« Les Navajos m’appellent celui qui a peur de son cheval »

L’écrivain Tony Hillerman a fait connaître la culture des Indiens de l’Ouest dans le monde entier. Son héros Joe Leaphton sillonne le territoire des Navajos pour résoudre des énigmes où se croisent magie et crime

Interview

 

• Dans vos romans vous décrivez beaucoup des paysages du pays navajo. Qu’est ce qui les rend si particuliers à vos Yeux ?

J’aime les montagnes de l’Ouest. Les hauteurs sèches. Les Navajos partagent ma passion pour ces  montagnes. Pour eux, elles sont d’ailleurs sacrées. Cela explique que leur description tien une telle place dans mes romans. Vous écrivez toujours pour deux personnes. La première, c’est vous. Parce que vous devez écrire pour vous, si vous voulez réussir à achever votre histoire. Et l’autre, c’est un lecteur imaginaire. Les gens me disent qu’ils aiment la façon dont je décris les paysages ou la culture. C’est le genre de lecteurs pour lesquels je suis content d’écrie.

 

• Comment avez-vous découvert la culture indienne ?

 

Je suis né à Sacred Heart (Oklahoma), une ville fondée par des bénédictins français. J’ai grandi dans une ferme. Mes voisins et mes amis étaient des Indiens. Mon école était essentiellement fréquentée par des Indiens. Des Potawatomie, des Séminoles et des Sax-Fox. Puis, avec mon épouse, nous avons pris l’habitude de sillonner le pays Navajo. De prendre des photos. De dialoguer avec les gens. Maintenant que j’ai 80 ans et que j’ai des problèmes de santé, je me livre beaucoup moins souvent à des escapades.

 

• Quelles sont, à vos yeux, les particularités de la tribu Navajo ?

 

Ils sont surnommés les « Navajo endurants » en raison de leur patience et de leur endurance. Ils sont aussi célèbres pour leur sens de l’humour et leur philosophie religieuse qui déteste la cupidité. Leurs croyances apprennent le pardon. L’harmonie et l’amitié. En règle générale, ils ont de très bonnes relations avec les autres tribus. Même si historiquement ils ont des différents culturels avec certaines tribus telles que les Utes et Zunis.

 

• Les Navajos ont-ils des différents avec les Blancs ?

 

Les Navajos se montrent très tolérants avec les Blancs. Pour témoigner de leur amitié à certains d’entre eux, ils leur donnent même un nom Indien.

 

• Selon vous la culture navajo a-t-elle un avenir ?

Je suis persuadé qu’elle va survivre. Car les Navajos font preuve de beaucoup de persévérance et d’endurance. Ils possèdent une radio, un journal, le Navajo Times . Dans cette publication, la plupart des articles sont écrit en anglais, mais certains le sont en Navajo. Les nouvelles générations connaissent davantage la culture navajo que leurs aînés. Car elle est désormais enseignée à l’école.

Navajos : La longue marche

 

Longtemps persécutés. Les Navajos jouissent aujourd’hui d’une autonomie toute relative.

A cheval sur l’Arizona, l’Utah et le Nouveau-Mexique, la réserve Navajo est la plus grande des Etats-Unis (70 000 Km2, la taille de la Belgique) Presque 300 000 indiens y vivent de l’artisanat, du tourisme, de l’élevage et de l’exploitation du pétrole, du gaz et des gisements minéraux. Relativement autonome, la réserve est dirigée par un conseil tribal placé sous la tutelle du Bureau des Affaires indiens, un organisme fédéral relevant du ministère de l’intérieur. Elle dispose de ses propres forces de police, de tribunaux, d’écoles et d’hôpitaux et bénéficie de programmes gouvernementaux éducatifs.
Citoyens à part entière depuis 1948 et représenté à l’ONU au sein de la commission des droits de l’homme, les Navajos sont considérés aujourd’hui comme l’un des peuples amérindiens les mieux lotis en terme de revenu. Il n’en a évidemment pas toujours été ainsi. Comme toutes les tribus amérindiennes, les Navajos ont été persécutés, massacrés, spoliés de leurs terres. A peine réglés les conflits avec les colons espagnols et mexicains au XVIIIe siècles, ils subissent en 1830 les effets de la loi sur la déportations des indiens qui, votée sous la pression des colons européens, les contrains à évacuer les territoires situés à l’est du Mississippi et à se regrouper dans les réserves à l’Ouest.

A partir de 1849, et malgré un premier traité signé en 1846, la ruée vers l’or constitue un nouveau désastre pour les Navajos. Chassés de leurs terres par les prospecteurs, ils subissent aussi les violents assauts du colonel Kit Carson, qui s’achèvent par leur déportation (connue sous le nom  de « Longue Marche ») vers Bosque Redondo, au Nouveau- Mexique. Au terme de quatre années de famines, d’épidémies et d’attaques de tribus rivales, un traité signé en 1868 permet aux Navajo de revenir enfin sur leur terre natale

Sophie Crépon

 

 

 

 

 

• Vos livres sont d’ailleurs étudiés dans ces écoles. Est-ce un motif de fierté pour vous ?

Leur grand conseil m’a décerné le titre «  d’ami spécial » de la tribu Navajo. Ils m’ont même donné un nom Navajo. Mais cela veut dire « Celui qui à peur de son cheval ». Lors de leur festival annuel, ils ont voulu me faire monter sur un cheval. J’ai d’abord dit oui. Mais quand j’ai vu la bête, j’ai changé d’avis. C’était un jeune cheval qui me regardait avec colère. Je voulais bien monter. Mais sur un gros et vieux cheval.

 

• Pensez vous que leur religion est toujours vivante ?

 

Oui. Grâce aux franciscains, qui ont montré qu’il était possible d’adopter la religion chrétienne tout en conservant les croyances navajos. Les croyances chrétiennes et navajos sont mêles de bien des manières. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, j’ai assisté à une  « cérémonie religieuse » avec deux marines navajos qui avaient été grièvement blessés lors des combats avec les japonais ans le pacifique. Ils tentaient d’entrer en harmonie, d’oublier tous les mauvais moments, de pardonner aux Japonais, de laisser toute la haine derrière eux. Les Navajos sont des chrétiens. Dans leur culture, ce n’est pas bien de posséder plus que ce dont vous avez besoin. La richesse est mal vue. Un « Najaro riche » peut être considéré comme un sorcier.

 

• Aujourd’hui l’image des Indiens a-t-elle changée ?

 

Oui, beaucoup. Et elle continue d’évaluer. Ils sont plus éduqués. Ils sont davantage assimilés. Il y a des mariages entre Indiens et Blancs. Ma fille avait un fiancé indien. Mais ils se sont séparés.

 

• Vos romans ont-ils contribué à combattre les stéréotypes ?

 

J’imagine qu’ils ont certainement contribué à ce changement d’image. Mais le premier rôle revient aux Navajos eux-mêmes, qui ont combattu les stéréotypes grâce à leur attitude ouverte et tolérante.

 

• Quel avenir pour l’activisme indien ?

 

A l’heure actuelle, l’activisme indien est surtout l’affaire des Blancs qui voudraient être des Indiens. Beaucoup d’indiens que je connais sont amusés par ce type d’attitude. Ils sourient et acceptent ce type de comportement. Même si c’est loin de leur mode de vie et de leur réflexion.

 

• Dans vos livres, vous utilisez un style très poétique. Est-ce uniquement parce que

vous aimez la poésie ou est-ce aussi une manière de montrer qu’elle est  très présente dans la culture navajo ?

 

Les deux à la fois. J’ai beaucoup étudié la poésie à l’école. J’en lisais beaucoup. J’ai même essayé d’en écrire. Mais j’imagine que je n’avais pas ce qu’il fallait pour devenir poète. Par ailleurs, les Navajos ont l’habitude de vous adresser un vœu que l’on peut traduire ainsi : «  Que vous puissiez toujours vous déplacer avec de la beauté autour de vous. ». Ils ont un grand sens de l’esthétique. Parfois, vous êtes assis dan une voiture avec l’un d’eux et brusquement il vous demande de vous arrêter. Ebloui par la beauté d’un paysage, il veut le contempler à son aise.

 

• Comment expliquez vous votre succès en France ?

Je pense que j’ai un traducteur exceptionnel. Pierre Bondil  *. Il fait un très bon travail. Cela contribue beaucoup à mon succès dans votre pays. Il est très impliqué dans son travail. Il est même venu au Nouveau-Mexique. Parce qu’il voulait voir avec ses propres yeux à quoi ressemblent les paysages. Par exemple,  il m’a expliqué qu’il n’avait jamais vu  de purple weed (une plante évoquée dans les romans de Tony Hillerman) et il voulait voir à quoi ça ressemblait. Et puis, il se passionne pour la culture indienne.

 

 Les Français sont très éloignés de la culture Indienne. Comment expliquer un tel intérêt ?

 

Je pense que vous avez répondu vous-même. En tant que lecteur, j’ai toujours été plus intéressé par le fait de lire sur des sujets à propos desquels je savais très peu de choses. On veut toujours apprendre sur les paysages et la culture que l’on ne connaît pas.

 

• Vous écrivez toujours ?

Je viens d’achever un nouveau romans qui sera publié aux Etats-Unis, the shape shifter (littéralement, celui qui change de forme). Il parle de la sorcellerie en pays navajo. Je suis en train de relire les épreuves.

 

• Vous avez passé quarante ans à raconter les aventures de Leaphorn et de Jim Chee. Quand vous prenez votre petit déjeuner, n’avez-vous pas parfois l’impression qu’ils sont assis à coté de vous ?

(Éclats de rire) Si bien sur ….. Joe Leaphorn existe. Parfois, il parle pour moi. Il lui arrive bien souvent d’exprimer mes opinions.


Propos recueillis par Pierre Cherruau pour Ulysse de mai-juin 2006

http://www.ulyssemag.com/

 

* Pierre Bondil, l'ami Français de Tony Hillerman.

Traducteur et spécialiste des Amérindiens, Pierre Bondil traque les erreurs dans les romans d'Hillerman.

" Si j'ai autant de succés en France, c'est grâce à mon Traducteur, affirme Yony Hillerman. Mes amis qui lisent le français m'ont toujours dit que Pierre Bondil fait un travail remarquable. Traducteur réputé, Pierre Bondil, 57 ans ne cache pas, de son côté, son admiration pour Hilleman : " Ce n'estpas seulement un grand écrivain, c'est un homme bon. Au fil des années, nous sommes devenus des amis." . En vingt cinq ans, Pierre Bondil a traduit une vingtaine d'ouvrages de Hillerman. Loin de se contenter d'effectuer des traductions d'une grande qualité, il aide son ami à traquer les erreurs. "S'il  se trompe dans le prénom du personnage, je le lui signale : il y a moins d'erreur dans la version française que dans l'Américaine." Autre originalité de l'édition française : un glossaire de la culture indienne, initié par Pierre Bondil. La qualité de son travail lui a permis de décrocher la traduction d'autres ouvrages sur les Amérindiens.

BIOGRAPHIE

Né en 1925 à Sacred Heart en Oklahoma, Tony Hillerman, élevé parmi les indiens Séminole et Pottawatomie, fréquente très tôt les écoles indiennes, et notamment l'école Konawa. En 1943, il entre à l'université d'Oklahoma et y obtient un diplôme de journaliste. Après avoir servi au sein de l'armée et mérité deux médailles, il rentre aux Etats-Unis en 1945 et assiste à une Voie de l'ennemi sur la réserve Navajo, chant et cérémonie auxquels les Navajos prêtent le pouvoir de guérir leurs combattants en leur permettant de retrouver Hozro, c'est-à-dire l'harmonie avec la nature. Cette expérience lui inspirera le titre de son premier roman, paru en 1970, The blessing way, dont la traduction française reprend le titre original de La voie de l'ennemi.

      Avant de fréquenter, en 1966, l'université du Nouveau Mexique, où il sera professeur puis assistant du président de l'université, Tony Hillerman sera notamment responsable d'une agence de Santa Fe (Nouveau Mexique) puis reporter pour le «New Mexican». Ce n'est finalement qu'à l'âge de 45 ans qu'est publié son premier ouvrage, que nous évoquions précédemment, et que débute pour lui une longue série de romans dont la grande majorité verra son déroulement se situer au coeur de la réserve Navajo, et mettra en scène deux policiers indiens, Jim Chee et Joe Leaphorn.

      Père de six enfants, Tony Hillerman vit aujourd'hui avec sa femme, Marie, à Albuquerque (Nouveau Mexique).

      A noter que Tony Hillerman s'est vu décerner, pour la qualité de ses romans et son appréciation de la culture navajo, le titre de «Special Friend of the Dinee», c'est-à-dire de la Nation navajo, par le conseil tribal de la réserve

 

SON OEUVRE

«Cycle» navajo :

La mouche sur le mur

1971

Rivages (Rivages/Noir)

Le garçon qui inventa la libellule *

1973

Rivages (Rivages/Noir)

 

Moon

1996

Rivages (Rivages/Noir)

 

La voie de l'ennemi

1970

Rivages (Rivages/Noir)

Trilogie Joe Leaphorn

Là où dansent les morts

1973

Rivages (Rivages/Noir)

Trilogie Joe Leaphorn

Femme qui écoute

1978

Rivages (Rivages/Noir)

Trilogie Joe Leaphorn

Le grand vol de la banque de Taos **

1973

Rivages (Rivages/Noir)

 

Le peuple de l'ombre

1980

Gallimard - Folio

Trilogie Jim Chee

Le vent sombre ***

1982

Rivages (Rivages/Noir)

Trilogie Jim Chee

La voie du fantôme

1984

Rivages (Rivages/Noir)

Trilogie Jim Chee

Porteurs de peau

1986

Rivages (Rivages/Noir)

 

Le voleur de temps

1988

Rivages (Rivages/Noir)

 

Dieu-qui-parle

1989

Rivages (Rivages/Noir)

 

Coyote attend

1990

Rivages (Rivages/Noir)

 

Les clowns sacrés

1993

Rivages (Rivages/Noir)

 

Un homme est tombé

1998

Rivages (Rivages/Noir)

 

Le premier aigle

1998

Rivages (Rivages/Noir)

 

Blaireau se cache

1999

Rivages (Rivages/Noir)

 



* Ce livre, qui constitue une première approche explicative de la culture Zuñi, est plutôt destiné aux enfants.

** Cet ouvrage n'est pas à proprement parler un roman, et ne relate pas, comme les autres oeuvres présentées ici, les aventures du Légendaire Lieutenant Leaphorn ou du sergent Jim Chee. Il s'agit en fait d'un recueil d'articles et de nouvelles déjà publiés, qui ont pu servir de sources pour Tony Hillerman lors de l'écriture de ses romans «navajos».

*** Le vent sombre a fait l'objet d'une adaptation cinématographique (1h58) de la part de Errol Morris, avec Lou Diamond Phillips (dans le rôle du sergent Jim Chee), Fred Ward, Gary Farmer, Guy Boyd, et Jane Loranger. Ce film, produit par Robert Redford, a été renié par Tony Hillerman lui-même.

 

 

ses livres en Français

http://www.alapage.com/mx/?type=1&tp=L&cod_part=&fullcible=1&ap=1&id2=41591161152185&donnee_appel=GOOGL&fulltext=Tony+Hillerman+&choix=fulltext&valider.x=6&valider.y=12


ou

http://www3.fnac.com/item/author.do?category=book&id=3598

à lire


http://www.chez.com/twinants/pages/hill.htm

   

Le prix Edgar en 1974 pour Là où dansent les morts

   

Le prix Anthony en 1988 pour Porteurs de peau

   

Le prix Macavity en 1989 pour Le voleur de temps