Mythes sur l'origine du Feu en Amérique du Nord (1)

L’origine du feu


en Amérique du Nord Les Indiens Sia du Nouveau-Mexique disent que l'araignée, qu'ils appellent Sussistinnako, créa les hommes, les animaux, les oiseaux, et tous les êtres vivants. Elle vivait dans une maison souterraine et y faisait du feu en frottant une pierre tranchante et pointue sur une pierre ronde et plate. Mais après avoir allumé du feu, elle le gardait dans sa maison, plaçant un serpent, un couguar et un ours pour garder la première, la deuxième et la troisième porte de façon à ce que personne ne pût entrer et voir le feu. Les habitants de la terre ne possédaient donc pas de feu, le secret n'en avait pas encore été apporté dans le monde d'en haut. Avec le temps, ils se lassèrent de brouter de l'herbe comme les daims et les autres animaux ; ils résolurent donc d'envoyer le coyote voler du feu dans le monde inférieur. Le coyote consentit à entreprendre cette tâche. Quand il arriva à la maison de l'araignée, au milieu de la nuit, il trouva le serpent qui gardait la première porte endormi à son poste et il se glissa donc devant lui. Le couguar, qui gardait la deuxième porte, était aussi endormi et de même l'ours qui gardait la troisième porte. Passant devant eux, le coyote arriva à une quatrième porte, mais là aussi le gardien était endormi ;
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aussi, glissant devant lui, le coyote entra dans la pièce. Il trouva l'araignée en train de dormir profondément elle aussi ; il se dirigea donc en hâte vers le feu, y alluma le brandon de cèdre qui était attaché à sa queue et s'en alla rapidement. L'araignée s'éveilla en se frottant les yeux, juste à temps pour se rendre compte que quelqu'un quittait la pièce. « Qui est là ? cria-t-elle,
quelqu'un est entré ici. » Mais avant qu'elle pût éveiller les gardiens de la
porte, endormis, pour qu'ils arrêtassent le voleur, le coyote était bien loin sur
la route du monde d'en haut 1.

Les Navahoes, ou Navajoes, tribu indienne du Nouveau-Mexique, racontent
que leurs premiers ancêtres, six hommes et six femmes, sortirent de terre
au milieu d'un lac qui est dans la vallée de Montezuma. Dans leur ascension à travers le sol, ils étaient précédés par la sauterelle et le blaireau ; en fait, en arrivant à la surface du sol, ils trouvèrent les mêmes animaux précisément que ceux qui l'habitent maintenant, sauf le daim et l'élan qui n'avaient pas encore été créés. Bien plus, les animaux étaient, dans une certaine mesure, mieux lotis que les hommes, car ils possédaient du feu, alors que les hommes et les femmes n'en avaient pas. Mais parmi les animaux, le coyote, la chauve-souris et l'écureuil étaient les amis particuliers des Navahoes, et ils se mirent d'accord pour s'aider les uns les autres à leur procurer du feu. Aussi, comme les autres animaux jouaient au jeu du mocassin ou du soulier près d'un feu, le coyote se rendit au terrain de jeu avec quelques éclats de bois de pin résineux attachés à la queue ; et tandis que l'attention des animaux était absorbée par le jeu, il traversa le feu en courant, de sorte que les éclats de pin s'allumèrent. Il s'enfuit alors à la course, poursuivi par tous les autres animaux ; et quand il fut las, comme ils en avaient convenu auparavant, la chauve-souris le soulagea en reprenant et le feu et la course. Volant de ci de là, et tournant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, la chauve-souris échappa quelque temps à ceux qui la poursuivaient
et, quand il lui fallut enfin s'abattre, elle remit le feu à l'écureuil qui, grâce à son agilité et à son endurance extrêmes, réussit à apporter aux Navahoes le feu intact 2.

Les Apaches Jicarilla du Nord du Nouveau-Mexique disent que lorsque
leurs ancêtres émergèrent pour la première fois hors de leur logis du monde
inférieur, les arbres pouvaient parler, mais les hommes ne pouvaient les brûler parce qu'ils ne contenaient pas de feu. Toutefois, les hommes acquirent enfin du feu grâce aux efforts du renard. Car le renard alla un jour voir les oies, dans le but d'apprendre à imiter leur cri. Les oies promirent de le lui enseigner, mais lui dirent que s'il voulait imiter leur vrai cri, il devait les accompagner dans leur vol. Elles lui donnèrent donc des ailes pour voler, mais le prévinrent qu'en volant il ne devrait pas ouvrir les yeux. Aussi, quand les oies étendirent leurs ailes et s'envolèrent, le renard vola avec elles. Comme l'obscurité tombait, ils passèrent au-dessus des murs de l'enclos où vivaient les lucioles.
1 Mrs. Matilda Coxe Stevenson, « The Sia », Eleventh Annual Report of the Bureau of

Ethnology (Washington, 1894), pp. 26 sq. 70, 72 sq.
2 Major E. Backus, « An account of the Navajoes of New-Mexico », dans Indian Tribes of
the United States (Philadelphie, 1853-1856), IV, 218 sq. par H. R. Schoolcraft.
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Les lueurs des lucioles pénétrèrent les paupières fermées du renard et lui firent ouvrir les yeux. Ses ailes cédèrent immédiatement et il tomba dans l'enclos, près des tentes des lucioles. Deux des lucioles allèrent voir le renard tombé, et il leur donna à chacune un collier de graines de genévrier pour les amener à lui dire par où il pourrait passer le mur d'enceinte. Les lucioles montrèrent au renard un cèdre qui se baissait sur un ordre et aidait n'importe qui à passer pardessus le mur. Le soir, le renard alla avec les lucioles chercher de l'eau à la source et trouva là des terres colorées bonnes à faire des couleurs, et avec l'une d'elles, il s'enduisit de blanc. En revenant au camp, il dit aux lucioles qu'elles devaient faire une fête, danser et s'amuser, et il leur donnerait un nouvel instrument de musique. Elles acceptèrent sa proposition et ramassèrent du bois pour un grand feu de camp qu'elles allumèrent à leur propre lueur. Avant le commencement de la cérémonie, le renard attacha des lames d'écorce de cèdre à sa queue, et fit alors un tambour, le premier qui ne fut jamais construit, et dont il battit pendant quelque temps. Lassé de battre du tambour, il le donna à une des lucioles et se rapprocha du feu. Il y mit finalement la queue, bien que les lucioles lui conseillassent de ne point le faire en disant qu'elle brûlerait.
« Je suis un homme-médecine, dit le renard, et ma queue ne brûlera
pas. » Pourtant il la surveilla attentivement et quand l'écorce fut bien allumée il dit : « Il fait trop chaud ici, écartez-vous et laissez-moi aller où il fait plus frais. » En disant cela, il s'enfuit en courant, la queue embrasée, poursuivi par les lucioles qui criaient : « Arrête, tu ne connais pas le chemin ; reviens ! » mais le renard courut tout droit au cèdre et cria : « Penche-toi, cèdre, penche toi. » L'arbre le souleva hors de l'enclos et il se mit à courir, toujours poursuivi par les lucioles. Comme il passait, des étincelles en tombant des éclats de cèdre embrasés allumèrent les buissons et les arbres de chaque côté, et de la sorte, le feu fut largement répandu sur terre. Las de courir, le renard donna enfin le feu au faucon qui l'emporta et le remit ensuite à la grue brune. La grue s'envola loin vers le Sud avec le feu, mais si vite qu'elle volât il y eut pourtant un arbre qui échappa au feu et encore aujourd'hui, cet arbre ne brûle pas. Mais les Apaches ignorent le nom de cet arbre incombustible. Les lucioles poursuivirent le renard dans son terrier et lui apprirent qu'en châtiment du vol
de leur feu et pour l'avoir répandu par le pays, il ne lui serait jamais permis de s'en servir 1.

Les Uintah Utes du nord-est de l'Utah racontent une longue histoire sur
l'origine ou plutôt sur le vol du feu. L'histoire en abrégé est la suivante.
Coyote vivait avec les hommes dont il était le chef. Ils n'avaient pas de feu.
Mais un jour, étendu sur son lit, dans sa tente, Coyote vit quelque chose
tomber devant lui. C'était un morceau de roseau brûlé qui s'était envolé avec
de la fumée et avait été emporté par le vent. Coyote le ramassa et le mit de
côté, il appela alors ses lieutenants et leur demanda s'ils savaient ce que c'était et d'où cela venait. Mais aucun d'eux ne le savait. Alors Coyote désigna l'un de ses hommes, le hibou : « Je te choisis, dit-il, amène beaucoup de hiboux. »Il en envoya un autre convoquer le Peuple Aigle, un autre les Corneilles, d’autres les tribus des Coqs de Bruyère, des Gélinottes et des Oiseaux-Mouches. Il en envoya aussi aux Smérinthes et à toutes les espèces d'oiseaux.
1 Frank Russell, « Myths of the Jicarilla Apaches », Journal of American Folk-lore XI
(1898), pp. 261 sq.
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Ils devaient envoyer des courriers aux autres tribus et toutes devaient venir
rapidement. Il dit alors à un homme : « Mon ami, va à la rivière et va me chercher des roseaux. Apporte-les ici. » L'homme les apporta et Coyote prit un bâton et les réduisit en lambeaux. Il avait ainsi un tas d'écorce de roseaux déchiquetés. Quand la nuit vint il prit de la couleur bleu foncé et frotta l'une contre l'autre l'écorce et la couleur jusqu'à ce que l'écorce devînt bleue, mais quand il les eut mélangées plus longtemps l'écorce devint noire. Elle était noire comme des cheveux humains. Le matin suivant, après le lever du soleil il manda ses amis. Il mit sur sa tête l'écorce déchiquetée et c'était comme une longue chevelure retombant jusqu'au sol. Quand ses amis arrivèrent, il ne leur parut pas être Coyote, mais une autre personne. Ils ne savaient que faire. Il les renvoya alors chez eux, puis ôtant sa chevelure d'écorce, il l'enveloppa et la mit de côté. Or, les diverses tribus qu'il avait convoquées commençaient à arriver. Ce n'étaient que les hommes faits, non pas les peuplades tout entières. Ils vinrent à sa tente et ils s'assirent en cercle sur plusieurs rangs pour écouter Coyote. Celui-ci leur demanda à tous ce que c'était, et d'où cela venait, et si cela venait d'en haut. Il le passa de main en main, mais personne ne savait ce que c'était. Coyote dit alors : « J'ai l'intention d'aller chasser cette chose. Je trouverai d'où elle vient, à quelle tribu elle est et si elle vient du ciel. Je veux que vous cherchiez. Chacun de vous regardera là où il pense que c'est préférable. C'est pourquoi je vous ai convoqués. Nous partirons dans la matinée. » Ils partirent donc tous vers l'Ouest ; car le vent soufflait de l'ouest et ils pensaient que l'objet mystérieux ne pouvait venir d'aucune autre direction. Ils voyagèrent de la sorte par monts et par vaux pendant plusieurs jours. Coyote envoya un jour un gros Faucon-à-Queue-Rouge en éclaireur. Le Faucon vola très haut mais revint très fatigué, disant qu'il n'avait rien vu. Coyote dépêcha ensuite l'Aigle. L'Aigle tournoya dans le ciel jusqu'à ce qu'il disparût aux regards, et il alla plus loin que le Faucon. Mais il revint lui aussi très fatigué, disant qu'il n'avait rien vu sinon que la terre lui paraissait un peu enfumée. Les autres pensèrent alors que l'oiseau-mouche était le plus désigné pour y aller, et que Coyote devait le lui demander : « Il peut faire mieux que l'aigle », dirent ils.
Coyote envoya donc l'Oiseau-Mouche. L'Oiseau-Mouche s'envola et resta
longtemps absent, plus longtemps que le Faucon et que l'Aigle. Quand il
revint il dit : « Au bord de la terre et du ciel, là où ils se rejoignent, j'ai vu
quelque chose debout ; c'était très loin. C'était une chose noire qui se tenait
debout et dont le sommet était recourbé. C'est tout ce que j'ai vu. » Coyote fut très heureux d'apprendre cela. Il dit : « C'est ce que je pensais que verrait l'un de vous. C'est ce que nous allons chercher. C'est de cette chose, là-bas, que venait ce que j'ai trouvé. » Ils voyagèrent donc, passant montagne après montagne et redescendant dans la plaine sur le versant opposé. Quand ils arrivèrent au pied de la dernière montagne, Coyote se para. Il prit l'écorce et la mit dans ses cheveux. Il l'étala autour de lui comme des cheveux. Il fit une raie au milieu et en enveloppa deux longs cordons qui descendaient jusqu'à ses pieds ; il les enveloppa d'écorce. Mais avant qu'il eût fini de se décorer il envoya de nouveau l'Aigle en l'air. L'Aigle monta et quand il redescendit, il dit :

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« Nous ne sommes plus très loin, maintenant j'ai vu ce que l'oiseau-mouche a vu, nous sommes tout près maintenant. » Ils arrivèrent donc près d'un village sur une colline plate. Coyote parla alors à ses amis : « Nous n'avons rien brûlé jusqu'ici. Nous sommes arrivés près du feu maintenant. C'est pour le feu que nous sommes venus. Nous l'ôterons à ces gens, il ne leur restera plus. Là où est l'origine du feu, là on n'aura plus de feu. Nous l'emporterons dans l'endroit où nous vivons, et nous le posséderons dans notre territoire. Je vais me servir de cette chevelure pour le leur retirer. Je vais tromper ces gens qui ont le feu. » Sur quoi ils entrèrent tous dans le village, et, allant à la première tente, Coyote s'enquit de la demeure du chef. On lui montra cet endroit et il y alla et serra la main du chef. Il dit au chef qu'il avait fait un long voyage seulement pour le voir, et qu'il souhaitait que le chef organisât une danse, car lui et son peuple aimeraient la voir. Le chef y consentit et réunit tout son peuple pour la danse ; et toutes les femmes et tous les enfants vinrent aussi, il ne resta personne dans les tentes. Sur la proposition de Coyote, tous les feux des tentes furent éteints, et il resta seulement un grand feu qui brûlait devant l'assemblée. Coyote développa alors l'écorce et la revêtit ; les gens pensèrent qu'il se parait pour la danse. Il dansa toute la nuit sans arrêt. Quand il commença à faire jour, Coyote poussa un cri pour avertir son peuple. Plus tard, quand le jour devint plus clair, il s'approcha du feu et cria de nouveau en dansant autour du feu. Ses hommes se séparèrent alors des autres et ils se préparèrent à partir. À ce moment-là Coyote arracha sa chevelure d'écorce et la saisissant dans ses mains il frappa le feu et l'éteignit avec. Mais l'écorce déchiquetée prit feu. Et Coyote la traînant embrasée derrière lui partit à la course. Tous les hommes de Coyote couraient aussi, quant aux habitants du village il ne leur restait rien, tous leurs feux étaient éteints. Ils comprirent alors l'intention traîtresse dans laquelle les étrangers étaient venus, et ils leur donnèrent la chasse avec l'idée de les tuer. Comme les fugitifs couraient, Coyote remit le feu à l'Aigle en disant : « Tu peux courir vite ; prends ceci, mon ami. » L'Aigle le prit et courut, mais avec le temps il se fatigua et remit le feu à l'Oiseau-Mouche, et quand l'Oiseau-Mouche fut presque épuisé, il remit le feu au Smérinthe. Les oiseaux lents se fatiguèrent graduellement et abandonnèrent la course ; ils se cachèrent de leur mieux ; seuls les meilleurs et les plus rapides tinrent bon. Mais Coyote vit ceux qui le poursuivaient se rapprocher et il choisit le Jeune-Faucon comme le plus rapide des oiseaux et lui donna à porter le feu. Coyote prit ensuite lui-même le feu et courut en disant à ses hommes de courir à sa suite et le plus vite qu'ils pourraient. L'Oiseau-Mouche reprit alors le feu à Coyote et vola devant, mais Coyote lui cria : « Arrête ! Le feu est presque éteint. » Cela irrita l'Oiseau-Mouche, et il rendit le feu à Coyote et s'écarta pour se cacher parce qu'il était irrité contre Coyote. Il ne restait que quatre des fugitifs, et c'était Coyote, l'Aigle, le Jeune- Faucon et le Smérinthe. Tous les autres étaient épuisés et s'étaient égrenés. À
la fin, l'Aigle, le Jeune-Faucon, le Smérinthe eux-mêmes abandonnèrent, et
Coyote fut laissé seul à courir avec le feu. Les poursuivants se rapprochaient
dans l'intention de le tuer. Il se réfugia dans un trou, boucha le trou avec une
pierre et à l'intérieur, alimenta les dernières étincelles de feu qui restaient. Il
émergea alors du trou et changeant de direction, il coupa par un ravin, ceux
qui le poursuivaient à ses trousses. Mais à la fin, ils abandonnèrent l'espoir de le rattraper. Ils dirent : « Qu'il s'en aille, nous ferons neiger, puis pleuvoir. Nous allons provoquer un violent orage et le geler à mort et éteindre le feu. » Il plut donc jusqu'à ce que tous les creux fussent remplis et que toutes les vallées fussent pleines d'eau jusqu'à la hauteur du genou. Coyote pensa que le feu allait bientôt s'éteindre. Il vit une petite colline avec des cèdres dessus et il pensa qu'il serait en sûreté sur la colline tant que les vallées d'en bas seraient inondées. Mais avant d'avoir atteint le sommet de la colline, il vit un Lapin à Queue Noire assis dans l'eau. Coyote lui donna le feu à tenir, et le Lapin le plaça tout à fait sous lui. « Ne fais pas cela, dit Coyote, tu es là dans l'eau et tu éteindras le feu. » Le Lapin rendit donc le feu à Coyote 1 et lui dit qu'il y avait une caverne toute proche où il trouverait un abri. En entrant dans la caverne Coyote y trouva des brindilles et des aiguilles de cèdre sèches. Il les empila et les alluma avec le feu qu'il portait. Il grelottait auparavant mais quand le feu eut pris il eut chaud et se sentit à son aise, bien que la neige tombât dehors et qu'il fît un froid vif, car ceux qui le poursuivaient avaient pensé le faire mourir à force de le geler. Le matin le ciel était clair et sans nuages, et partout il y avait de la glace. Mais le vent du sud souffla et toute la glace fondit. Sortant de la caverne, Coyote vit le Lapin assis juste où il s'était assis la nuit d'avant. Coyote le tira et le tua. Il retourna alors dans la caverne, prit un vieux morceau d'armoise sec et y fora un trou. Il remplit le trou avec des braises du feu et le boucha. Il pensait qu'il pourrait ainsi porter le feu intact.
Mettant le feu protégé de la sorte, sous sa ceinture, Coyote s'en fut avec et
s'en retourna chez lui. Là, il posa le tube d'armoise qui contenait le feu. Il
convoqua les quelques hommes qui étaient restés au village avec les femmes
et les enfants. Quand ils furent arrivés, il prit le feu. Il ressemblait seulement à un bâton. Il aiguisa alors un morceau d'ansérine dur 2. « Maintenant, regardez, vous autres », dit-il. Il dit à deux hommes de tenir fermement sur le sol l'armoise. Il la creusa avec l'ansérine, ramassa les copeaux et les mit dans de l'herbe sèche. Soufflant sur l'herbe, il eut bientôt du feu. « Cette pomme de pin sèche, dit-il, brûlera. Du cèdre sec brûlera aussi. Emportez du feu dans toutes les tentes, il y aura du feu dans toutes les maisons. » Coyote parla ainsi. Or, tous les oiseaux qui s'étaient fatigués et qui s'étaient cachés au cours de la poursuite, arrivèrent au village. Mais ils retournèrent tous en volant aux endroits d'où ils étaient venus et depuis, ils ont toujours été des oiseaux 3.
Cette histoire vise clairement à expliquer la méthode d'allumage du feu en
frottant un morceau d'ansérine dur dans le trou d'un morceau d'armoise tendre.
Ici, également, comme dans beaucoup de ces mythes, les acteurs de l'histoire
sont considérés tantôt comme ressemblant à des hommes et à des femmes, et tantôt comme étant des animaux et des oiseaux. La limite entre les deux est tracée d'une main hésitante et incertaine, parce que dans l'esprit du narrateur, ces deux sortes d'êtres se confondent.
1 Ce détail est probablement destiné à expliquer la couleur noire du lapin, qui fut noirci  par le feu, parce qu'il s'était assis dessus. Mais cette explication n'est pas donnée dans le conte sous la forme où il est rapporté.
2 Sarcobatus atriplex.
3 A. L. Kroeber, « Ute Tales », Journal of the American Folk-lore, XIV (1901), pp. 252-
260.
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Dans quelques histoires que racontent les Indiens du sud-est des États-
Unis, le lapin est substitué au Coyote comme voleur de feu. Ainsi, les Indiens
Creek disent qu'une fois tous les hommes se réunirent et dirent : « Comment
nous procurerons-nous du feu ? » On tomba d'accord que le Lapin essaierait
de leur trouver du feu. Il traversa la grande eau de l'Est. Là, il fut joyeusement accueilli et une grande danse fut organisée. Alors Lapin entra dans le cercle des danseurs, brillamment habillé et portant un bonnet singulier dans lequel il avait piqué quatre bâtons de résine. À mesure que les gens dansaient ils se rapprochaient de plus en plus du feu sacré au centre du cercle et Lapin dansait aussi de plus en plus près du feu. Les danseurs commencèrent de faire des saluts au feu de plus en plus bas, et Lapin saluait aussi le feu de plus en plus bas. Soudain, comme il s'inclinait très bas, les bâtons de résine de son bonnet prirent feu, et sa tête faisait une torche de flammes. Les hommes furent confondus par cet étranger impie qui avait osé toucher au feu sacré. Irrités, ils s'avancèrent sur lui, et Lapin s'enfuit en courant, les hommes sur ses talons. Il courut vers la grande eau et y plongea, tandis que les autres s'arrêtaient sur la rive. Lapin traversa la grande eau à la nage, les flammes luisant au-dessus de son bonnet, et revint vers sa peuplade qui, ainsi, reçut de l'Orient du feu 1.
Dans cette histoire « la grande eau de l'Est » est vraisemblablement
l'Océan Atlantique. Cette identification est confirmée par une version un peu
plus complète de la même histoire que racontent les Indiens Koasatis. Ils
disent que primitivement il n'y avait pas de feu dans leur pays ; on en trouvait seulement de l'autre côté de l'Océan. Les hommes voulaient du feu, mais ses possesseurs ne voulaient pas les laisser en avoir. Aussi les Koasatis durent-ils s'en passer. Lapin dit alors : « Je puis rapporter du feu. » Un personnage qui avait beaucoup de filles était assis au milieu d'eux et dit : « Quiconque ira là-bas et rapportera du feu recevra en présent l'une de ces jeunes filles. » Mais Lapin dit : « Une femme n'est pas assez pour moi. » Grand-Mangeur d'Hommes dit : « Je puis le rapporter », et la personne répliqua : « Très bien, vas-y et rapporte-le. » Or, Grand-Mangeur d'Hommes voulait une femme. Il partit donc. Il plongea dans l'eau et disparut et ne revint jamais. Lapin dit alors : « Personne ne peut réussir. Mais je sais, moi, comment réussir. » L'homme l'envoya donc chercher et Lapin dit alors : « Très bien, j'irai chercher du feu et je dormirai avec toutes les jeunes filles. » Le personnage dit alors : « Très bien. » Lapin partit et quand il arriva sur la rive, il ôta sa chemise, la lança dans l'eau, plaça du bois dessus et traversa sur le tout. Il traversa l'eau de la sorte. Il continua son voyage. Quand il dit qu'il voulait du feu et que les habitants refusèrent de lui en donner, il en saisit et s'en alla et on le poursuivit. Il courut avec à travers bois. Il arriva à la mer et se tint au bord. Il frotta alors de la poix sur le dos de sa tête, et quand l'un de ceux qui le poursuivaient l'atteignit, il sauta dans l'eau et se mit à nager en tenant le feu dans l'une de ses mains au-dessus des vagues. Au bout de quelque temps, il se fatigua et plaça le feu sur le dos de sa tête. La poix prit feu et il continua de nager tandis qu'elle brûlait. Il traversa donc l'océan et arriva avec le feu
1 John R. Swanton, Myths and Tales of the South-eastern Indians (Washington, 1929), p.46 (Bureau of American Ethnology, Bulletin 88).
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jusqu'à l'homme qui l'avait envoyé. L'homme lui dit : « Maintenant, ces jeunes filles sont à toi. » Et Lapin resta là fort content 1.
Les Indiens Hitchiti racontent aussi comment Lapin vola le feu et le
distribua à tous les hommes. Ils parlent d'une époque où le feu n'était pas, à
vrai dire, inconnu mais où la coutume interdisait de l'allumer nulle part sauf
sur le terrain rituel où des cérémonies sacrées étaient célébrées et où l'on
faisait des danses solennelles. Or, Lapin savait qu'il allait y avoir une danse
sur le terrain rituel, et il se dit : « Je me sauverai avec du feu. » Il réfléchit à
cette question et décida de la façon d'y arriver. Il se frotta la tête avec de la
poix pour se hérisser les cheveux. Il partit alors. Quand il arriva au terrain
sacré, une grande foule s'y était rassemblée. Des gens dansaient et Lapin
s'assit. Ils s'approchèrent alors de lui et lui dirent qu'il devait conduire la
danse. Il
accepta et se leva. Il dansa donc autour du feu en chantant et les

assistants le suivirent. La danse allait de plus en plus vite, et comme Lapin
tournait autour du feu, il inclinait de temps en temps la tête vers la flamme
comme s'il voulait la saisir. Mais tout ce qu'on dit fut : « Quand Lapin mène la danse, il agit toujours ainsi. » À la fin, il enfonça sa tête en plein dans les
flammes et s'enfuit à la course avec la tête en feu. Mais les gens le poursuivirent à cor et à cri en hurlant : « Ohé ! Attrapez-le et abattez-le ! » Il s'enfuit donc avec les autres à ses trousses, mais ils ne purent l'attraper et il échappa à leur regard. Ils firent alors pleuvoir pendant trois jours entiers et le quatrième jour ils dirent : « Maintenant, la pluie doit avoir éteint le feu. » La pluie s'arrêta donc, le soleil brilla de nouveau, et il fit beau temps. Mais Lapin avait fait un feu dans un arbre creux et il y resta tant qu'il plut et quand le soleil brilla, il en sortit et emporta son feu. Mais la pluie tomba de nouveau et éteignit tous les feux, sauf celui que Lapin entretenait dans l'arbre creux. Cela se reproduisit à plusieurs reprises. Mais quoique les pluies fussent abondantes, elles ne purent éteindre complètement les feux que pendant les intervalles de beau temps Lapin avait sortis de l'arbre creux. Les hommes vinrent donc prendre des tisons ardents et les emportèrent. Lapin distribua de la sorte du feu à tout le monde 2.

Les Indiens de l'Alabama ont sur l'origine du feu un mythe différent ; ils
disent que, primitivement, les ours possédaient le feu et l'emportaient toujours avec eux. Une fois ils le placèrent sur le sol et continuèrent leur route, en rongeant des glands. Abandonné de la sorte le feu s'éteignit presque, et dans sa détresse il cria : « Nourrissez-moi ». Quelques êtres humains entendirent ce cri et vinrent à son secours. Ils prirent un bâton au nord et le placèrent sur le feu. Ils prirent un autre bâton à l'ouest et le placèrent dessus. Ils prirent un bâton au sud et le posèrent là. Ils en prirent un autre à l'est et le déposèrent, et le feu flamba. Quand les ours revinrent pour prendre. Du feu, le feu leur dit : « Je ne vous connais plus » ; aussi les ours n'eurent plus de feu et maintenant il appartient aux êtres humains 3.
Il existe une tradition chez les Indiens Cheyenne selon laquelle, pendant
les premiers âges du monde, Tonnerre apprit à un de leurs ancêtres nommé
Douce Racine à faire du feu avec le foret-à-feu. Selon cette tradition Tonnerre
1 John R. Swanton, Myths and Tales of South-eastern Indians, pp. 203 sq.
2 John R. Swanton, Myths and Tales of the Southeastern Indians, pp. 102 sq.
3 John R. Swanton, Myths and Tales of the Southeastern Indians, p. 122.
James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 123
reçut du Bison un éclat (de bois) d'où l'on pouvait faire jaillir du feu.
S'adressant alors à Douce Racine, il dit : « Prends un bâton, je t'enseignerai
quelque chose grâce à quoi tes frères pourront se chauffer et faire cuire leur
nourriture et avec quoi ils pourront brûler des choses. » Quand Douce Racine eut apporté le bâton, Tonnerre lui dit : « Pose la pointe au milieu du copeau et tiens-le dans tes mains et fais-le tourner vite. » Douce Racine fit ainsi plusieurs fois et le copeau prit feu. Ainsi, grâce à Tonnerre, les hommes sont armés contre Ho-im-a-ha (ce qu'on traduit ordinairement par « homme
d'hiver » ou « orage »), la puissance qui apporte le froid et la neige ; les
hommes ont ainsi le moyen de se chauffer 1. Chez les Sioux, les Menomonis, les Renards et plusieurs autres tribus indiennes de la vallée du Mississipi, il existe une tradition selon laquelle il y eut un déluge où tous les habitants de la terre, sauf un homme et une femme, furent noyés. Les survivants solitaires s'échappèrent en se réfugiant sur une haute montagne. Voyant que dans leur abandon ils avaient besoin du feu, le Maître de la Vie envoya un corbeau blanc leur en apporter. Mais le corbeau s'arrêta en chemin pour dévorer des charognes et il laissa le feu s'éteindre. Il retourna alors au ciel pour en avoir d'autre. Mais le Grand Esprit le chassa et le punit en le faisant devenir noir, de blanc qu'il était. Le Grand Esprit envoya comme Messager l’erbette, petit oiseau gris, pour porter du feu à l'homme et à la femme ; l'oiseau fit comme on lui avait dit et revint faire son rapport au Grand Esprit, qui le récompensa en lui donnant deux petits traits noirs de chaque côté des yeux. Aussi les Indiens considèrent-ils cet oiseau avec un grand respect ; ils ne le tuent jamais, ils défendent à leurs enfants de le tirer. Ils imitent de plus cet oiseau en se peignant deux petits traits noirs de chaque côté de leurs propres yeux 2.
Les Indiens Omaha disent qu'autrefois leurs ancêtres n'avaient pas de feu
et souffraient du froid ; ils pensèrent : « Que ferons-nous ? » Un homme
trouva une racine d'orme qui était très sèche, y creusa un trou et mit un bâton dans le trou et le frotta ; alors vint de la fumée ; il la sentit. Les hommes la sentirent et s'approchèrent : d'autres l'aidaient à frotter. Une étincelle jaillit enfin. Ils soufflèrent jusqu'à en faire une flamme, et le feu vint de la sorte chauffer les hommes et cuire leur nourriture 3.

Les Indiens Chippewa ou Ojibway, large groupe de tribus qui appartiennent
à la race centrale des Algonquins, disent qu'au commencement les
hommes n'étaient point instruits, ils n'avaient pas d'habits et restaient assis à ne rien faire. L'Esprit du Créateur envoya un homme les instruire ; cet homme s'appelait Ockabewis, c'est-à-dire Messager. Certains de ces anciens hommes
1 G. B. Grinnell, « Some early Cheyenne Tales », Journal of American Folk-lore, XX(1907), p. 171.
2 François-Vincent Badin. Dans Annales de l'Association de la Propagation de la Foi, IV(Lyon et Paris 1830), pp. 537 sq.
3 Alice B. Fletcher et Francis La Flesche, « The Omaha Tribe », Twenty-seventh Annual Report of the Bureau of American Ethnology (Washington, 1911), p. 70.
James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 124
vivaient dans le Sud où ils n'avaient pas besoin d'habits, mais les hommes qui étaient au Nord avaient froid et commencèrent à s'inquiéter de ce qu'ils
devaient faire. Le Messager vit les habitants du Sud nus et sans logis, et il les laissa livrés à eux-mêmes. Il s'avança vers le Nord où les hommes souffraient et avaient besoin de son aide ; il dit : « Pourquoi êtes-vous assis de la sorte sans être vêtus. » Ils répondirent : « Parce que nous ne savons pas quoi faire. » La première chose qu'il leur apprit ce fut d'allumer du feu avec un arc, un bâton et un morceau de bois pourri ; et les Chippewas emploient encore cette méthode d'allumage du feu, ou du moins l'employèrent jusqu'à l'époque la plus récente. Le Messager apprit ensuite aux habitants à faire cuire leur viande sur le feu 1.

 

Les Indiens Cherokee disent qu'au commencement il n'y avait pas de feu
et la terre était froide. Jusqu’à ce que les tonnerres envoyassent leur foudre et enflammassent le fond d'un sycomore, qui poussait sur une île. Les animaux savaient qu'il était là, parce qu'ils pouvaient voir le feu sortir par le sommet, mais ils ne pouvaient le prendre à cause de l'eau. Ils tinrent donc conseil pour décider de ce qu'il fallait faire.
Chaque animal qui pouvait voler ou nager désirait vivement aller chercher
le feu. Le corbeau offrit d'y aller, et comme il était grand et fort, il pensait qu'il pourrait sûrement venir à bout de cette tâche : on l'envoya donc le premier. Il vola haut et loin de l'autre côté de l'eau et se posa sur le sycomore ; mais la chaleur noircit ses plumes en les brûlant, et il fut effrayé et revint sans feu. Le petit chat-huant s'offrit comme volontaire et arriva sain et sauf ; mais tandis qu'il regardait dans l'arbre creux il monta un souffle d'air chaud qui brûla presque ses yeux. Il arriva à rentrer chez lui et il fallut longtemps avant qu'il pût bien voir, et ses yeux sont encore rouges aujourd'hui. La hulotte et le grand-duc y allèrent, mais quand ils arrivèrent à l'arbre creux, le feu brûlait si
fort que la fumée les aveugla presque, et les cendres soulevées par le vent leur firent des ronds blancs autour des yeux. Ils durent revenir sans feu, mais ils ont eu beau frotter, ils n'ont jamais pu effacer ces ronds blancs.
Or, aucun des oiseaux ne voulait plus se risquer ; alors le petit serpent
uksuhi, le coureur noir, dit qu'il passerait l'eau à la nage et rapporterait du feu. Il nagea donc jusqu'à l'île, rampa jusqu'à l'arbre à travers l'herbe et y entra par un petit trou du pied. Pourtant la chaleur et la fumée étaient trop fortes pour lui aussi ; après avoir louvoyé en aveugle à travers les tisons, il fut heureux de sortir par le trou par où il était entré ; mais son corps était maintenant noirci par le feu, et depuis il a toujours eu l'habitude de foncer puis de revenir sur ses traces, comme s'il essayait d'échapper à quelque chose qui l'aurait serré de près. Le grand serpent noir que les Indiens appellent Guleji ou le « grimpeur » offrit d'aller ensuite chercher du feu. Il gagna l'île à la nage et grimpa à l'arbre
1 Francis Densmore, Chippewa Customs (Washington, 1929), p. 98, et pour les méthodes d'allumage du feu, ib., p. 142 (Bureau of American Ethnology, Bulletin 86). La méthode d'allumage du feu en question est connue sous le nom d'allume-feu-à-arc. Une corde enroulée autour d'un bâton vertical et attachée à un arc, le fait tourner rapidement dans un morceau de bois tendre. Voir Walter Hough, Fire as an Agent in Human Culture (Washington, 1926), pp. 96-98 (United States National Museum, Bulletin 139).James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 125
par l'extérieur comme fait toujours le serpent noir ; mais quand il fourra sa tête dans le trou la fumée l'étouffa si bien qu'il tomba sur la souche brûlante et avant qu'il pût sortir il était noir comme le petit uksuhi.
Sur quoi les animaux tinrent un autre conseil, car il n'y avait toujours pas
de feu, il faisait froid dans le monde ; les oiseaux, les serpents, et les quadrupèdes avaient peur maintenant d'approcher du sycomore qui brûlait. L'araignée d'eau dit enfin qu'elle irait. Ce n'est pas l'araignée d'eau qui ressemble à un moustique, mais l'autre, la duvetée avec des raies rouges sur le corps ; elle peut courir sur l'eau ou plonger aussi ; il lui était donc assez facile de faire la traversée de l'île, mais comment allait-elle rapporter le feu ? C'était le hic. « Je vais arranger cela », dit l'araignée d'eau et elle fila un fil hors de, son corps et en fit une coupe en tusti qu'elle lia sur son dos. Elle traversa alors jusqu'à l'île et se fraya un chemin à travers l'herbe jusqu'à l'arbre où le feu brûlait toujours.
Elle mit un petit charbon dans son bol et revint avec ; et depuis nous avons
toujours eu du feu et l'araignée d'eau conserve sa coupe en tusti 1.
Ce mythe semble être destiné avant tout à expliquer l'aspect particulier ou
l'allure de certains animaux ou de certains oiseaux ; l'explication de l'origine
du feu vient ensuite et il n'y a aucune tentative pour résoudre le problème du
feu qui se dissimule dans le bois ou les pierres.

Les Indiens Karok de Californie parlent d'une période dans les premiers
temps du Monde où leurs ancêtres n'avaient pas de feu car le Créateur Kareya, qui avait fait les hommes et les animaux, ne leur avait pas donné de feu ; au contraire, il l'avait caché dans un coffret, qu'il avait donné à garder à deux vieilles sorcières, de peur qu'un Karok ne le volât. Pourtant le coyote était en bons termes avec les Karok et promit de leur apporter du feu. Il alla donc réunir une grande troupe d'animaux comprenant un échantillon de chaque espèce depuis le lion 2 jusqu'à la grenouille. Il les plaça en ligne de chaque côté de la route depuis la patrie des Karok jusqu'au pays lointain où le feu était caché. Les animaux étaient rangés d'après leur force, les plus faibles près des Karok et les plus forts auprès du feu. Il emmena alors un Indien avec lui et le cacha sous une colline ; puis il alla à la hutte des sorcières qui gardaient le coffret et frappa à la porte. L'une d'elles sortit et il lui dit : « Bonsoir » ; elles répondirent : « Bonsoir ». Il dit alors : « Voilà une nuit bien froide, ne pouvez vous me laisser m'asseoir à côté de votre feu ? » et elles répliquèrent : « Oui, entre ». Il entra donc et s'étendit devant le feu et tendit le museau vers la flamme, il flaira la chaleur, et se trouva bien et fort à son aise. Il allongea finalement le nez entre les pattes et fit semblant de dormir, bien qu'il gardât le coin d'un œil ouvert et épiât les vieilles sorcières. Mais elles ne dormaient jamais, ni nuit ni jour, et il passa toute la nuit à les épier sans trouver de plan.
1 James Mooney, « Mythes of the Cherokee », Nineteenth Annual Report of the Bureau of American Ethnology, I re partie (Washington, 1900), pp. 240-242.
2 C'est sans aucun doute du puma qu'il s'agit.James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 126
Il sortit donc le lendemain matin et dit à l'Indien qu'il avait caché sous la
colline, qu'il devait tenter une attaque contre la cabane des sorcières comme
s'il allait voler du feu, tandis que lui, le coyote, s'y trouverait. Il retourna alors demander aux sorcières de le laisser entrer de nouveau, ce qu'elles firent car elles ne pensaient pas que l'Indien pourrait voler du feu. Il se tenait tout près du coffret du feu, et quand l'Indien se rua sur la cabane et que les sorcières se précipitèrent sur lui par une porte, le coyote saisit un brandon entre ses dents et s'enfuit par l'autre porte, il volait presque sur le sol mais les sorcières virent les étincelles qui s'échappaient et lui donnèrent la chasse, et elles gagnaient rapidement du chemin sur lui. Mais au moment où il allait être à bout de souffle, il atteignit le lion qui prît le brandon et courut avec jusqu'à l'animal suivant, et ainsi de suite, chaque animal ayant à peine le temps de le donner au suivant, avant que les sorcières ne l'atteignissent. L'avant-dernier sur la ligne était l'écureuil 1. Il prit le brandon par-dessus son dos et brûla de la sorte la place noire que nous voyons encore aujourd'hui entre ses épaules. Le dernier des animaux de la file était la grenouille, mais l'écureuil lui jeta le feu et elle l'avala d'une bouchée. Elle se retourna alors et fit un grand saut, mais les sorcières étaient si près qu'une d'elles la saisit par la queue (car c'était alors un têtard) et l'arracha, et c'est pour cela que les grenouilles n'ont pas de queue. Elle nagea sous l'eau le plus longtemps qu'elle put maintenir sa respiration, elle sortit alors et cracha le feu dans un bout de bois qui dérivait, et il y est resté jusqu'à aujourd'hui, si bien que, lorsqu'un Indien frotte deux morceaux de bois ensemble, il jaillit du feu 2.

Les Indiens Tolowa de Californie racontent un déluge où tous les Indiens
furent noyés sauf un seul couple qui fut sauvé en battant en retraite au sommet
de la plus haute montagne. Mais quand les eaux se retirèrent, les survivants
n'avaient pas de feu, et quoique la terre fût alors repeuplée grâce à leurs
efforts, les hommes étaient encore privés de feu et ils regardaient avec des
yeux d'envie la lune, pensant qu'elle possédait le trésor qui leur était refusé. En conséquence, les Indiens Araignées et les Indiens Serpents formèrent un plan pour voler le feu de la lune. Pour le mener à bonne fin, les Indiens Araignées tissèrent un ballon de fils de la Vierge et le lièrent à la terre par une longue corde, qu'ils filèrent tandis qu'ils montaient dans le ballon vers l'orbe lunaire.
Avec le temps, ils arrivèrent à destination, mais les Indiens de la Lune les
regardaient de travers, devinant le but de leur expédition. Les Araignées,
pourtant, arrivèrent à persuader les habitants de la Lune qu'ils étaient venus
simplement pour jouer. Les Indiens de la Lune en furent bien contents et
proposèrent de commencer la partie sur-le-champ. Mais tandis qu'ils étaient
assis à jouer auprès du feu, un Indien Serpent, qui était grimpé le long de le
corde, arriva sur la scène, et se précipitant à travers le feu, put s'échapper
avant que les Indiens de la Lune ne se fussent remis de leur surprise. À son
retour sur terre, il lui fut donné de voyager sur tous les rochers, tous les arbres, tous les bâtons, et tout ce qu'il toucha depuis cette époque, contient du feu ; et
1 Genre Tamias (N. d. T.).
2 Stephen Powers, Tribes of California (Washington, 1877), pp. 38 sq. (Contributions to North American Ethnology, vol. III).James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 127
les cœurs des Indiens en furent réjouis. Comme le feu a persisté constamment depuis lors, les Indiens Serpents se félicitent de leur succès 1.
Les Indiens Paom Pomo de Californie croient que la foudre fut la source
du feu sur terre ; ils pensent que le premier coup de tonnerre qui tomba du ciel déposa des étincelles dans le bois et qu'il en jaillit maintenant quand deux morceaux de bois sont frottés ensemble 2.
Les Indiens Gallinomero de Californie pensent que ce fut le coyote qui
produisit le premier feu en frottant deux morceaux de bois ensemble dans ses pattes et que cet animal sagace a conservé les étincelles sacrées dans les troncs d'arbres jusqu'à nos jours 3.

Les Indiens Achomâwi de Californie pensent que notre terre fut créée par
le coyote et l'aigle, ou plutôt que le coyote la commença et que l'aigle l'acheva. Le coyote introduisit en dernier le feu sur terre, car les Indiens gelaient. Il voyagea bien loin vers l'Ouest, jusqu'à un endroit où il y avait du feu, et le rapporta dans ses oreilles. Il alluma un feu dans les montagnes et les Indiens en virent la fumée et ils y allèrent et eurent du feu ; ils furent ainsi réchauffés et à leur aise, et ils l'ont toujours conservé depuis 4.

Les Indiens Nishinam de Californie disent que, après que le coyote eut
créé le monde et ses habitants, une chose manquait encore et c'était le feu.
Dans le pays, à l'Ouest, il y en avait en abondance mais personne ne pouvait
en avoir, car il était très loin et soigneusement caché. La chauve-souris proposa donc au lézard d'y aller et d'en voler. Le lézard le fit et il prit un bon
morceau de braise, mais il trouva qu'il était très difficile de le rapporter parce que chacun voulait le lui voler. Il atteignit enfin le bord occidental de la vallée du Sacramento. Il dut prendre grand soin, en la traversant avec le feu, de ne pas incendier le pays. Pour empêcher que l'herbe sèche ne prît feu et que les voleurs ne lui dérobassent le précieux élément, il dut voyager de nuit. Une nuit, alors qu'il avait presque atteint les collines du bord oriental de la vallée, il eut la malchance de tomber sur un groupe de grues des dunes qui passaient leur nuit à jouer. Il se glissa furtivement le long d'un tronc, tenant le feu à la main, mais elles le découvrirent et lui donnèrent la chasse. Les pattes des grues étaient si longues qu'il n'avait pas d'espoir d'échapper et il dut donc mettre le feu à l'herbe et la laisser brûler dans les montagnes. Il eut ainsi bientôt un feu grondant, mais il dut courir de toute sa vitesse pour le devancer. Quand la chauve-souris vit venir le feu, n'y étant pas habituée, elle fut à moitié aveuglée et eut fort mal aux yeux. Elle cria au lézard qu'elle allait perdre les yeux et le pria de les lui couvrir de poix. Le lézard obéit, mais il frotta la poix
1 S. Powers, op. cit., pp. 70 sq.
2 S. Powers, op. cit., p. 161.
3 S. Powers, op. cit., p. 182.
4 S. Powers, op. cit., p. 273.
James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 128
si fort que la chauve-souris ne put rien voir du tout. Aveuglée de la sorte, la
chauve-souris sautilla et voltigea, elle vola par ici, elle vola par là, elle se
brûla la tête, elle se brûla la queue. Elle vola vers l'Ouest et cria de toute ses
forces : « Souffle, ô vent ! » Le vent l'entendit et souffla sur ses yeux, mais il
ne put souffler toute la poix et voici pourquoi elle a encore la vue si brouillée
aujourd'hui. Comme elle a été dans le feu, elle est toute noire et a l'air d'avoir été brûlée 1.

à suivre ..................