Telesh Metatash le dernière des Mohicans

Si elle le voulait, Telesh Metatash habiterait loin de la poussière dans une confortable maison de la réserve de Betsiamites. Elle y a d'ailleurs de la famille. Mais elle refuse carrément d'aller vivre «en ville», comme elle dit. «C'est plate, il n'y a rien à faire», dit-elle.
Photo Robert Skinner, La Presse

Comme la dernière des Mohicans

Christiane Desjardins

La Presse

Telesh Metatash a 71 ans et vit dans les bois depuis 40 ans. Pour celle que les Innus de la réserve de Betsiamites surnomment la «reine des Bois», le confort de la vie moderne n'a rien d'emballant. Elle préfère vivre isolée près de la rivière Manicouagan, sur la Côte-Nord, en se nourrissant des produits de la chasse, de la pêche et des cueillettes dans les bois. La journaliste Christiane Desjardins et le photographe Robert Skinner ont passé quelques jours en sa compagnie.

Le quotidien de Telesh Metatash est fait de plein air, d'ours qui rôdent et de ragoût de castor. Sans électricité, sans téléphone ni eau chaude, c'est aussi une vie faite de mille travaux domestiques, de débrouillardise et de voyages en canot.

Un rôdeur a laissé sa carte de visite dans le sentier qui ceinture le campement: de grosses crottes noires qui font les délices d'une nuée de mouches.
«Ben oui, c'est un ours ça. C'était pas là hier», conclut Telesh avant de retourner à ses occupations. Lesquelles consistent, pour l'heure, à brasser son stew de castor.

Un ours qui vient rôder la nuit, ce n'est pas ça qui va empêcher cette brave femme de dormir. Même si la porte de sa demeure n'est qu'un rabat de toile. Même si, pour dire les choses comme elles sont, la demeure elle-même relève plus de l'abri rudimentaire que de la maison. Mais voilà, la tranquillité et la sérénité de Telesh n'ont rien à voir avec l'épaisseur des murs de son refuge. Elle n'a pas peur de l'ours parce que dans la forêt, elle est chez elle autant que lui peut l'être. Peut-être même un peu plus, si on considère qu'à 71 ans bien sonnés, elle y est certainement depuis plus longtemps que lui.

Cela fait plus de 40 ans que Telesh Metatash vit dans les bois, sans électricité, sans téléphone ni eau courante, mais avec une bonne réserve de tabac. Elle se nourrit en grande partie des produits de ses cueillettes, pêche, trappe et autres chasses. Dans la réserve de Betsiamites et la région de la Manic, on la surnomme la «reine des Bois». Même si Telesh Metatash a vécu les grands bouleversements qui ont changé le paysage de la Côte-Nord et achevé de transformer la manière de vivre des siens, elle se contente pour sa part de vivre simplement, presque comme au temps jadis.

Née Thérèse Dominique en 1935 dans la réserve montagnaise de Mashteuiatsh au Lac-Saint-Jean (mieux connue sous le nom de Pointe-Bleue), Telesh est l'aînée de 11 enfants, cinq filles et six garçons. Dans son enfance, elle a connu la vie de nomade, essentiellement rythmée par les saisons. Il lui arrivait de parcourir de longues distances dans les bois avec ses parents et d'autres membres de la tribu, souvent avec un bébé sur le dos, pour gagner les territoires de chasse, le temps venu. Elle raconte n'être jamais allée à l'école, sauf pendant un mois, au printemps de ses 7 ans. Elle a complété son éducation par elle-même, sur le tas, comme on dit. Aujourd'hui, elle peut lire des choses simples, et sait écrire son nom. Elle a appris à compter et malheur à celui qui essaiera de la rouler. Bien que sa langue soit l'innu, elle se débrouille convenablement en français. Côté religion, Telesh est catholique et très croyante. Elle n'entame jamais sa bannique, qu'elle prépare elle-même et qu'elle appelle le «pain du bon Dieu», sans l'avoir bénie en traçant une croix dessus avec son couteau. Côté rejeton, c'est le néant. Telesh n'a jamais pu avoir d'enfant, en raison d'un quelconque problème physiologique.

 

L'appel de la nature

 

  

Telesh Metatash semble ne pas connaître la peur. Quand on lui demande si elle a déjà fait une mauvaise rencontre dans le bois, éprouvé une grande frayeur ou souffert de la faim, la réponse est toujours négative. «Tu penses trop», dit-elle.
 Photo Robert Skinner, La Presse
  
Le goût de la nature par contre, Telesh l'a toujours eu en elle. Mais c'est avec son mari que ce goût est devenu nécessité. Telesh a rencontré Simon Metatash dans la réserve de Betsiamites. Elle avait 31 ans quand, en août 1966, ils se sont unis dans l'église de la réserve. «J'avais un voile et un diadème, comme la princesse Diana», se rappelle-t-elle.

Qui prend mari prend pays, c'est ce que l'on disait à l'époque. Le pays du mari, c'était le bois. Telesh l'a suivi. Ils y ont vécu heureux pendant six ans, jusqu'à ce que Simon meure, emporté par la tuberculose. Une perte immense pour Telesh, qui adorait cet homme. Quelques années plus tard, un autre amoureux, Lazarre Fontaine, est entré dans sa vie. Elle s'est installée avec lui sur le bord de la rivière Manicouagan. Quand il est mort à son tour, il lui a légué le territoire qu'elle occupe encore aujourd'hui.

Certes, le décor est toujours enchanteur, mais il a subi lui aussi son lot de transformations, en raison de l'exploitation hydroélectrique et de la coupe intensive de bois. Ainsi, le niveau de la rivière ne cesse de changer pour les besoins d'Hydro. Autre transformation qui affecte l'environnement de Telesh: les camions chargés de «pitounes» qui roulent à un train d'enfer à deux pas de son campement.

«Maudite poussière!» lance Telesh, en entendant le énième camion de la journée amorcer sa prodigieuse descente dans le chemin de «garnotte». Les monstres foncent à toute allure, soulevant un nuage de poussière si dense que l'automobiliste qui les croise est soudainement aveuglé. Certains jours, selon l'humeur du vent, cette sacrée poussière parvient à se frayer un chemin à travers les arbres de la forêt pour se répandre sur le campement de Telesh.

«Maudite poussière!» s'exclame à nouveau Telesh, en donnant un coup de chiffon ici et là.

Pourtant, si elle le voulait, elle habiterait loin de la poussière dans une confortable maison dans la réserve de Betsiamites, avantageusement située sur la rive du Saint-Laurent. Telesh y a d'ailleurs de la famille. Mais elle refuse carrément d'aller vivre «en ville», comme elle dit.

«C'est platte, il n'y a rien à faire», s'obstine-t-elle.

Il ne faut pas croire que la femme est antisociale. Bien au contraire, elle aime le monde et la compagnie. Mais elle peut facilement passer des semaines sans voir quiconque. Elle se contente d'aller faire un tour dans la réserve de temps en temps, profitant du transport offert par des parents et amis qui la visitent. Elle se pointe alors au dépanneur chez Picard, ou passe ses commandes par téléphone, pour garnir ses réserves.

«De la farine, de la poudre à pâte, du Coffee Mate, du savon, des batteries, du tabac... mais pas souvent de la viande. Elle prend des choses qui se conservent, dit Corinne Fontaine, employée au dépanneur chez Picard. Ça fait des années qu'elle fait ça.»

Aux Fêtes, Telesh se rend la plupart du temps à Mashteuiatsh, à six kilomètres de Roberval, pour visiter des membres de sa famille.

 

Débrouillardise et ingéniosité

 

  
 
D'aspect rudimentaire avec ses murs de toile, son toit de plastique, et son plancher de branches de sapin, la maison de Telesh n'en est pas moins fonctionnelle. Le poêle à bois en tôle diffuse une bienfaisante chaleur quand il fait frisquet.
 Photo Robert Skinner, La Presse
 
D'aspect rudimentaire avec ses murs de toile, son toit de plastique, et son plancher de branches de sapin, la maison de Telesh n'en est pas moins éminemment fonctionnelle. Le poêle à bois en tôle est un peu de guingois, mais il diffuse une bienfaisante chaleur quand il fait frisquet. A-t-elle besoin d'un bout de corde, de son lance-pierre ou d'un autre bidule? Elle sait parfaitement où le trouver, car elle l'a judicieusement coincé dans la toiture ou ailleurs. Ingénieuse, elle crée mille objets pratiques à partir de rien. Comme cette tapette à mouches faite d'une branche et d'un bout de caoutchouc, ou ce bandeau de tête, confectionné avec une ceinture de sécurité de voiture, qui lui sert à transporter de lourds castors sur son dos. Telesh n'a peut-être pas de diplôme, mais elle a l'équivalent d'une couple de doctorats en art de la récupération et simplicité volontaire.

Parmi les rares technologies que Telesh s'autorise, on trouve un transistor qui fonctionne quand ça lui tente, en grinçant. Allez savoir pourquoi, Telesh s'en sert principalement pour écouter la météo. Quand il lui reste du temps, elle fait son jeu de patience, ou se plonge dans les images d'un roman-feuilleton.

Côté propreté, il n'y a pas à s'inquiéter. Chaque matin, Telesh fait ses ablutions dans un grand bol d'eau fraîche de rivière. Quand elle décide d'y aller pour la grande corvée, madame se dirige vers sa douche privée: un tuyau qui évacue de l'eau à grand débit, près de la route.

On l'a déjà dit, Telesh n'a pas d'électricité, donc pas de frigo. Pour conserver ses aliments, elle a creusé un trou profond dans la forêt. Au printemps, lorsque la rivière commence à dégeler, elle coupe des blocs de glace et les dépose dans le trou qu'elle recouvre ensuite d'une planche de bois et d'un vieux tapis. Cette glacière maison lui permet de conserver des aliments périssables pendant quelques mois.

 

Ragoût de castor

 

  

L'ordinaire de Telesh Metatash comprend parfois des mets étonnants pour les citadins que nous sommes, comme cette tête de castor encore équipée de ses dents.
 Photo Robert Skinner, La Presse
  
Avec Telesh, rien ne se perd. Du castor qui était entier hier, il ne restera bientôt plus rien. La peau sera tannée et vendue. Les entrailles ont déjà été distribuées au wisketan (geai du Canada), qui s'époumone à en redemander. La queue fera office de lard dans les plats de haricots, la viande est fumée, et le reste cuit présentement dans une espèce de soupe. Et quand on parle de «restes», il faut spécifier qu'il s'agit de la tête, des dents, des yeux, de la langue et du museau, ainsi que des pattes, toujours munies de leurs effrayantes griffes.

«Quel ragoûtant ragoût», se pâment les plus téméraires!

Pendant les beaux mois de l'année, Telesh vit dans ses quartiers d'été, sur le bord de la rivière Manicouagan. À l'approche des grands froids, elle plie bagage pour aller s'établir dans ses quartiers d'hiver, à cinq kilomètres de distance. Il s'agit d'une bicoque sans électricité, sentant le moisi, qu'elle a payée 1200, il y a deux ans. Mais elle a l'avantage d'avoir des toilettes, bien que celles-ci ne soient pas vraiment fonctionnelles puisqu'il n'y a pas d'eau courante. Mais bon, la cabane est située près d'une route et donc plus accessible.

La peur, Telesh semble l'ignorer. Depuis toujours, elle canote seule sur la Manicouagan, sans gilet de sauvetage, bien qu'elle ne sache pas nager. Quand elle part pour quelques jours, elle prend toujours soin de laisser la porte de sa demeure grande ouverte. Au cas où un ours ou une autre bête un peu curieuse aurait envie de venir fouiner.

«Parce que si la porte est fermée, la bête va entrer quand même, mais après avoir fait plein de dégâts», dit-elle.

Quand on demande à Telesh si elle a déjà fait une mauvaise rencontre dans les bois, éprouvé une grande frayeur ou souffert de la faim, elle répond invariablement «non».

«Tu penses trop», dit-elle, avant de retourner à son ragoût de castor.