Mythes sur l'origine du Feu en Amérique du Nord (2)

Les Indiens Maidu de Californie croient que les hommes avaient une fois


trouvé le feu et étaient sur le point de s'en servir, mais Tonnerre voulut le leur retirer car il désirait être le seul à avoir du feu. Il pensa que s'il pouvait le faire, il lui serait possible de tuer tout le monde. Au bout de quelque temps il réussit, et rapporta le feu chez lui, bien loin au Sud. Il chargea Woswosim (un petit oiseau) de garder le feu et de veiller à ce que personne ne pût le prendre. Tonnerre pensa que les hommes mourraient après qu'il leur aurait volé le feu puisqu'ils ne pourraient faire cuire leur nourriture, mais les hommes arrivèrent à se débrouiller. Ils mangeaient la plus grande partie de leur nourriture crue et parfois ils chargeaient Toyeskom (un autre petit oiseau) de regarder longtemps un morceau de viande, parce qu'il avait l'oeil fort rouge, et qu'en regardant la viande assez longtemps, il la cuisait presque aussi bien que du feu. Mais seuls les chefs faisaient cuire leur nourriture de la sorte. Tous les habitants vivaient ensemble dans une grande étuve, elle était grande comme une montagne. Parmi les habitants, il y avait Lézard et son frère, ils étaient toujours, le matin, les premiers à sortir et à se chauffer au soleil sur le toit de l'étuve. Un matin, tandis qu'ils étaient là à se chauffer, ils regardèrent vers l'Ouest du côté de la chaîne côtière et virent de la fumée. Ils avertirent donc tous les autres en leur disant qu'ils avaient vu de la fumée au loin dans l'Ouest. Les autres ne voulurent cependant pas les croire. Coyote sortit et leur lança de la poussière et de la saleté, mais cela déplut à l'un des hommes et il reprocha à Coyote sa conduite grossière. Les autres eurent alors des regrets. Ils interrogèrent les deux Lézards sur ce qu'ils avaient vu et les prièrent de leur montrer la fumée. Les Lézards le firent, et tous purent voir la fine colonne qui montait loin dans l'Ouest. Quelqu'un dit : « Comment ramènerons-nous ce feu ? Comment l'enlèverons-nous à Tonnerre ? C'est un homme méchant, je me demande s'il vaut mieux essayer ou non. » Le chef dit alors : « Les meilleurs hommes feraient mieux d'essayer d'y aller. Même si Tonnerre est méchant, nous devons essayer d'avoir le feu. » Souris, Daim, Chien et Coyote furent chargés d'essayer, mais tous les autres y allèrent aussi. Ils prirent une flûte avec eux dans l'intention d'y placer le feu.
Ils voyagèrent longtemps et approchèrent enfin de la maison de Tonnerre,
où se trouvait le feu. Woswosim, qui était supposé garder le feu dans la maison, commença à chanter. « Je suis l'homme qui ne dort jamais, je suis
l'homme qui ne dort jamais. » Tonnerre l'avait payé pour sa tâche avec des
perles, et il les portait en collier, autour du cou et de la taille. Il était assis au
sommet de l'étuve près de la cheminée. Au bout d'un moment, on envoya
Souris voir si elle pourrait entrer. Elle rampa doucement jusqu'à ce qu'elle eût
1 S. Powers, op. cit., pp. 343 sq.James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 129
approché Woswosim et vit qu'il avait les yeux fermés. Il était endormi malgré le chant qu'il avait chanté. Quand Souris vit que le veilleur était endormi, elle rampa jusqu'à l'ouverture et entra. Or, Tonnerre avait plusieurs filles et elles étaient endormies. Souris se glissa doucement et dénoua le cordon du tablier de chacune d'elles, de sorte que, au cas où l'alarme serait donnée et où les   jeunes filles se lèveraient, ces tabliers où ces jupes tombassent et qu'elles eussent à s'arrêter pour les rattacher. Ceci fait, Souris prit la flûte, la remplit de feu et se glissa dehors. Une partie du feu fut retirée et mise dans l'oreille de Chien, tandis que tout ce qui restait de feu dans la flûte était remis au plus rapide coureur pour qu'il l'emportât. Pourtant Daim en prit un peu et le fixa sur ses jarrets, là où il y a encore aujourd'hui une tache rouge. Pendant un moment tout marcha bien, mais quand ils furent à la moitié du chemin du retour, Tonnerre s'éveilla et soupçonna que quelque chose allait de travers. Il demanda : « Qui est-ce qui a mon feu ? » Il se leva d'un bond avec un grondement de tonnerre et ses filles se levèrent aussi d'un bond, mais ce faisant leurs tabliers tombèrent, et elles durent s'asseoir pour les remettre.
Quand toutes furent prêtes, elles sortirent avec Tonnerre pour se mettre en
chasse. Elles portaient avec elles un grand vent, une forte pluie et de la grêle
et étaient donc capables d'éteindre le feu que les hommes pouvaient avoir,
quel qu'il fût. Tonnerre et ses filles se hâtèrent et rattrapèrent bientôt les
fugitifs, mais Skuns tira sur Tonnerre et le tua. Skuns cria alors : « Après cela tu ne devras plus jamais essayer de poursuivre les hommes et de les tuer, tu dois rester au Ciel et être le Tonnerre. C'est ce que tu seras. » Les filles de Tonnerre n'allèrent pas plus loin ; les hommes continuèrent donc leur route sans dommage et arrivèrent chez eux avec leur feu, et les hommes en ont toujours depuis 1.
Les tribus indiennes qui vivent, ou plutôt qui vivaient sur la côte nord-ouest
de l'État de Washington, la côte limitrophe de la Colombie Britannique
et l'extrémité sud-ouest de l'île de Vancouver, sont ou plutôt étaient connues
sous le nom national de Whullemooch. Parmi eux, les vieillards avaient coutume de parler de l'époque lointaine où leurs ancêtres n'avaient pas de feu et étaient obligés de manger leur nourriture crue et de passer leurs soirées dans l'obscurité. Un jour tandis qu'ils étaient assis sur l'herbe, à manger de la viande crue, un joli oiseau avec une queue brillante vint voltiger autour d'eux. Après avoir admiré son beau plumage quelqu'un dit : « Joli oiseau, que veux-tu ? Joli oiseau d'où viens-tu ? » – « Je viens, répliqua l'oiseau, d'un beau pays bien loin, pour vous apporter tous les bienfaits du feu (hieuc). Ce que vous voyez autour de ma queue, c'est du feu ; je suis venu pour le donner sans condition aux enfants des Whullemooch. D'abord, vous devez pour l'apprécier, le gagner. En outre, il est inutile que quiconque est coupable d'une mauvaise action ou d'un acte vil, essaie de l'avoir. Aujourd'hui, que chacun prépare un peu de pitchpin (chummuch). Demain matin je serai ici avec vous. » Quand l'oiseau arriva le lendemain matin, il dit : « Avez-vous tous du pitchpin ? » –
« Oui », dirent-ils tous. « Je pars, dit l'oiseau, et quiconque m'attrapera et
mettra son morceau de pitchpin sur ma queue obtiendra un bienfait, quelque
1
Roland B. Dixon, « Maidu Myths », Bulletin of the American Museum of Natural
History, XVII, IIe partie (New York, 1902), pp. 65-67.
James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 130
chose qui lui permettra à lui ou à elle de se chauffer, de faire sa nourriture, et lui rendra beaucoup de services à lui-même, comme à tous les enfants des
Whullemooch. Je pars. » Il partit ; et pêle-mêle le suivirent tous les hommes,
toutes les femmes, tous les garçons et toutes les filles de la tribu. Certains qui manquaient de persévérance revinrent en arrière et rentrèrent chez eux. Tous se fatiguaient et avaient faim, quand un des hommes s'approcha de l'oiseau et essaya de l'attraper, mais l'oiseau évita sa main. – « Tu ne pourras jamais avoir le prix, tu es trop orgueilleux. » L'oiseau s'envola sur ces mots et un des hommes reprit la chasse. Mais l'oiseau refusa de se laisser attraper par lui parce qu'il avait la femme de son voisin. Passant alors devant une femme qui avait soigné un vieillard malade, l'oiseau lui dit : « Bonne femme, tu agis toujours généreusement en pensant que tu ne fais que ton devoir. Apporte du bois, mets-le sur ma queue, et prends le feu. Il est juste qu'il t'appartienne. »
Quand le bois fut placé sur la queue de l'oiseau, il s'enflamma. Tous les autres apportèrent du pitchpin et reçurent d'elle du feu. Depuis cette époque et jusqu'à maintenant, les Indiens n'ont jamais manqué de feu. Mais quant à
l'oiseau qui avait apporté du feu, il s'envola et on ne le vit plus jamais 1.
Les Indiens Nootka ou Aht, de la côte ouest de Vancouver, racontent une
histoire sur l'origine du feu dont des explorateurs différents ont recueilli pour le moins trois versions différentes. Il n'est peut-être pas sans intérêt de les rapporter et de les comparer toutes les trois. La plus ancienne de ces versions est celle publiée par Mr. G. M. Sproat, qui vécut longtemps parmi les Indiens et les connut intimement. Il résida à Alberni sur le Barclay Sound, qui était alors le seul établissement civilisé, de la côte ouest de l'île ; le pays environnant est rocheux, montagneux et couvert d'épaisses forêts ; la manière de vivre des Indiens indigènes était presque inconnue quand M. Sproat s'installa pour la première fois au milieu d'eux. L'histoire de l'origine du feu, telle qu'il l'a recueillie est la suivante. « Comment on acquit le feu. – Quawteaht fit la terre et aussi tous le animaux, mais il ne leur avait pas donné de feu, celui-ci brûlait seulement
dans la demeure de la seiche (Telhoop) qui pouvait vivre également sur terreet dans la mer. Toutes les bêtes de la forêt allèrent encore chercher cet élément nécessaire (car en ce temps-là les bêtes avaient besoin de feu, ayant les Indiens dans leur corps) que le Daim (Moouch) découvrit finalement et déroba dans la maison de Telhoop. Il l'emporta, comme les indigènes le décrivent curieusement de la voix et du geste, dans la jointure de sa patte de derrière.
Cette légende varie peu avec les narrateurs ; les uns affirmant que le feu fut
volé à la seiche et d'autres qu'il fut volé à Quawteaht. Tous s'accordent à dire que ce ne fut pas un don mais qu'on l'acquit subrepticement 2. »
1 James Deans, « How the Whullemooch got Fire », The American Antiquarian and
Oriental Journal, VIII (Chicago, 1886), pp. 41-43.

 

Les Awikenoq, tribu indienne qui habite la côte de la Colombie britannique
au nord des Kwakiutl, s'accordent avec les Nootka et les Kwakiutl de l'île
de Vancouver pour attribuer le vol du feu au daim. Ils disent qu'après que le
Corbeau eut délivré le soleil prisonnier, deux êtres nommés Noakaua (le sage) et Masamasalaniq descendirent du Ciel pour rendre tout bon et beau sur terre.
Sur le désir de Noakaua, son compagnon Masamasalaniq sépara la terre de
l'eau, créa le poisson gras, l'oolachan 3 et fabriqua des hommes et des femmes en les taillant dans du bois de cèdre. Noakaua pensa ensuite : « Oh ! Si Masamasalaniq pouvait aller chercher le feu ! » Mais Masamasalaniq ne le pouvait pas. Noakaua envoya donc d'abord Hermine vers la maison de
l'homme qui gardait le feu. Hermine prit subrepticement du feu dans sa
bouche et s'apprêtait à partir avec, quand le possesseur du feu lui demanda :
« Où t'en vas-tu ? » mais Hermine ne put répondre parce qu'elle avait le feu
dans la bouche. Le possesseur lui donna alors une tape sur le côté de la tête
qui lui fit lâcher le feu. Comme la mission d'Hermine avait été infructueuse,
Noakaua chargea Daim de la même commission. Daim alla d'abord chez
Masamasalaniq pour se faire donner des jambes minces et rapides. Et
Noakaua pensa : « Oh ! Si Masamasalaniq pouvait piquer des branches de
1 George M. Dawson, « Notes and observations on the Kwakiool People of Vancouver Island », Transactions of the Royal Society of Canada. Vol. V, section II (1887), p. 22.
2 Franz Boas, Indianische Sagen von der Nord-Pacifischen Küste Amerikas, p. 150.
3 L'oolachan ou oulachan est le « candle-fish » (Taleychtis pacificus), espèce de saumon du nord-ouest de l'Amérique.
James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 136
sapin dans la queue de Daim. » Masamasalaniq piqua donc des branches de
pin dans la queue de Daim. Daim quitta rapidement cet endroit. Il arriva à la
maison où était le feu et dansa autour du feu en chantant : « J'aimerais trouver la lumière. » Il tourna soudain le dos aux flammes, si bien que le bois de sa queue prit feu. Il s'enfuit alors et partout le feu du bois enflammé tomba de sa queue sur le sol et les hommes le conservèrent soigneusement, et le daim criait en passant, aux arbres devant lesquels il passait : « Cachez le feu », et les arbres reçurent le feu et ont toujours servi de combustible 1.
Ici, comme dans beaucoup d'autres mythes, l'histoire du vol du feu sert à
expliquer comment il se fait que du feu puisse jaillir du bois par frottement.
Chez les Heiltsuk, autre tribu indienne de la côte de la Colombie britannique,
au nord des Awikenoq, le daim fut, dit-on, sous une forme humaine,
gratifié d'un nom qui signifie : Porteur-de-Torche, parce qu'il vola le feu au
moyen du bois qu'il attacha à sa queue 2.

Les Tsimshian, autre tribu de la côte de la Colombie britannique, au nord
des Heiltsuk, racontent un mythe semblable, pour l'essentiel, afin d'expliquer
l'origine du feu parmi les hommes. Ils disent qu'aux premiers jours du monde, il y eut un certain être merveilleux appelé Txansem ou Géant, qui fit de grandes merveilles, comme par exemple de donner la lumière du jour à l'époque où le monde était encore plongé dans l'obscurité. Il avait reçu de son père une couverture de corbeaux ou une peau de corbeau et toutes les fois qu'il la mettait, il pouvait voler en l'air comme un corbeau. Nous pouvons conclure en vérité que le Géant n'était autre que Corbeau lui-même qui, comme nous allons le voir bientôt, joue un grand rôle dans le mythe du feu des Indiens les plus septentrionaux. Quoi qu'il en soit, les Tsimshian racontent comment, quand les hommes commencèrent à se multiplier sur terre, ils souffrirent parce qu'ils n'avaient pas de feu pour cuire leur nourriture et se chauffer en hiver.
Sur quoi Géant se souvint que les animaux avaient du feu dans leur village, il
essaya d'aller le chercher pour les hommes. Il mit donc sa couverture de
corbeau et alla au village ; mais les hommes du village refusèrent de le laisser avoir du feu et l'expulsèrent du village. Il essaya de se procurer du feu par tous les moyens, mais il échoua, car on refusa de lui en donner.
Il envoya enfin un de ses auxiliaires, la Mouette, porter un message aux
hommes ; et voici le message que porta la Mouette: « Un jeune chef de belle
mine viendra bientôt vers vous, pour danser devant votre chef. » La tribu tout entière se prépara alors à accueillir en ce temps-là le jeune chef. Or, Géant prit un daim et le dépouilla. Le daim avait en ce temps-là une longue queue comme celle du Loup, Géant attacha du pitchpin à la longue queue du daim. Il emprunta le canot du grand Requin, et ils allèrent au village où le chef avait un grand feu dans sa maison. Le canot du grand Requin était plein de corbeaux et de mouettes ; et Géant était assis au milieu du canot, revêtu de sa
1 Franz Boas, Indianische Sagen von der Nord-Pacifischen Küste Amerikas, pp. 213 sq.
2 Franz Boas, Ibid., p. 241.
James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 137
peau de bête. Tout le monde entra alors. On fit un grand feu, plus grand que
celui qu'il y avait avant et la grande maison du chef était pleine d'hommes de
sa tribu. Tous les nouveaux venus étaient assis d'un côté de la grande maison prêts à chanter. Bientôt le jeune chef commença à danser, et tous ses compagnons battaient la mesure avec un bâton, l'un d'eux avait un tambour. Ils chantèrent tous ensemble, et quelques-uns des oiseaux battirent des mains.
Le daim entra par la porte. Il regarda autour de lui et entra en sautant et en
dansant, et tourna autour du grand feu. Tous les hommes furent alors contents de le voir danser. Finalement, il passa vivement sa queue au-dessus du feu et le pitchpin de sa queue prit feu. Il s'enfuit à la course avec le brandon de sa queue et nagea dans l'eau. Tous ses compagnons s'enfuirent de la maison. Le grand canot de Requin partit aussi. Les hommes cherchèrent à attraper le daim avec l'intention de le tuer. Il sauta et nagea rapidement et le pitchpin de sa queue brûlait. Quand il arriva à l'une des îles, il aborda rapidement, frappa un sapin de sa queue et dit : « Tu brûleras tout le long de l'année. » C'est pour cette raison que le daim a une courte queue noire 1.
Dans cette histoire nous pouvons peut-être déceler une fusion de deux
versions différentes du mythe du feu ; dans l'une d'elles le feu fut volé par le
daim et dans l'autre par le corbeau ; car, alors que le narrateur nous dit
expressément que le feu fut volé par le daim tout en dansant, il nous avait dit
auparavant que le danseur était en réalité Géant habillé pour la circonstance
d'une peau de daim, bien qu'il portât d'habitude une couverture ou une peau de corbeau. On peut expliquer une telle fusion des deux histoires par la position géographique des Tsimshian, car ils occupent un territoire côtier intermédiaire entre les territoires des Indiens du Sud (les Nootka, les Kwakiutl, etc.), et ceux des Indiens du Nord (les Haida, les Tlingit et les Tinneh) ; et alors que chez
les Indiens méridionaux le héros habituel du mythe du feu est le daim, chez
les Indiens du Nord, c'est le corbeau. Nous pouvons voir ainsi dans l'histoire
des Tsimshian une fusion des deux versions distinctes et une tentative pour les mettre en harmonie.
Avant de passer à l'examen des mythes du feu des Indiens du Nord, il
reste à raconter les mythes du feu des Indiens du sud de la Colombie
britannique qui habitent pour la plupart l'intérieur du pays et appartiennent à la race Salish. Nous allons commencer par les représentants de la race Salish connus communément sous le nom d'Indiens Thompson, parce qu'ils habitent la vallée du fleuve Thompson.
Les Indiens Thompson disent que, primitivement, les hommes n'avaient
pas de feu et devaient s'en remettre au soleil du soin de cuire leur nourriture.
En ce temps-là le soleil était bien plus chaud qu'il ne l'est maintenant, et les
hommes faisaient cuire leur nourriture en la montrant au soleil ou en l'étalant
sous ses rayons. Cela ne valait pourtant pas un bon feu et Castor et Aigle
1 Franz Boas, « Tsimshian Mythology », Thirty first Annual Report of the Bureau of
American Ethnology (Washington, 1916), p. 63.

Quant à Géant, sa couverture ou sa peade corbeau et sa création de la lumière, voir ib., pp. 58 sq.
James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 138
décidèrent de découvrir s'il y avait du feu dans le monde et de le conquérir si
possible pour les hommes : ils s'entraînèrent dans les montagnes jusqu'à ce
qu'ils fussent « remplis de mystères » et fussent capables, grâce à leurs sortilèges, d'embrasser le monde entier du regard, même jusqu'à ses limites. Ils découvrirent qu'il y avait du feu dans une hutte à Lytton et ils arrangèrent leur plan en conséquence. Ils quittèrent leur logis à l'embouchure du Fraser, et remontèrent cette rivière jusqu'à ce qu'ils arrivassent à Lytton 1. L'Aigle
s'éloigna en planant, et découvrit enfin une coquille de palourde d'eau douce
dont il s'empara. Le Castor se présenta à l'endroit où les hommes puisaient de l'eau dans la crique. Ils vivaient dans une hutte souterraine. Quelques jeunes filles qui allaient à la crique chercher de l'eau le matin revinrent en courant, portant la nouvelle qu'un castor se trouvait à l'aiguade. Quelques jeunes gens y coururent avec des arcs et des flèches, l'abattirent et le rapportèrent chez eux.
Ils commencèrent à le dépouiller. Pendant ce temps-là, le Castor pensait :
« Oh ! Mon frère aîné tarde à venir. Je suis presque mort.» L'Aigle se percha
juste alors au sommet de l'échelle et attira immédiatement l'attention des gens, de sorte qu'ils oublièrent le Castor dans leur désir d'abattre l'Aigle, qu'ils ne purent tuer, bien qu'ils lui tirassent des flèches. Pendant ce temps-là, le Castor fit inonder la maison d'eau. Dans le désordre, l'Aigle laissa tomber la coquille de palourde jusque dans le feu. Le Castor la remplit immédiatement de feu, la mit sous son aisselle et s'enfuit dans l'eau. Il répandit le feu par tout le pays.
Les Indiens purent après cela faire du feu avec des arbres. Certains disent que le Castor mit le feu dans toutes les espèces de bois et dans tous les arbres qui poussent près de son séjour, alors que l'Aigle le mit dans les arbres qui poussent dans les régions élevées ou lointaines du pays, loin des cours d'eau et des lacs 2.

Une autre version de l'histoire des Thompson, qui diffère de la première
seulement par les détails, est la suivante : Les hommes de Nicola et de
Spences Bridge n'avaient pas de feu et aucun moyen de s'en procurer car le
bois ne brûlait pas en ce temps-là. De tous les hommes, seuls ceux de Lytton
avaient du feu. Castor, Belette et Aigle tombèrent d'accord qu'ils essaieraient de voler le feu aux hommes de Lytton, qui vivaient à côté d'une petite source près de l'embouchure du Thompson. Castor y alla le premier et commença de faire une digue dans l'eau, tandis qu'Aigle et Belette allaient s'entraîner dans les montagnes. Le quatrième jour, alors qu'ils prenaient un bain de sueur, l'esprit gardien de Belette apparut sous la forme d'une belette et entra dans son étuve. Là, il s'ouvrit en se coupant en deux, et Belette entrant dans son corps revêtit une forme animale. L'esprit gardien d'Aigle entra dans la maison sous la forme d'un aigle, il laissa aussi Aigle entrer dans son corps de sorte qu'il revêtit la forme d'un oiseau. Aigle dit : « Je volerai bien haut, et j'observerai frère Castor. » Et Belette dit : « Je courrai par les crêtes des hautes montagnes, et verrai ce que fait frère Castor. » Quand ils arrivèrent en vue de Lytton, ils virent qu'il n'y avait pas de temps à perdre, car Castor était déjà prisonnier et entre les mains des habitants, qui s'apprêtaient à le découper. Aigle s'abattit et
1 James Teit, « Mythology of the Thompson ». The Jesup North Pacific-Expedition, vol. VIII, IIe partie (Leyde et New York, 1912), pp. 229 sq. (Memoir of the American Museum of Natural History).
2 James Teit, Traditions of the Thompson River Indians of British Columbia (Boston et New York, 1898), pp. 56 sq. et la note 181, p. 212.
James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 139
se percha au sommet de l'échelle de la maison souterraine, tandis que Belette s'employait à faire un trou à la base de la maison pour que l'eau pût inonder.
Les hommes étaient si désireux d'abattre Aigle qu'ils oublièrent complètement Castor et ne virent jamais Belette. Ils ne purent pourtant pas atteindre Aigle et étaient en colère les uns contre les autres de l'avoir manqué. Cependant, la rivière que Castor avait endiguée commença de ruisseler à travers le trou que Belette avait fait, et, dans le désordre, Castor attrapa un brandon, le prit dans une coquille de palourde, s'enfuit avec et s'échappa.
Quand ils eurent tous trois atteint la maison, Castor fit du feu pour les
hommes. Aigle leur montra à faire la cuisine, et la manière de rôtir la nourriture ; et Belette leur montra comment faire bouillir de la nourriture avec des pierres. Ils jetèrent du feu à chacune des différentes espèces de bois, et depuis cette époque toutes les espèces de bois brûlent 1.
Dans cette version, nous pouvons déceler une tentative d'explication rationnelle du mythe en ce qui concerne l'aigle et la belette qui y figurent. Ce ne sont pas un aigle et une belette véritable, mais simplement des hommes nommés respectivement Aigle et Belette, qui revêtent temporairement les formes d'un aigle et d'une belette dans le but de voler le feu. Une telle interprétation de cette vieille histoire trahit une étape plus avancée de la réflexion, où les hommes commencent à douter qu'il soit possible à des animaux de se servir du  feu ou de l'allumer.
Il existe aussi chez les Indiens Thompson une tradition selon laquelle leurs
ancêtres se procurèrent du feu dans le soleil. Ils disent qu'il y a bien
longtemps, avant que Castor et Aigle ne volassent le feu, et avant qu'il n'y eût du feu dans le bois, les hommes ne pouvaient faire de feu. Quand ils eurent très froid, ils envoyèrent des messagers dans le soleil pour se procurer du feu.
Les messagers durent faire un long voyage ! Quand le feu apporté par les
messagers eut été employé et qu'ils en voulurent d'autre, ils en envoyèrent
chercher dans le soleil. Certains disent que les messagers portèrent le feu entre des coquilles, ou qu'ils l'enfermèrent d'une autre façon. Le feu pris dans le soleil donnait une forte chaleur. Certains hommes avaient, dit-on, le pouvoir de faire descendre la chaleur du soleil ainsi que du feu, sans avoir besoin d'aller dans le soleil pour cela. Ils apportaient les rayons de soleil 2.
Autre histoire. Les Indiens Thompson racontent un mythe du feu d'une
espèce différente, dans lequel le coyote est représenté comme le premier
voleur du feu. L'histoire est la suivante : du sommet d'une montagne, Coyote
vit une lumière bien loin au Sud. D'abord il ne savait pas ce que c'était. Mais,
1 James Teit, « Mythology of the Thompson Indians ». The Jesup North Pacific
Expedition, vol. VIII, I re partie, pp. 338 sq.
2 James A. Teit, « Thompson Tales », dans Folktales of Satishan and Sahaptin Tribes,publiés par Franz Boas (Lancaster, Pennsylvanie et New York, 1917), pp. 20 sq.(Memoirs of the American Folklore Society, vol. XI).
James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 140
grâce à une méthode de divination, il apprit que c'était du feu. Il décida de le
prendre. Beaucoup de gens l'accompagnèrent. Renard, Loup, Antilope et tous les bons coureurs allèrent avec lui. Après avoir fait un long voyage, ils arrivèrent à la maison des hommes du feu ; ils leur dirent – « Nous sommes venus vous rendre visite, pour danser, nous amuser et jouer. » Ils se préparèrent à danser cette nuit-là. Coyote se fit une coiffure de copeaux du pin-jaune résineux, avec de longues franges d'écorce de cèdre qui allaient jusqu'au sol. Les hommes du feu dansèrent d'abord. Le feu était très bas. Alors Coyote et ses hommes dansèrent en rond autour du feu, ils se plaignirent de n'y point voir. Alors les hommes du feu firent un grand feu. Coyote se plaignit quatre fois et, finalement, ils firent flamber fort le feu. Les hommes de Coyote prétendirent qu'ils avaient chaud et sortirent pour se rafraîchir, ils prirent leur disposition pour courir. Coyote resta seul. Il dansa d'une manière sauvage, jusqu'à ce que sa coiffure prit feu. Il fit semblant d'avoir peur et pria les hommes du feu de l'éteindre. Ils l'avertirent de ne pas danser si près du feu. Quand il s'approcha de la porte, il secoua les longues franges de sa coiffure en travers du feu et s'enfuit en courant. Les hommes du feu le poursuivirent. Il donna sa coiffure à Antilope, qui courut et la remit au coureur suivant. Ils la portèrent ainsi par relais. Les hommes du feu attrapèrent les animaux et les tuèrent un par un. Coyote resta seul. Ils l'atteignirent presque, mais il courut derrière un arbre et lui donna le feu. Les hommes du feu le cherchèrent mais ne purent le trouver,
ils firent souffler du vent et les fragments d'écorce enflammée qui étaient
tombés çà et là mirent le feu à l'herbe. Ils dirent : « Coyote ne brûlera pas. »
Une forte fumée s'éleva et Coyote échappa. Le feu s'étendit par tout le pays et beaucoup d'animaux furent brûlés ! Coyote fit tomber une forte pluie et
provoqua un déluge qui éteignit le feu. Après cela, il y eut du feu dans les
arbres, et on put se servir de l'herbe et des arbres pour faire du feu. Pour cette raison, l'écorce de cèdre sèche porte le feu et peut servir pour en faire prendre lentement. De même, le pitchpin brûle aisément et sert à allumer rapidement du feu. Depuis lors, il y a eu de la fumée et du feu dans le monde et tous deux sont inséparables 1.
Cette histoire appartient visiblement à la même classe que les mythes dont
nous avons trouvé des exemples bien plus loin au Sud, parmi les Indiens du
nouveau Mexique, de l'Utah et de la Californie. Les traits caractéristiques de ce type de mythe sont que le voleur du feu est le coyote et qu'il transmet le feu volé à une longue ligne d'animaux coureurs, qui se soulagent l'un l'autre, chacun d'eux reprenant le feu et continuant la course quand son prédécesseur est épuisé 2.

Les Indiens Lillooet, dont le pays est limitrophe à l'ouest de celui des
Indiens Thompson, racontent une histoire sur l'origine du feu qui concorde
étroitement avec le mythe du feu que racontent les Indiens Thompson 3, et
cette ressemblance n'est pas surprenante, puisque les Lillooet ne sont pas seulement les voisins immédiats des Thompson mais appartiennent à la même
1 James A. Toit, « Thompson Tales », dans Folktales of Salishan and Sahaptin Tribes,publiés par Franz Boas, p. 2.
2 Voir plus haut, chapitre 13 : “ L’origine du feu en Amérique du Nord [pp. 152
correspondant à la page de l’édition Payot].
3 Voir plus haut. [pp. 184 correspondant à la page de l’édition Payot]
James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 141
race Salish et parlent une langue qui a des rapports étroits avec la leur 1. Cette version du mythe est la suivante :
Castor et Aigle vivaient avec leur sœur dans le pays des Lillooet. Ils
n'avaient pas de feu et mangeaient leur nourriture crue. La soeur pleurait et se plaignait constamment parce qu'elle n'avait point de feu pour faire rôtir ses peaux de saumon séchées. Ses frères eurent enfin pitié d'elle parce qu'elle pleurait tant et lui dirent : « Ne pleure plus ! Nous te procurerons du feu. Nous nous exercerons pendant longtemps et pendant notre absence tu dois prendre grand soin de ne point pleurer et de ne point te plaindre ; car si tu le fais nous échouerons dans notre tentative, et notre entraînement aura été inutile. »
Laissant leur soeur, les frères se rendirent dans les montagnes où ils passèrent quatre mois à s'entraîner. Au bout de ce temps, ils revinrent vers leur soeur qui n'avait jamais pleuré pendant leur absence, ils lui dirent qu'ils allaient chercher du feu, car ils savaient maintenant où en trouver et comment le conquérir.
Après cinq jours de voyage ils arrivèrent à la maison 2 des hommes qui
possédaient du feu. Alors l'un des frères se revêtit d'un corps d'aigle et l'autre d'un corps de castor. Le frère qui s'était déguisé en castor barra le cours d'eau voisin et il fit cette nuit-là un trou sous la maison de ces hommes. Le matin suivant, il nagea dans la nappe d'eau faite par la digue, et un vieillard le vit et l'abattit. Il emporta Castor dans la maison, et le plaçant près du feu, il dit aux hommes de le dépouiller. Tandis qu'ils le dépouillaient, ils arrivèrent à quelque chose de dur sous son aisselle. C'était une coquille de palourde que Castor y avait cachée. Juste alors, les hommes virent se percher un bel aigle sur un arbre voisin. Ils désiraient le tuer pour prendre ses plumes ; ils sortirent donc tous et commencèrent à tirer dessus, mais aucun d'eux ne pouvait l'atteindre. Quand ils furent occupés à cela, Castor, qui était maintenant tout seul, mit du feu dans sa coquille de palourde, et s'enfuit par le trou qu'il avait fait. Il atteignit bientôt l'eau, qui avait alors presque atteint la maison et il s'enfuit à la nage avec son trophée.
Aussitôt que l'aigle vit que son frère était en sûreté il s'envola et le rejoignit.
Ils continuèrent leur voyage de retour, Aigle se reposant sur le dos de
Castor quand il se fatiguait ; ils rapportèrent ainsi le feu chez eux, et le
donnèrent à leur soeur, qui devint alors fort heureuse et fort satisfaite 3.

Les Lillooet racontent sur l'origine du feu une histoire différente, qui est la
suivante : ils disent que le corbeau et la mouette étaient amis et vivaient dans le pays des Lillooet. Corbeau avait quatre serviteurs, à savoir : Ver, Puce, Pou et Petit Pou. Il faisait noir de par le monde en ce temps-là, parce que Mouette possédait la lumière du jour et la gardait dans une boîte sans jamais en laisser rien sortir, sauf quand c'était pour son usage personnel. Pourtant, Corbeau arriva à rompre la boîte par ruse et à laisser la lumière du jour se répandre
1 James Toit, « The Lillooet Indians », The Jesup North Pacific Expedition, vol. II, Vepartie (Leyde et New York, 1906), p. 195 (Memoirs of the American Museum of NaturalHistory).
2 La plupart des narrateurs indiens s'accordent à dire que cette maison était une maison souterraine, et selon certains elle était près de la mer.
3 James Teit
, « Traditions of the Lillooet Indians of British Columbia », Journal of
American Folk-lore, XXV (1912), pp. 299 sq.
James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 142
dans le monde. Ainsi, Corbeau avait la lumière, mais il n'avait pas encore de
feu.
Enfin, comme il regardait du haut du toit de sa maison, il vit de la fumée
s'élever bien loin au Sud sur le rivage de la mer. Le jour suivant, il s'embarqua avec tous ses serviteurs dans le canot de Petit Pou, mais il était trop petit et ils chavirèrent. Le jour suivant ils essayèrent le canot de Grand Pou ; mais il était aussi trop petit. Il essaya ensuite les canots de tous ses serviteurs mais avec le même résultat. Il dit alors à sa femme d'aller emprunter le grand canot de Mouette, car il avait l'intention d'aller prendre du feu. Le jour suivant, après qu'il eut obtenu le canot, il s'embarqua avec ses serviteurs et après avoir pagayé quatre jours en descendant la rivière, ils arrivèrent à la maison des hommes qui possédaient le feu.
Or, Corbeau demanda à ses serviteurs lequel d'entre eux désirait aller voler
la fille de ces gens, qui était encore un bébé. Petit Pou offrit d'y aller mais les
autres lui dirent : « Tu feras trop de bruit et tu réveilleras les gens. » Grand
Pou s'offrit, mais on lui adressa les mêmes objections. Puce dit alors : « J'irai.
D'un bond j'atteindrai le bébé et l'attraperai et d'un autre bond je serai dehors.
Les gens ne pourront m'attraper. » Mais les autres dirent : « Tu feras du bruit et nous ne voulons pas que les hommes s'en aperçoivent. » Ver parla alors en disant : « J'irai lentement et doucement et je creuserai un trou sous terre. Je sortirai juste en-dessous de l'endroit où est accroché le bébé dans son berceau ; je le volerai et je m'en retournerai sans que personne ne puisse m'entendre. » Ils pensèrent tous que c'était la meilleure offre et donnèrent leur assentiment au plan de Ver. Ver creusa donc cette nuit-là un trou souterrain et vola le bébé.
Aussitôt qu'il fut revenu avec, ils le mirent dans leur canot et pagayèrent
rapidement en s'éloignant dans la direction de leur maison. Le matin suivant
les hommes s'aperçurent de l'absence du bébé et les sages comprirent ce qui
était arrivé. Ils se mirent en chasse, mais ne purent ni découvrir ni rattraper
Corbeau et ses serviteurs. Esturgeon, Baleine et Phoque cherchèrent longtemps et au loin, mais abandonnèrent et retournèrent chez eux. Seul un petit poisson 1 découvrit le chemin que le canot avait suivi et le rattrapa. Il essaya de retarder la marche du canot en s'attachant aux pagaies, mais il se lassa à la longue et revint chez lui. La mère de l'enfant fit tomber une grande pluie
(certains disent en pleurant), pensant que la pluie arrêterait les ravisseurs, mais tout cela fut en vain. Corbeau atteignit son pays avec l'enfant, et les parents de l'enfant, apprenant quel était l'endroit où il avait été emmené, allèrent chez Corbeau avec beaucoup de présents, mais Corbeau dit que les présents n'étaient pas ce qu'il voulait, aussi les parents du bébé retournèrent-ils chez eux sans l'enfant.
Ils rendirent de nouveau visite par deux fois à Corbeau avec des présents,
mais avec le même résultat. À leur quatrième visite, Corbeau refusa toujours
leurs cadeaux, bien qu'ils apportassent chaque fois des présents plus précieux que la fois précédente. Ils demandèrent alors ce qu'il voulait et il dit : « Du feu ». Ils répondirent : « Pourquoi n'as-tu pas dit cela auparavant » ; et ils furent heureux parce qu'ils avaient du feu en abondance et le croyaient de peu de valeur. Ils allèrent donc lui chercher du feu et il leur rendit le bébé. Le peuple poisson montra comment faire du feu avec des racines sèches de 1 Un petit poisson de mer avec beaucoup d'arêtes, dit-on.
James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 143
cotonnier. Corbeau fut heureux et dit à Mouette : « Si je ne t'avais pas volé la lumière, je n'aurais pu voir où était gardé le feu, maintenant nous avons la
lumière et le feu et tous deux sont des bienfaits. » Corbeau vendit ensuite le
feu à toutes les familles qui en voulaient et chaque famille qui en voulait le lui payait avec une jeune fille. Corbeau eut ainsi en sa possession beaucoup de femmes 1.
Nous avons vu que, dans l'histoire Kwakiutl, le vison conquit également le
feu qu'il convoitait en volant un bébé et en le troquant contre du feu 2.
Une autre histoire Lillooet recueillie par le docteur Boas sur le cours inférieur du fleuve Fraser, raconte comment le feu fut conquis en appliquant d'une façon différente le même principe du troc. L'histoire est la suivante :
Le castor donna du feu aux Esprits. Les hommes ne savaient comment s'en
procurer et ils envoyèrent enfin la Petite Loutre 3 en chercher. La Petite Loutre emprunta le couteau de sa grand-mère, le cacha sous son manteau et partit pour la demeure des Esprits. En atteignant leur maison elle entra et les vit qui dansaient. Quand la danse fut achevée les Esprits eurent envie de se baigner et de se laver. « Attendez », dit la Petite Loutre, « j'irai vous chercher de l'eau ».
Elle prit un seau et descendit vers la rive du fleuve. Quand elle revint avec le
seau plein et qu'elle passa devant l'un des feux qui brûlaient dans la maison,
elle fit semblant de trébucher, et, en faisant cela, elle répandit l'eau sur le feu, de sorte qu'il s'éteignit : « Oh, cria-t-elle, j'ai trébuché » ; et, disant cela, elle retourna à la rivière remplir le seau. Quand elle revint à la maison et qu'elle passa devant l'autre feu, elle versa de l'eau dessus, et l'éteignit. Il faisait maintenant tout à fait noir dans la maison. Petite Loutre dégaina alors son couteau et coupa la tête du chef des Esprits ; après cela elle saupoudra de sable la coupure du cou du chef décapité pour l'empêcher de saigner, et elle partit avec la tête. Mais, avant même que les Esprits pussent rallumer le feu, la poussière fut trempée de sang. La mère du chef s'en aperçut, et dès qu'ils eurent rallumé du feu, ils virent que la tête du chef avait été tranchée. La mère du chef mort parla alors, et dit : « Allez demain chez Petite Loutre et donnez lui la rançon de la tête du chef. » Ils firent ainsi et se rendirent à la maison de Petite Loutre. Or, Petite Loutre s'était bâti dix maisons et s'était fait faire par sa grand-mère dix costumes différents. Aussi, quand les Esprits arrivèrent, Petite Loutre apparut tantôt sur le toit d'une maison, tantôt sur le toit d'un autre, les Esprits pensèrent donc qu'il y avait là beaucoup de gens. Quand les Esprits furent arrivés, ils parlèrent à la grand-mère de Petite Loutre et lui dirent : « Nous te donnerons des robes en échange de la tête de notre chef », mais elle répondit : « Ma petite-fille ne veut pas de robes. » Ils offrirent alors un arc et des flèches, mais la grand-mère les refusa également. Les Esprits pleurèrent alors, et les arbres pleuraient avec eux, tant ils étaient affligés, et les
1 James Teit, « Traditions of the Lillooet Indians of British Columbia », Journal of
American Folk-lore, XXV (1912), pp. 300-303.
2 Voir plus haut, p. 181.
3 Kaig, en allemand Nerz.
James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 144
larmes des arbres furent de la pluie. Les Esprits offrirent enfin à Petite Loutre
le foret-à-feu. La grand-mère l'accepta et leur rendit la tête. Depuis lors, les
hommes ont eu du feu 1.

à suivre