Les Indiens Gwich’in contre Washington

Face à la prospection pétrolière soutenue par le gouvernement américain, ce peuple fait tout pour sauver sa culture ancestrale et son territoire, perdu entre l’Alaska et le Canada.

 

Dans ce bout du monde, la rivière Porcupine est la principale artère vitale.

Sur la piste de Dawson City, le vol 307 A de la compagnie Air North tarde à décoller. Une voie grésille : « Attente indéterminée. Les passagers sont invités à descendre. » Personne ne bronche. Dans ce lointain territoire Yukon où les avions tricotent par tous les temps entre les montagnes du Klondike et l’océan glacial Arctique, nul ne songerait à s’offusquer d’une immobilisation de quelques heures. Surtout pas les dix, douze habitués de ce vol quotidien desservant Old Crow, ancien camp de pèche et de chasse qu’aucune route ne relie au reste du monde. Malgré des horaires rendus aléatoires par les caprices du climat, les habitant savent ce qu’ils doivent à ce pont aérien ; in lien avec le monde, soit une vingtaine de liaison hebdomadaires, selon la saison.
Sous la carlingue, propulsée à travers un ciel enfin dégagé, les sommets neigeux des monts Ogilvie s’espacent, laissant libre cours à la rivière Porcupine, qui serpente dans le soleil. Ma voisine est une quinquagénaire, aux cheveux noirs coupés au carré, membre de la nation des Gwich’in Vuntut. Elle inscrit son nom, Gladys Netro, et son adresse électronique dans son carnet. Old Crow est son village. Dans les années 1930, son père, John Netro, y a ouvert le premier comptoir permanent : fourrure contre farine, sucre, tabac, outils …..

En ce temps là, au confluent des rivières Old Crow et Porcupine, ne e dressaient que deux ou trois cabanes de rondins, calfatées au lichen. Le lieu était stratégique dans la carte mentale millénaire des Gwich’in. C’est là que ces chasseurs piégeurs descendaient en famille planter leurs tipis et négocier les précieuses peaux de rat musqués  ou de martres, qu’ils avaient récoltées à des centaines de kilomètres à la ronde. C’est également dans ce secteur que, depuis des temps immémoriaux, l’une des plus grande hardes de caribous au monde traverse la rivière Porcupine. En avril mai, elle monte plein nord vers

la toundra, pour redescendre en aout septembre hiverner parmi les épicéas rabougris, les bouleaux et les trembles. Vaillants caribous. En chemin, les loups, les grizzlis ou les aigles prélèvent leur part sur les plus faibles et sur les jeunes. Il en manque un tiers quand arrive le mauvais temps. Mais ; de mémoire d’homme, les caribous ont toujours répondu présents deux fois par an.

A cent vingt-huit kilomètres au nord du centre polaire, Old Crow porte bien son nom. La Corneille et surtout le grand corbeau  (« crow » en anglais) y règnent en maitre des les premiers gels de septembre, tandis qu’une centaine d’humains vivent repliés au chaud dans les maisons dotées du confort moderne. Tout a été  acheminé à prix d’or jusqu’à ce bout du bout, via la rivière Porcupine, navigable trois mois par an, et surtout grâce à la perfusion aérienne subventionnée par l’état canadien. Les flancs de chaque appareil libèrent un flot de cartons, de sacs de grosse toile, qui renferment aussi quelques bouteilles clandestines. L’inviolabilité du courrier, respectée par la police montée, permet d’introduire en fraude – c’est un secret de polichinelle- l’alcool que proscrit la réglementation locale, strictement « sèche ».
Old Crow n’est pas un village de charme. Trop de visages bouffis et couturés trahissent la désespérance. Trop de maisons aux fenêtres défoncées. La modernité a pénétré en force dans ces existences frugales de trappeurs et a provoqué au cours du XXe siècle un changement dévastateur. Afin d’ « encadrer » la mutation, le gouvernement inventa des funestes pensionnats pour petits « sauvages ». Arrachés de force de leurs familles, des centaines d’enfants installés dans ces établissements avaient interdiction de parler leur langue, et servaient ensuite à des taches multiples. Beaucoup eurent une jeunesse brisée et parfois violentée, comme en témoigneront les procès des années 1990.

En dépit de ce passé douloureux

les  trois cent Gwich’in d’Old Crow ont le cœur qui continue de battre fort. Surtout quand  on s’en prend à l’animal qu’ils vénerent.Celui qui donne sens et substance à leur vie corporelle et psychique. Celui qu’ils défendent depuis vingt contre les appétits territoriaux des plus puissants groupes pétroliers et gaziers de la planète. Celui qu’ils désignent en baissant  la voix : Vadzaih !le caribou. Ou renne d’Amérique. Une espèce impossible à domestiquer, contrairement à sa

cousine d’Eurasie, mais qui accepte- selon la perception qu’on les chasseurs amérindiens – de se « donner » aux humains deux fois par an. Aux yeux d’un Gwich’in, tout, absolument tout, est bon à utiliser dans les caribous.  Sa viande, bien sur, richissime en protéines, fraiche ou séchée selon la technique des pemmicans (« chizi »). Ces majestueux andouillers, qui parsèment la toundra de leurs étranges arborescences blanchies. La moelle de ses os, matière première d’un précieux bouillon. Sa tête, dont on fait des ragouts. Sans oublier les tendons qui lacent les raquettes à neige. Ni la peau dont on fait les bottes et mocassins. Quand à la fourrure, épaisse et isotherme, elle défie les pires blizzards.

A l’heure ou je débarque à Old Crow, un premier pelletons de caribou vient de passer. Dans sa cabane, mon hôte, Kenny Tetlichi, s’affaire, hachoir à la main, sur un quartier de viande rouge vif. Une odeur suave flotte autour de l’étal, mêlée à celle  des saumons qui sèchent à l’ai libre – ce poisson est l’autre aliment de base des indiens, ils en font une consommation à l’année, frais ou séché. D’autres parties de la harde passeront-elles encore à Old Crow avant l’hiver ? Cette question hante tout le village qui n’a pas eu son compte de prises et qui voit avec angoisse le réchauffement climatique modifier insensiblement les routes de migration. Dabs quelques jours, les caribous males seront en rut. Leur chair sera inconsommable. Pas question non plus de tirer sur les femelles allaitant.

Petr Josie scrute le paysage, tend l’oreille. A perte de vue dans la direction des Old Crow Flats, la terre ancestrale des Gwich’in, rien ne bouge. Rien d’autre que la neige qui poudroie et le vent qui siffle. Peter, le Bon Samaritain du village, m’a acheminée là. Au  guidon de son quad, il a tracé avec plaisir des pistes dans la poudreuse, à travers les buissons. Par deux fois, sans grand dommage, il a versé avant de rejoindre ce poste d’observation. De là, il balaie l’horizon à 360° derrière ses jumelles. Je le sens inquiet. Une perdrix des neiges s’envole en gloussant. Aucun caribou n’est en vue, conclut-il, désolé. Demain peut être ? Il élude la réponse. Peter sait sans doute des choses que je ne dois pas savoir. On ne parle pas du caribou avec les femmes.

Retour un peu triste à Old Crow, Peter me présente sa tante, Edith, délicieuse nonagénaire dont les yeux noirs étincellent entre deux pommettes parcheminées. Trottinant avec se bottes de fourrure dans sa maison tout en bois, cette aïeule amérindienne, sortie d’un film de

Robert Flaherty, m’invite à m’asseoir prés du poêle. Des escalopes de caribou séché pendent au plafond. Edith éteint la télévisons aspire la fumée d’une cigarette que je lui ai offerte en signe de respect. Le tabac reste une plante sacrée en terre amérindienne. Edith décrit le travail auquel les femmes se livraient sur les peaux des caribous fraichement levées, grattant pendant des heures avec des instruments rudimentaires pour éliminer les lambeaux de chair ; « Autrefois, quand les gens vivaient dans le bush, les femmes faisaient de la babiche (des lanières) avec la peau. Elles savaient traiter la babiche pour la rendre solide et en confectionner des pièges à caribou. Il n’y avait pas de fusils en ce temps là. On créait de grands enclos pour rabattre le caribou. »

Le père d’Edith participait à ces chasses paléolithiques qui rassemblaient les hommes de la tribu. Sur plusieurs  kilomètres de long, ils plantaient dés haies en forme d’entonnoir. Le caribou, poussé dans l’enclos par les cris des chasseurs, se retrouvaient piégé, à portée des arcs e des lances.

De ces battues collectives, devenues légendaires, tous les anciens du village parlent avec une déchirante nostalgie. Les pieges à caribou, semés dan l’immensité des montagnes environnantes, sont aujourd’hui en ruines et « on ne prend plus soin du territoire ». Souvent, le cervidé est tiré à vue, depuis un motoneige. Ce qu’Edith désapprouve : « ces machines sont trop bruyantes. L’odeur d’essence perturbe le caribou. Si on continue comme ça, il ne viendra plus. »

 

Que les 130 000 caribous de la Porcupine diminuent en nombre ou prennent d’autres chemins sont la hantise des Gwich’in, toutes générations confondues. Il en va de leur santé, de leur identité, de leur âme. Et ils ne sont pas au bout de leur lutte car, après avoir obtenu gain de cause contre les chasseurs du week-end, qui débarquaient en pays conquis, ils ont aujourd’hui à combattre un groupe d’adversaire d’une autre envergure : les compagnies pétrolières et gazières de l’Alaska, alliées aux réseaux financiers et politiques, à commencer par ceux de Georges Bush père et fil.

Etonnant face à face. D’un coté le Goliath américain avec son besoin énergétique insatiable, de l’autre un petit peuple amérindien perdu dans l’Arctique canadien ! Joé Linklater, le jeune chef de la Nation des Gwich’in Vuntut, fer de lance de cette résistance déjà vieille de vingt ans, a l’habitude de résumer le problème de manière très

pédagogique. « Au début de sa villégiature sur le rivage de la mer de Beaufort, le caribou se refait une santé », m’explique-t-il dans son bureau d’Old Crow, un œil sur la Porcupine en voie de glaciation, où s’aventure un grizzli, l’autre sur son écran d’ordinateur. « Les femelles mettent bas. La harde consomme un mélange de lichens et de pousses, très riche sur le plan nutritif, tout en bénéficiant d’une  brise de mer qui éloigne les moustiques voraces. Cette phase de quelques semaines, où environ 50 000 bébés caribous voient le jour, est d’autant plus critique que le réchauffement global provoque un net accroissement des chutes de neige. Les femelles –gestantes au déjà délivrées- se trouvent contraintes de gratter du sabot pour atteindre le fourrage, au prix d’une dangereuse fatigue qui les transforment par la suie en de médiocres nourrices. »

 

Se profile alors la seconde menace : les compagnies pétrolières, qui rendent l’avenir du caribou plus problématique encore. Une bonne moitié du territoire estival où les femelles s’installent pour mettre bas enjambe malencontreusement la frontière séparant le Yukon (Canada) de l’Alaska (Etats-Unis). A premier vie, la partie alaskienne du site ou naissent les caribous ne devrait pas être menacée, vu qu’elle est incluse dans l’un des sanctuaires sauvages les mieux gardés de la planète, l’Arctic National Wildlife Refuge (réserve faunique nationale de l’Arctique). Seulement, voilà ! Le législateur américain a promulgué une loi dans les années 1960 qui devait consacrer légalement la sanctuarisation définitive de toute cette réserve. Mais certaines zones ont été  frappées de clauses restrictives. La stratégie des partisans de forages est donc de faire évoluer le statut d’une de ces zones, située sur le littoral, l’ « aire 1002 », par ou transite hélas le troupeau de la Porcupine. Un vote du Congés pourrait la déclasser et l’ouvrir aux prospecteurs. Bien qu’en Alaska, déjà très largement foré et sillonné de pipelines, on puisse de toute évidence se passer d’exploiter cette zone, George W. Bush présente ce projet comme une « urgence nationale », en ces temps de pénuries. Et voilà comment l’animal ancestral des Gwich’in, traversant à son insu une frontière, se trouve soumis au bon vouloir de Washington à quelques cinq milles kilomètres de là.

Ici intervient le génie des Gwich’in, qui ont su engager une contre offensive de lobbying d’une surprenante efficacité…. Et gagner à leur

cause une frange non négligeable de l’opinion américaine. Le chef Joe Linklater était encore enfant lorsque les siens commencèrent à s’organiser, en 1987. Une Gwich’in plus que centenaire, déjà pratiquement  passée « parmi les esprits », tira le signal d’alarme. Myra Kaye –le nom de cette « Cassandre amérindienne » est  affiché en lettres de bronze à l’entrée des bâtiments administratifs d’Old Crow – demanda alors à toutes les communautés de la Nation Gwich’in, réparties dans  le vaste nord-ouest américain, de se réunir. Un événement qui, de mémoire de l’homme, ne s’était encore jamais produit.

La rencontre de 1988 à Arctic Village (Alaska) fut historique. Les participants y écoutèrent les histoires « rêvées » par les ainés au sujet du caribou et de son importance pour le peuple Gwich’in. La « vision » et le « rêve » sont, depuis toujours, pris au sérieux par les Amérindiens. En s’attaquant au caribou, on les dépossède d’une des bases de leur identité et on met en péril un trésor animal qui appartient  à toute l’humanité. Huit représentants, indiens organisèrent la lutte et lui donnèrent une visibilité internationale.

 

Au Sénat, les Gwich’in ont déjà réussi à faire repousser  plusieurs projets de loi.

 

Etape suivante : Les Gwich’in se rapprochèrent  de leurs voisins Inuvialuit (ex – « Eskimos du Mackenzie »), avec lesquels ils entretenaient pourtant des rapports épineux. A partir de cette base élargie, on se rendit à Ottawa, à Washington. On y contacta les médias, expliquant ce que l’extension des zones de forage aurait comme conséquences sur les oiseaux migrateurs, les ongulés et ...les hommes. Quelques gouttes supplémentaires de pétrole dans les moteurs assoiffés de la planète, au prix d’un désastre écologique et humain ? La série des dernières marées noires qui avait accablé  l’Alaska ne fit que donner une crédibilité supplémentaire à cette menace. Le combat fut âpre. En vingt ans, les compagnies pétrolières auront acheminé plusieurs projets de loi jusqu’au sénat... lequel les repoussa in extremis, à une poignée de voix près. Mais à quelques mois des élections présidentielles américaines de 2008, rien n’est encore gagné. Pour les Gwich’in, la mobilisation continue.

D’où vient la force de ce peuple aux ressources modestes, traumatisé par ce qu’o appelle pudiquement le « contact » ? Un élément de réponse nous a peut être été fourni lors du potlatch où nous avons été convié. Pierre de Vallombreuse et moi à Old Crow. La cérémonie, très théâtrale, où chacun s’honore en donnant ce qu’il peut, était organisée dans un vaste bâtiment circulaire en rondins, à l’occasion des funérailles. La perte de chaque ancien est vécue ici comme un drame collectif, et personne ne manque à l’appel. Entre deux discours évoquant la défunte, l’une de ces extraordinaires grand mères qui avait parcouru en une seule vie tout distance séparant l’âge des chasseurs-cueilleurs de celui du cybermonde, il apparut évident que les Gwich’in, assis en cercle, silencieux, avaient su préserver une vertu essentielle. Celle à laquelle ils devaient sans doute leurs millénaires de survie dans les rudesses du Grand Nord ; l’esprit de résistance.

 

Marie Hélène Fraïssé

Pour le Journal Géo (Mai 2008) et avec leur aimable autorisation

WWW.geomagazine.fr

 

SIX MOTS POUR COMPRENDRE L’IDENTITE GWICH’IN

 

·       SIGNIFICATION

Gwich’in veut dire « être humain ». La communauté d’Old Crow rassemble les Gwch’in Vuntut ou « gens des lacs »

 

·       Origine

Ils font partie du groupe des Athapascans établis sur une vaste portion du Nord-Ouest américain.

 

·       Population

8000 Gwich’in répartis entre Etats-Unis (Alaska) et Canada (Yukon, Territoire du Nord-ouest), en 19 communautés.

 

·       Capitale

Old Crow (300hab) centre administratif des Gwich’in Vuntut, qui ont la jouissance de leurs terres, incluant un parc national

·       Religion

En majorité chrétiens de confession anglicane. Le Chamanisme demeure dans la pratique de la chasse

 

Voir aussi le dossier sur le site

Le peuple Gwich'in

 

Voir les photos :

http://www.geo.fr/info/reportages-geo/canada-les-indiens-gwich-in

 

http://www.geo.fr/info/reportages-geo/canada-les-indiens-gwich-in/gwich-in

 

à lire :

Extraits de l'entente sur la revendication territoriale globale des Gwich'in

http://www.ainc-inac.gc.ca/nth/og/rm/ri/sd/Gwich-fra.asp

Politique sur les connaissances traditionnelles

http://www.gwichin.ca/French/Gwichin/FR_traditional.html