Les indiens sur le sentier de la Paix

Pendant des siècles le « Nouveau Monde » a nié les racines millénaires qui liaient les peuples premiers à leur terre. Aujourd’hui, la culture des Indiens d’Amérique s’affiche avec éclat. Ils étaient plus de 25 000 à participer à l’inauguration de leur musée le 21 septembre dernier.

Aux premières heures de ce 21 septembre, veille de l’équinoxe des danseurs aztèques apprêtés de leurs coiffes flamboyantes  se dirigent vers le Mall de Washington, grande esplanade de verdure qui même au Capitole. Ils viennent de la baie de San Francisco. Hopis,  Arapaho, Comanches, Apaches, Mayas, Inuits convergent aux vœux de la capitale américaine, pour participer au plus grand Pow-wow de l’histoire contemporaine. Ils sont plus de 25 000 autochtones de toute l’hémisphère ouest à se réunir au final pour le défilé et le lancement des six jours de festivités qui accompagnent l’inauguration officielle de leur musée : le National Muséum of The American Indian (NMAI). Malgré la barrière de la langue, la connivence entre les participants est immédiate. « L’esprit est plus fort que la parole » dit  Roberto Cachimuel, otavaleno d’Equateur. « Nous sommes issus du même sang, nous éprouvons la même douleur et nous sommes engagés dans la même lutte contre le gouvernement. Nos traditions sont, certes, différentes, mais nos vécus sont presque semblables. On ressent une grande fraternité. »

Orienté vers l’est, du cote du soleil levant face au siège des congrès, le musée, célèbre en grande pompe a été pensé par les indiens eux-mêmes. Le bâtiment est l’œuvre de l’architecte pied-noir Douglas Cardinal. Crée par une loi de 1989, financé en partie par l’argent des casinos pequos, oneidas et mohegans, cet établissement d’un genre nouveau est chargé d’un symbolisme fort qui marque une étape décisive dans la reconnaissance de la contribution de ces peuples autrefois méprisés, à la culture universelle.

Le bâtiment tout en rondeur semble avoir été façonné par une érosion harmonieuse menée par l’eau et le vent. La teinte ocre de sa pierre calcaire reflète les différentes tonalités de la lumière du jour et lui insuffle un souffle de vie qui l’humanise. Dés l’entrée sur ces 2ha de territoire, la magie d’une rupture visuelle et olfactive opéré. Une cascade rebondit sur des rochers de 2,5 milliard d’années rend hommage à la crique qui courait autrefois sur le site. « Nous pensons que la terre a une mémoire, que c’est une entité vivante dotée d’un esprit » commente Donna House, ethnologue navajo et conceptrice principale du jardin. « Les vieux blocs de pierre rappellent la longévité de la relation entre les Amérindiens et leur environnement. Ce sont nos grands parents. Ils sont plus anciens que les êtres dotés de cinq doigts ». Tout a été étudié dans les moindres détails. Les objets exposés ont été réalisés à partir de spécimens végétaux représentés dans le jardin, parmi lesquels des tournesols, du tabac, du maïs, des érables rouges et des chênes blancs. Vingt huit milles plantes de 150 espèces différentes ont été semés. L’extérieur est un prolongement des expositions et vice versa. Grâce à un jeu de huit prismes, un arc en ciel est projeté sur les parois du mur qui entoure le Potomac, cœur du bâtiment, utilisé pour les cocktails et les concerts.

Sur quatre niveaux près de 8 000 objets sont présentés, dont la plupart sont issus de la collection constituée au début du XXe siècle par un riche banquier new-yorkais, George Gustav Heye. Il ne s’agit pourtant pas d’un musée anthropologique, ni d’un musée historique. Mais d’un musée des « cultures vivantes ». La part consacrée aux massacres, aux épidémies, à l’exil et à l’assimilation forcée des indiens est, de fait, réduite. En revanche, les modes de vie contemporains des tribus de XXIe siècle sont mis à l’honneur et se déclinent autour de trois expositions permanentes : nos vies, nos univers, nos peuples. « Nous sommes toujours là. Nous ne sommes pas juste des survivants, mais des architectes de notre survivance, explique l’un des panneaux. Nous portons notre philosophie ancienne dans un monde moderne en constante évolution. »

Emile Her Many Horses, conservateur de « Nos univers » porte sa tenue cérémonielle de sioux Oglada et s’évente avec une aile d’aigle. « Les aigles sont ceux qui volent le plus haut. On les considère comme les messagers du grand mystère. », Précise-t-il en accueillant les premiers visiteurs, dont certains ont du réserver leur ticket d’entrée plus de huit mois à l’avance sur Internet. Un ancien séminariste jésuite, élevé dans la réserve de Rosebud, dans le Dakota du Sud, s’est vu confié la partie ayant trait à la cosmogonie. «  Votre voyage au travers des nos univers suit le cycle d’une année solaire, explique t-il. Observez les étoiles au dessus de vos têtes, les équinoxes et les solistes sur le sol. Ils marquent votre trajectoire tout au long de l’exposition. Vous commencez avec le soleil et finissez avec les phases de la lune. Au cours de votre itinéraire vous découvrirez comment les corps célestes façonnent nos vies quotidiennes et établissent notre calendrier des cérémonies et des célébrations. »


L’ambiance presque recueillie devient chaleureuse lorsqu’à l’étage en dessous on arrive dans une autre dimension : celle des métis du Saint Laurent dans le Manitoba, au Canada. Ces descendants des premiers voyageurs français et écossais, et de femmes indiennes crees ou ojibwes qui circulent dans les allées et répondent spontanément aux questions des anonymes, prolongeant ainsi leur plaisir d’évoluer dans une exposition incarnée. Jules Chartrand, retraité télégraphiste de la compagnie ferroviaire canadienne et guide touristique, témoigne volontiers : « Nous sommes une nation atypique. Nous parlons le michif – mélange de français, d’ojibwé et de créé- et dansons une gigue particulière, celle de la rivière rouge, avec des pas écossais, français et de pow- wow. ». « On se sent aborigène, reconnu par la Constitution canadienne. Aujourd’hui, on se bat pour avoir le droit de chasser et de pêcher comme les autres communautés autochtones. » Appuie Yvon Dumont ancien lieutenant -gouverneur du Saint- Laurent.


Etre Indien aujourd’hui se décline sur un mode culturel multiple. « Plus que tout autre chose, le musée est un ensemble éducatif, une manier de se débarrasser de l’ignorance et de récolter la paix. » Affirme Sonja Vaughan, une africaine-Américaine, bénévole au centre des ressources documentaires, qui devrait compter, à terme, un fond de près de 5 000 ouvrages.  «  Travailler ici va  me permettre d’en savoir davantage sur l’héritage cherokee que m’a transmis mon arrière-arrière-grand-mère. »
Dans ce centre d’affirmation identitaire se dégage une telle fierté d’appartenance à la communauté indienne que tout à chacun se sent presque enclin à fouiller dans son passé pour pouvoir partager ce sentiment d’unité avec les peuples premiers. Ici, la stimulation n’est pas seulement relationnelle et intellectuelle, mais aussi gustative.

A la cafeteria Mitsitam  qui signifie « mangeons » dans la langue des peuples Delaware et piscataway, Faye Wright, hôtesse d’accueil d’origine Klamath et modoc, oriente les visiteurs vers les cinq stations proposant des plats amérindiens, de régions différentes : foret du nord ; Grandes Plaines, Méso-Amérique, cote Nord-Ouest et Amérique du Sud. «  Les burgers à la viande de bison et le saumon sauvage cuit au bois de cèdre, avec du genévrier, ont beaucoup de succès, constate Faye. Je suis moi-même bonne cuisinière, mais je ne pourrais pas exercer ici. La nourriture est quelque chose de sacré. Il faut pouvoir cuisiner avec un cœur pur. Nous croyons que l’énergie passe par les aliments. Les jours ou vous étés de mauvaise humeur, il vaut mieux vous abstenir de préparer des plats car vous pouvez rendre malades les gens que vous servez. » Peut-être est ce la raison pour laquelle aucun des chefs n’est amérindien.

Un homme élégant, coiffé d’un large chapeau en feutre noir avec un pin’s en argent de la 82e division aéroportée, un costume noir rayé de blanc et bordé de perles, attire l’attention. Ce héros qui a traversé quatre-vingt six ans d’histoire n’est pas à sa première participation à un événement qui fait date. David Beautiful Bald Eagle (Bel Aigle Chauve), chef sioux de la réserve de Cheyenne River, est un vétéran de la seconde guerre mondiale blessé sur les cotes française lors du jour J et aujourd’hui chef des Nations Unies Indiennes. Il est aussi propriétaire d’un ranch dans le Dakota Sud et….. Acteur dans une vingtaine de westerns hollywoodiens. Il a joué des rôles d’indien aux cotés de légendes du cinéma, comme John Wayne, Clark Gable, Marilyn Monroe, Rita Hayworth et Kevin Coster et a toujours assumé avec fierté ses origines. Pour lui, il n’y a jamais eu de doute : « Une idée qui tarde à faire son chemin chez la majorité et qui sera peut-être plus facilement véhiculée, voire inculquée, par le National Muséum of th American Indian. »

Avec l’ouverture de ce musée « révolutionnaire », l’heure de la réconciliation culturelle semble avoir sonné. Une place d’honneur a été décernée à l’établissement, la dernière disponible sur le Mall mais la plus proche du Capitole, et les paroles d’un célèbre chant navajo ont alors pris une nouvelle fois un sens particulier : «  Que la beauté nous précède, qu’elle nous suive…, qu’elle nous entoure ou que nous allions. » cette prière aurait été composé en 1868 alors que la tribu venait de recevoir l’autorisation de retourner sur les terres dont elle avait été chassé. Lors de la cérémonie d’inauguration, le discours du Cheyenne W. Richard West, directeur du musée, s’est bien inscrit dans ce courant de pensée positive : «  Bienvenue en terre Amérindienne, a-t-il lancé avec force devant un parterre en liesses. A tous ceux qui descendent des peuples amérindiens, je dis «  Bienvenue chez vous ! »


Source :National Geographic (avec leur autorisation) de Décembre 2004
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