 1827 et 1833, la sécularisation des missions rend les indiens à la "vie civile" : on leur répartit la moitié des terres ; les administrateurs se partagent le reste. Les Chumash n'ont plus d'organisation collective, ont perdu l'interface avec l'administration civile que représentaient les moines. La plupart de leurs minuscules exploitations faillissent, sont vendues pour dettes, ou volées pour être ajoutées aux immenses haciendas. Une épidémie de malaria a ravagé leur population. Le plus souvent bouviers, les hommes travaillent pour le gîte et le couvert et s'intègrent tant bien que mal à la société mexicaine. En 1848, Kearny et Fremont conquièrent la Californie. L'année suivante, commence la ruée vers l'or : cinquante mille indiens de Californie seront massacrés en deux ans !

Environ 1500 descendants des Chumash vivent aujourd'hui en Californie, moins de la moitié de leur population à l'arrivée de Portola et Serra. Certains sont dans les réserves de Tejon Pass et de Santa Ynez, d'autres se sont intégré dans les villes.