Thomson Highway écrivain amérindien

 

INTERVIEW - "La Terre mère est une femme battue" de Thomson Highway

TOMSON HIGHWAY - Les neuf vies d’un écrivain

Les œuvres de Tomson Highway, écrivain amérindien, abordent avec humour des épisodes douloureux de l'histoire des autochtones d'Amérique du Nord. Un humour, explique l'auteur, qui puise ses racines dans la mythologie de son peuple

COURRIER INTERNATIONAL Vous avez dit que votre culture vous rendait impossible de séparer tragédie et comédie. En quoi l'humour et le drame sont-ils si liés dans la culture crie ?

TOMSON HIGHWAY C'est une longue histoire. Pour trouver la réponse à une telle question, il faut explorer de façon très sérieuse le caractère et la mythologie des peuples indiens et européens. Au cœur de la mythologie des Indiens d'Amérique du Nord se trouve une divinité féminine, la Terre mère, alors que le Dieu de la mythologie chrétienne est masculin, et il n'a pas de femme. Une seconde différence vient de l'idée (vraiment bizarre pour nous) de ce Dieu chrétien qui n'a pas d'épouse mais dont le fils naît d'une vierge. Chez nous, le premier enfant auquel cette déesse a donné naissance est un clown. Un dieu qui rit, qui a un très grand sens de l'humour. Sa raison d'être est le rire. C'est pour ça que le rire est toujours dans la langue crie. Chaque syllabe danse et rit. Enfin, l'expulsion du jardin d'Eden se trouve au centre de la mythologie chrétienne. Pour les Indiens, nous sommes toujours dans le jardin. Il n'y a jamais eu d'expulsion. Les Indiens d'Amérique du Nord considèrent que la Terre est un jardin : un jardin de plaisir, un jardin de joie, un jardin de beauté.

Ce sont donc des sujets très sérieux que vous abordez dans vos écrits ?

Oui. J'ai maintenant 54 ans mais, comme écrivain, je suis encore très jeune. Une des raisons pour lesquelles j'ai commencé aussi tard, c'est que ma langue maternelle est le cri et que je n'ai commencé à parler anglais qu'à partir de 7 ans. Il m'a fallu attendre toutes ces années avant de pouvoir exprimer ces idées en anglais. Un de mes rêves est de pouvoir écrire un jour en français. C'est une des raisons pour lesquelles je vis en France

 

Votre vie est en quelque sorte emblématique des changements vécus par les Indiens depuis la rencontre avec les Européens. Vous êtes passé de la nature à la ville, d'une tradition orale à une culture de l'écrit.

Je viens d'une région très éloignée du Canada. Dans le nord du Manitoba, juste au sud du pays des Inuits. Cette région n'était pas encore peuplée par les Blancs. Il y avait seulement ma famille et les caribous. Je suis vraiment né dans la neige. Pour nous, les villes sont très hostiles. Nous ne sommes pas un peuple urbanisé. Nous sommes un peuple de la nature. Nous sommes nés dans les bois, parmi les animaux sauvages. Aussitôt que nous arrivons dans une ville, même petite, les problèmes commencent. Nous ne sommes pas un peuple organisé pour la ville. Aujourd'hui, le problème auquel se confrontent surtout les artistes, c'est d'accompagner cet immense transfert du bois à la ville. Le changement a commencé, mais ça va prendre deux ou trois générations, c'est assez compliqué. C'est pour ça que j'écris. Il se développe en ce moment une classe de gens qui seront les philosophes, les penseurs, les visionnaires de nos communautés. Il faut développer une classe de meneurs pour que nos communautés survivent.

Ces dernières décennies ont vu l'émergence de nombreux auteurs dans les communautés autochtones. De quoi parlent-ils ?

Il y a vingt-cinq ans, nous n'avions pas d'écrivains professionnels indiens. Maintenant, il y en a environ quatre-vingt d'un bout à l'autre du Canada – des romanciers, des dramaturges, des poètes, des journalistes. Nous parlons de la renaissance de notre mythologie, qui a presque été détruite par l'arrivée de la mythologie européenne. Au centre de mon œuvre, par exemple, l'événement charnière qui s'est produit il y a cinq cents ans est l'arrivée de ce Dieu masculin et célibataire. Dans un sens métaphorique, c'est là qu'il a rencontré son épouse. Elle vivait en Amérique du Nord depuis soixante mille ans. C'est la nature de cette rencontre que nous racontons. On soupçonne que la déesse est devenue une femme battue. Il faut la guérir. Il faut sauver notre mère, avant que la planète ne meure. C'est aussi sérieux que ça. En décembre 2005, la Conférence de l'ONU sur le réchauffement climatique a eu lieu à Montréal. Je crois que l'on va trouver la vraie réponse à toutes ces immenses questions dans la mythologie, dans le rapport des peuples à leur environnement. Est-ce que la planète est une ennemie ? Avons-nous été expulsés du jardin à cause du geste commis par une femme ? Ou est-ce que la planète est encore un jardin ?

Quels sont vos projets littéraires ?

Je suis en train d'écrire un deuxième roman. J'y parle, comme dans toute mon œuvre, de la mort graduelle du Dieu masculin et la renaissance de son épouse.

Propos recueillis par Marianne Niosi

http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=61223&provenance=accueil&bloc=25

Tomson Highway est l'auteur dramatique autochtone le plus connu au Canada, sauf des Québécois francophones. Il est l'invité d'honneur du 5e Festival Voix d'Amériques.
« Mon objectif principal est de m'amuser. Je suis écrivain, mais j'ai commencé ma carrière comme pianiste classique », raconte-t-il à Marie-France Bazzo. 
 
En effet, Tomson Highway était un pianiste virtuose durant sa jeunesse. Après des études à Londres et une carrière prometteuse, il a tout abandonné, à 23 ans, afin d'aider les siens, les Cris. L'écriture est arrivée accidentellement, au théâtre en premier lieu. On dit de lui qu'il est le Michel Tremblay de son peuple : sa pièce la plus célèbre, The Rez sisters, met en scène des sœurs jouant au bingo dans une réserve. 
 
Arraché à son territoire et à sa famille pour aller vivre dans un pensionnat, Tomson Highway aurait pu sombrer dans l'amertume. De cette rencontre forcée avec la culture des Blancs est né son intérêt pour les différentes cultures : « Il ne faut pas rester complètement enraciné dans un endroit. Il faut sortir et adopter les idées de partout », dit-il. 
 
 

·  Tomson Highway, Champion et Ooneemeetoo, éditions Prise de parole, 2004. 
(Version française de Kiss of the Fur Queen, Doubleday Canada Edition, 1998, par Robert Dickson)


 


http://www.radio-canada.ca/radio/indicatifpresent/chroniques/69398.shtml

 

Écoutez l'entrevue (18:05)

L’auteur cri Tomson Highway est l’invité d’honneur de l’édition 2006 du Festival Voix d’Amérique. Il est accompagné de la patronne de l’événement, D. Kimm. Raymond Cloutier s’entretient avec l’écrivain manitobain. 
 
Bio tirée du site du
FVA :  
 
« Tomson Highway est l’un des dramaturges les plus réputés du Canada. Né dans une région isolée du Nord du Manitoba, il a vécu les premières années de sa vie dans un tipi en forêt avant d’être envoyé dans une école.  
 
Il a étudié à l’Université du Manitoba, à Londres et à l’université Western en Ontario d’où il détient des baccalauréats en musique et en littérature

Il est l’auteur des pièces The Rez Sisters (prix Dora Mavor Moore, représentant le Canada au Festival international d’Édimbourg et finaliste au prix littéraire du Gouverneur général), et Dry Lips Oughta Move to Kapuskasing (prix Dora Mavor Moore et prix Floyd S. Chalmer). 
 
En 1998, Highway publie un premier roman Kiss of the Fur Queen (Doubleday Canada), qui obtient un grand succès critique et populaire et devient rapidement un best-seller au Canada.  
 
Ce roman est paru en français en 2004 sous le titre de Champion et Ooneemeetoo (Prise de Parole). Il a publié également, en anglais et en cri, une trilogie de livres pour enfants intitulée Songs of the North Wind.  
 
De 1986 à 1992, il est directeur artistique de Native Earth Performing Arts Inc., la seule troupe de théâtre autochtone professionnelle de Toronto. En 1994, il est nommé membre de l’Ordre du Canada, devenant le premier auteur autochtone à recevoir cet honneur.  
 
Il détient cinq doctorats honorifiques et la Fondation nationale des réalisations autochtones lui a remis un prix d’excellence. En 2003, l’École nationale de théâtre lui décernait le prix Gascon-Thomas. »

 

Extraits audio

Entretien avec Tomson Highway
[Écoutez l'extrait audio »]
00:14:81

 

http://www.radio-canada.ca/radio/emissions/document.asp?docnumero=17947&numero=1658 Perdre le nord

 

Premier roman de Tomson Highway, Champion et Ooneemeetoo raconte l'histoire de deux frères cris élevés loin des leurs.

 

On aura attendu pratiquement six ans pour pouvoir lire dans sa traduction française Champion et Ooneemeetoo, premier roman au succès pourtant retentissant, lors de sa parution en 1998, du dramaturge cri manitobain Tomson Highway. Mêlant rêves, mythologie et période amère de l'histoire du peuple cri, inspiré également fortement par l'autobiographie, le texte révèle une rare beauté, grâce à des qualités de narration hors du commun, une puissance d'évocation et une sensibilité aux accents de réalisme merveilleux.
L'ouverture du récit est grandiose. Un coureur est mis à l'épreuve dans une course de traîneaux. Il a promis à sa famille qu'il arriverait premier, c'est une question d'honneur. De sa victoire naîtra au retour un enfant, Champion, dont la naissance nous est suggérée à travers un gigantesque saut dans l'univers. Ce nouveau fils symbolisera le lien entre les origines et la nouvelle mère patrie, représentée par une reine blanche qui remet au champion de la course son trophée (le titre de la version anglaise originale est d'ailleurs The Kiss of the Fur Queen).

Deux années plus tard naît Ooneemeetoo. Les deux frères grandissent ensemble dans une réserve, au milieu de la nature sauvage du Grand Nord manitobain. À six ans pourtant, ils en sont arrachés pour aller suivre l'enseignement de frères catholiques dans un pensionnat plus au sud de la province. Au fur et à mesure de cette expérience qui les oriente vers un avenir nouveau, loin des leurs et de leur culture d'origine,  >
les deux enfants parviennent malgré tout à se tracer un itinéraire où, en grande partie grâce à l'art, l'un la musique, l'autre la danse, ils surmontent certains des écueils et des pièges que leur tend leur nouvelle patrie.

Hymne grandiose à la vie et à l'amour, et plus encore peut-être à la beauté permanente de l'art, le discours de Tomson Highway nous transporte par son récit davantage dans les hauteurs célestes que dans les profondeurs infernales, qui marquent pourtant parfois le destin des personnages. Avec un récit fortement imagé et un rythme d'écriture dynamique et maîtrisé, il réalise là un véritable coup de maître, non exempt de légèreté et de fraîcheur. Il nous invite à un total ravissement en même temps qu'à une œuvre de mémoire saisissante sur la souffrance et les situations abusives occasionnées par la colonisation peu souvent discutée du peuple cri. Peut-être à cause de cette authenticité qui l'habite, de cette sensibilité qui parcourt le roman sans jamais tomber dans la facilité, Champion et Ooneemeetoo se révèle d'une poésie rare, qui porte loin. Fort heureusement, la traduction de Robert Dickson est à la hauteur de cette œuvre remarquable.

 

Champion et Ooneemeetoo
de Tomson Highway
Éd. Prise de parole, 2004, 353 p.

 

le livre se trouve en France