Tchajo Cheezo, «fille de feu»

Cécile et les sept autres enfants de la famille ont été élevés dans une tente de type prospecteur, que le père déménageait çà et là, selon les saisons et divers autres motifs qu’il était parfois le seul à connaître. «Mais je sais, raconte Cécile, que du monde nous cherchait pour nous civiliser
La Tribune, Claude Poulin


 

Alain Bouchard

Le Soleil

Québec

Quand Jack l’Indien, un joyeux Huron de Wendake, est finalement parvenu à obtenir la main de Pauline la Parisienne, une fine fleur de la grande bourgeoisie française, il a demandé à Cécile l’Algonquine de célébrer leur mariage.

  
La cérémonie a eu lieu en septembre, sur le bord du lac à l’Épaule, à l’entrée de la réserve des Laurentides. Jack et son clan ont monté un village de tipis dans lesquels allaient dormir des invités durant deux nuits. Un grand foyer central allait le soir se transformer en énorme feu de joie international; il y avait là des Cambodgiens, des Français, des Thaïlandais, des Anglais, des Haïtiens, des Québécois, des Amérindiens, etc.

 

Le samedi matin, Cécile et son assistant ont allumé un feu de pierre avec lequel ils ont engagé une espèce de dialogue étrange. «Je rentre en méditation, m’a dit l’Algonquine de 60 ans. Je me laisse pénétrer par ce que j’ai à faire. Durant la cérémonie, je ne veux aucune photo, aucun gadget électronique, aucun chien qui grogne, aucun enfant dissipé.»

 

Les mariés et leur escorte sont débarqués des canots qui les amenaient de l’autre rive. Les invités les ont accueillis avec des vivats! Cécile les a placés en cercle autour du feu. Les instructions ont été données. L’Algonquine a procédé à sa cérémonie du tabac, de la sauge et du cèdre.

 

Pas d’incantation divine. Pas de sermon. Pas d’allusion au bien et au mal. Les 93 personnes du cercle — j’y étais — se sont profondément recueillies en silence. Une grande émotion collective est comme montée du groupe. Le sacré a été atteint. Même les plus sceptiques étaient confondus.

 

«Les gadgets électroniques comme les téléphones portables brisent la tête des gens», reprend Cécile, rencontrée quatre mois plus tard chez sa fille Julie, dans le fin fond de la campagne de Magog. «Les gens ont besoin de sacré, mais ne savent plus comment le créer», dit l’Algonquine.

 

De Tchajo à Cécile

 

Cécile se dit femme médecine, une vieille tradition amérindienne qui remonte à la nuit des temps et qui la fait passer pour folle plus souvent qu’autrement. À l’aide d’herbes et de plantes, plus une énorme concentration, l’homme ou la femme médecine aideraient à maintenir le corps en harmonie, les pensées saines, l’esprit pur. Et même à guérir des pires maladies, affirme Cécile.

 

Cécile est née à Baie-Carrière, près de Val-d’Or, d’une mère algonquine et d’un père cri lui-même plus ou moins métissé. Les Amérindiens, explique-t-elle, avaient un grand souci de mélanger les races, de manière à combiner le meilleur des deux procréateurs. Cécile et les sept autres enfants de la famille ont été élevés dans une tente de type prospecteur, que le père déménageait çà et là, selon les saisons et divers autres motifs qu’il était parfois le seul à connaître. «Mais je sais, raconte Cécile, que du monde nous cherchait pour nous civiliser.»

 

L’extrême dénuement matériel n’avait d’égal que l’extrême bonheur des enfants, affirme-t-elle. «Il n’y avait ni mal, ni remontrance, ni punition. Nous étions libres comme l’air. Et notre père nous formait avec des légendes amérindiennes plutôt que par des discours et des interdits.»

 

Le gouvernement et les religieux ont finalement «trouvé» Cécile à l’âge de huit ans. Ils l’ont amenée avec ses frères Johnny et Joe au pensionnat indien d’Amos, où 100 «sauvages» et 100 «sauvagesses» vivaient le même sort. Les parents de Cécile ont pleuré et se sont mis à boire, raconte-t-elle. Ils n’étaient pas d’accord pour voir «blanchir» leurs enfants, mais ne pouvaient rien y faire. Blanchir : apprendre le français, le péché, la confession, et être rebaptisée Cécile. Son vrai nom était Tchajo Cheezo.

 

«Nous étions comme des animaux sauvages en cage, dit-elle. Nos maîtres étaient prêts à tout pour nous dresser, y compris les raclées à la strap. On voyait
notre famille l’été seulement. C’était horrible.»

 

Au pénitencier

 

À 14 ans, Tchajo retourne dans sa famille, où son grand-père et son père lui enseignent le métier de femme médecine. À 18 ans, elle épouse un Blanc de Cadillac — et non pas en Cadillac! — qui vient rendre visite aux Cheezo. Elle a eu trois enfants de cet homme, dont Julie, elle-même mère de deux filles. Et elle a eu un quatrième enfant d’un autre homme qui a été son conjoint pendant 16 ans.

 

Tchajo habite nulle part et partout à la fois. Elle se déclare nomade comme ses parents et ses ancêtres. Elle va de parent à ami à patient. Ceux qui sollicitent son assistance lui proposent souvent de l’héberger.

 

De 2002 à 2004, elle a habité un modeste appartement de Donnacona, pour travailler au pénitencier. Le gouvernement fédéral l’avait plus ou moins ouvertement engagée pour apaiser les prisonniers. «J’y ai passé pour folle là aussi, bien sûr. Mais à la fin, les gars avaient changé pas mal d’avis.» Surtout après la sweat lodge (hutte de sudation), une sorte d’ancêtre amérindien du bain sauna moderne.

 

Chamanisme? Spiritisme? Sorcellerie? «Je ne sais pas, dit Tchajo. Pour moi, les mots importent peu. C’est ce que je ressens qui compte. Je suis une fille de feu qui brûle le mal du patient.» Son prénom signifie du reste «fille de feu».

 

C’est la première fois que Cécile raconte tout cela à un journaliste. Même ses enfants, confie Julie, font encore attention de ne pas trop parler de leur mère la sorcière. «Ça ne me dérange pas de passer pour folle, ricane Tchajo. C’est une réaction normale chez les gens qui ne comprennent pas ce que je fais.» Mais ce qui ne l’empêche pas de gagner aisément sa vie, à 60 $ l’heure. «Je dois me cacher pour prendre un peu de repos», affirme-t-elle.

 

La «vieille folle» est calme et sereine comme personne. «Je sais même comment je vais quitter cette vie, annonce-t-elle. Je serai transportée sur une autre planète pour y poursuivre mon œuvre.»