Mythes sur l'origine du Feu en Amérique du Nord (3)

 

Les Snanaimuq ou Nanaimo, tribu de race Salish, qui habite une région
voisine de Nanaimo Harbour et du lac Nanaimo, au sud-est de l'île de
Vancouver 2, racontent également comment les hommes se procurèrent du feu en échange d'un bébé. Ils disent qu'il y a bien longtemps les hommes n'avaient pas de feu. Le vison désira aller chercher du feu et se rendit avec sa grand-mère chez le chef qui gardait le feu. Ils débarquèrent sans être vus, et Vison se glissa nuitamment dans la maison tandis que le chef et sa femme dormaient.
Mais l'oiseau Tegya remuait le bébé dans son berceau, Vison entrouvrit la
porte. Quand
l'oiseau entendit le grincement de la porte, il cria : « Pq ! pq ! »

Pour réveiller le chef, mais Vison chuchota : « Dors ! Dors ! » Et l'oiseau
s'endormit. Vison entra alors dans la maison et vola l'enfant du chef dans son
berceau. Puis il alla rapidement à son bateau où sa grand-mère l'attendait, et
ils s'en retournèrent ensemble, soit à la voile, soit en pagayant. Chaque fois
qu'ils passaient devant un village, la grand-mère devait pincer le marmot pour le faire crier. Ils atteignirent enfin Tlaltq (l'île Gabriola, en face de Nanaimo) où Vison avait une grande maison dans laquelle lui et sa grand-mère habitaient tous seuls. Le matin suivant, le chef s'aperçut de l'absence de son enfant et fut très triste. Il partit à sa recherche dans son canot en pagayant et, quand il arriva au village, il demanda : « N'avez-vous pas vu mon enfant ? Quelqu'un me l'a volé. » Les hommes répondirent : « La nuit dernière, Vison est passé, par ici et un enfant a crié dans son canot. » Le chef trouva de la sorte son chemin jusqu'à Tlaltq. Vison l'avait attendu et quand il le vit venir de loin, il fourra l'un de ses nombreux chapeaux. Sur sa tête et, étant sorti, il dansa devant sa maison, pendant que sa grand-mère battait la mesure et chantait. Il se précipita ensuite dans la maison, se fourra un second chapeau sur la tête et apparut à une autre porte, sous une apparence différente. Il sortit enfin par la porte du milieu, portant l'enfant du chef dans ses bras. Le chef n'osa pas attaquer Vison parce qu'il pensait qu'il y avait beaucoup de gens dans la maison. Il dit – « Rends-moi mon enfant. Je te donnerai beaucoup de plaques de cuivre. » 3 Mais la grand-mère de Vison lui cria – « Ne les accepte pas. »
Le chef lui offrit enfin le foret-à-feu et Vison accepta sur le conseil de sa
grand-mère. Le chef prit son enfant et retourna chez lui, et Vison fit un grand
feu. Les hommes acquirent ainsi le bienfait du feu 4. Cette histoire est pour
l'essentiel identique à celle qui a été recueillie sous une forme plus courte chez les Kwakiutl 5.
1 Franz Boas, Indianische Sagen von der Nord Pacifischen Küste Amerikas, pp. 43 sq.
2 F. W. Hodge, Handbook of American Indians, II, 23.
3 Les plaques de cuivre sont, ou étaient, fort prisées des Indiens de l'Amérique du Nord-Ouest.
4 Franz Boas, Indianische Sagen von der Nord Pacifischen Küste Amerikas, p. 54. Ledocteur Boas rapporte une version presque identique de ce mythe, pp. 54 sq.
5 Voir plus haut. [correspondant à la page 188 de l’édition Payot]
James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 145
Les Indiens Okanaken, qui forment la branche la plus occidentale de la
race Salish
en Colombie britannique, racontent une histoire sur l'origine du

feu. Mais leur domaine n'est pas limité à cette seule province, car il s'étend au Sud, sur te territoire des États-Unis, la frontière entre les deux pays le séparant en deux portions presque égales 1. Leur histoire sur l'origine du feu est la suivante :
Il y eut une époque où il n'y avait pas de feu, de sorte que tous les hommes
se réunirent pour discuter la manière de s'en procurer. Ils se demandaient
comment ils pourraient grimper le mieux dans le monde d'en haut. Ils résolurent enfin de faire une chaîne de flèches. Pour cela ils tirèrent une flèche dans le ciel, mais elle ne voulut pas tenir ferme. Ils essayèrent tous l'un après l'autre de faire tenir cette flèche. Mais ils échouèrent tous. Enfin, un certain oiseau (tsiskakena) lança ses flèches en plein but et suspendit la dernière flèche de telle manière que les autres pouvaient y attacher les leurs. La chaîne de flèches fut bientôt achevée et ils grimpèrent tous. Ils se consultèrent alors sur la meilleure manière de se procurer du feu. Il fut décidé que Castor irait dans l'eau et se ferait prendre par les hommes du feu, qui pêchaient dans le voisinage, et que, lorsqu'ils seraient en train de dépouiller Castor, l’Aigle volerait au-dessus d'eux, attirerait leur attention, et les éloignerait de Castor. Il saisirait alors une partie du feu et se sauverait. En conséquence, Castor entra dans le cours d'eau où les hommes du feu pêchaient et se laissa prendre par eux. Ils le rapportèrent aussitôt chez eux et commencèrent à le dépouiller. Ils avaient juste fendu la peau de la poitrine, quand Aigle vint voler au-dessus et attira leur attention. Chacun saisit son arc et ses flèches et, donnant la chasse à Aigle, ils essayèrent de l'abattre. Saisissant cette occasion, Castor se leva d'un bond, et plaçant du feu dans sa peau, là où elle avait été fendue, il retourna vers ses compagnons, chez qui il fut bientôt rejoint par Aigle. Il y eut un grand
tumulte en haut de l'échelle pour savoir qui descendrait le premier. En se
poussant et en se débattant, ils rompirent la chaîne de flèches avant d'être tous descendus et quelques-uns durent sauter. Poisson Chat tomba dans un trou et se cassa la mâchoire en miettes. Le Remora 2 se heurta la tête et s'en brisa tous les os ; à cause de cela, tous les autres animaux durent lui fournir chacun un os pour lui refaire une nouvelle tête, c'est pourquoi le Poisson Chat a une bouche
si particulière 3.
Les Indiens Sanpoil, qui appartiennent à la race Salish et vivent sur le
fleuve Sanpoil et le fleuve Columbia, en dessous de Big Bend, dans l'État de
Washington, racontent la même histoire avec des variantes insignifiantes 4. Ils disent qu'il plut une fois jusqu'à ce que tous les feux de la terre fussent éteints.
Les animaux tinrent conseil et décidèrent de faire la guerre au ciel de façon à rapporter le feu. Les hommes commencèrent au printemps et essayèrent de tirer leurs flèches jusqu'au ciel. Coyote essaya le premier mais ne réussit pas.
1 C. Hill Tout, « Report on the Ethnology of the Okanaken of British Columbia »,Journalof the Royal Anthropological institute, XLI (1911), p. 130.
2 Labeo. (N. d. T.)
3 C. Hill Tout, « Report on the Ethnology of the Okanaken of British Columbia », Journalof the Royal Anthropological Institute, XLI (1911), p. 146.
4 F. W. Hodge, Handbook of American Indians, II, 451.
James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 146
Finalement, le Chickadee (Penthastes atricapillus) arriva à tirer une flèche qui se fixa dans le ciel. Il continua de tirer, faisant une chaîne de flèches au moyen de laquelle grimpèrent les animaux. Le dernier à grimper fut l'Ours Grizzly, mais sous son poids, la chaîne de flèches se rompit, et il ne put rejoindre au ciel les autres animaux. Quand les autres animaux atteignirent le ciel, ils se trouvèrent dans une vallée près d'un lac où les habitants du ciel étaient en train de pêcher. Coyote voulut aller en éclaireur, mais il fut pris. Alors le Rat musqué creusa des trous le long de la rive du lac et Castor et Aigle se disposèrent à conquérir le feu. Castor entra dans une des nasses et fit le mort. On l'emporta dans la maison du chef où les hommes commencèrent à le dépouiller. Juste alors, l'aigle se percha sur un arbre près de la tente. Quand les hommes virent l'aigle, ils coururent dehors, et Castor remplit aussitôt une coquille de palourde de charbons ardents et s'enfuit en courant. Il sauta dans le lac et les hommes essayèrent de l'attraper dans des filets ; mais l'eau l'entraîna dans le trou qu'avait fait le Rat musqué. Les animaux retournèrent en courant à la chaîne de flèches, mais la trouvèrent brisée. Chaque oiseau prit alors un quadrupède sur son dos et descendit avec lui en volant. Seul Coyote et Remora demeurèrent en haut. Coyote s'attacha un morceau de peau de vison à chaque patte et sauta en bas. Il plana dans le ciel et atterrit enfin sur un pin. Le matin suivant, il fit parade de ses ailes, mais il ne put les ôter et fut transformé en chauve-souris. Le Remora dut sauter en bas et fut brisé en miettes. Les animaux raccommodèrent ses os ; mais comme quelques-uns manquèrent, ils mirent des aiguilles de pin dans sa queue, aussi le Remora a-t-il beaucoup d'arêtes 1.
Nous laissons maintenant les tribus de la race Salish qui habitent la partie
méridionale de la Colombie britannique, et nous passons aux tribus plus
septentrionales qui appartiennent à la grande famille des Athapascan. Parmi
ceux-ci se trouvent les Chilcotin ou Tsilkotin qui habitent la vallée de la
rivière à laquelle ils donnent leur nom ; leur territoire s'étend ainsi vers le 52° de latitude Nord 2. Leur histoire de l'origine du feu est la suivante :
Aux jours anciens il n'y avait pas de feu dans le monde, excepté dans la
maison d'un homme, et il ne voulait pas en donner aux autres hommes.
Corbeau résolut un jour de le voler, il réunit ses frères et ses amis et alla à la
maison de l'homme au feu. Le feu brûlait à côté de la maison et son
possesseur était assis à côté pour le garder. Dès qu'entrèrent Corbeau et ses amis, ils commencèrent tous à danser. Or, Corbeau avait attaché des copeaux dans ses cheveux, et en dansant il s'approcha du feu, de sorte que les copeaux prirent presque feu ; mais l'homme au feu y veilla attentivement pour l'empêcher. Ils dansèrent donc, dansèrent encore, jusqu'à ce que l'un après l'autre tous se fatiguassent et s'arrêtassent. Mais Corbeau continua. Et Corbeau dansa toute la journée, toute la nuit, et tout le jour suivant, jusqu'à ce que l'homme au feu se fatiguât lui-même de veiller et s'endormît. Aussitôt que Corbeau vit
1 Marian K. Gould, « Sanpoil Tales », dans Folk-Tales of the Sailshan and Sahaptin
Tribes, publiés par Franz Boas, pp. 107 sq.
2 Livingston Farrand, « Traditions of the Chilcotin Indians », The Jesup North Pacific
Expedition, vol. II, I re Partie (New York, 1900), p. 3 (Memoirs of the American Museumof Natural History) ; F. W. Hodge, Handbook of American Indians, I, 109.
James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 147
cela, il plaça sa tête de telle sorte que le pitchpin prit feu, et se précipitant hors de la maison, il courut par tout le pays, faisant jaillir des feux en différents endroits. L'homme au feu se réveilla, et voyant partout de la fumée, il comprit aussitôt ce qui s'était passé, et courut çà et là, faisant tous ses efforts pour retrouver son feu. Mais il ne le put, parce qu'il brûlait à tant d'endroits, et depuis cette époque les hommes ont toujours eu du feu. Or, quand les bois commencèrent à brûler, les animaux commencèrent à courir ; et ils échappèrent tous, sauf le lapin qui ne courut pas assez vite et fut rattrapé par le feu. Et c'est pour cela que les lapins ont des taches noires sur la plante du pied aujourd'hui. Quand les arbres eurent pris feu, le feu resta dans le bois, et c'est pour cela que les arbres brûlent aujourd'hui et que vous pouvez faire du feu en frottant ensemble deux morceaux de bois 1.

Les Indiens Kaska, autre tribu de la famille Athapascan, occupent un territoire qui se trouve au nord, dans l'intérieur de la Colombie britannique, sur le versant arctique des montagnes, bien loin au nord du territoire des Indiens Chilcotin 2 et racontent sur l'origine du feu une histoire qui est la suivante :
Il y a bien longtemps les hommes n'avaient pas de feu. Seul entre tous,
l'Ours en avait. Il avait une pierre à feu avec laquelle il pouvait faire du feu
n'importe quand. Il gardait jalousement cette pierre et la conservait toujours
attachée à sa ceinture. Il était un jour étendu près du feu, dans sa hutte, quand entra un petit oiseau qui s'approcha du feu. Ours dit : « Que veux-tu ? » Et l'oiseau répondit : « Je suis presque gelé, et je suis entré me chauffer. » Ours lui dit de venir l'épouiller. Le petit oiseau y consentit et commença à sautiller sur Ours en l'épouillant. En le faisant, il picora la ficelle qui liait la pierre à feu à la ceinture d'Ours. Quand la ficelle fut complètement déchiquetée l'oiseau saisit soudain la pierre et s'envola avec. Or, les animaux s'étaient déjà arrangés pour voler le feu et attendaient en ligne, l'un derrière l'autre. Ours donna la chasse à l'oiseau, et le rattrapa juste comme il atteignait le premier animal de la rangée. Comme il lui lançait le feu, celui-ci s'enfuit avec ; et comme Ours le rattrapait à son tour il le remit au suivant et ainsi de suite. Le feu fut enfin remis à Renard qui courut avec, vers une haute montagne. Ours était alors si épuisé, qu'il ne put suivre Renard et revint en arrière. Renard brisa la pierre à feu sur le sommet de la montagne et en lança un fragment à chaque tribu.
Ainsi, les nombreuses tribus de la terre entière eurent du feu ; et c'est pour cela que partout, maintenant, il y a du feu dans les rochers et les bois 3.

Les Indiens Babine, autre tribu de la race Athapascan, qui habitent l'intérieur du pays près du lac Babine, dans la partie septentrionale de l'intérieur de la Colombie britannique, ont aussi une histoire sur l'origine du feu. Ils disent qu'il y a longtemps, le seul feu du monde appartenait à un vieux chef qui le gardait pour lui seul, dans sa hutte, et ne voulait partager avec personne. Tous les hommes tremblaient donc de froid, sauf ce seul vieillard ; et comme il
1 Livingston Farrand, op. cit., p. 15.
2 James A. Teit, « Kaska Tales », Journal of American Folk-lore XXX (1917, pp. 427 sq.
3 James A. Teit, Ibid., p. 443.
James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 148
restait sourd à leur demande de feu, ils résolurent de lui en arracher par un
stratagème. Dans ce but, ils s'adressèrent au Caribou et au Rat musqué. Ils
fournirent au Caribou une coiffure de bois résineux où étaient attachés des
copeaux ; et ils revêtirent le Rat musqué d'un tablier et de peaux de marmotte.
Ils entrèrent dans la hutte du vieux chef, propriétaire du feu, et ils chantèrent
en entrant. Le Caribou et le Rat musqué se placèrent de chaque côté du foyer et surveillèrent avec vigilance le maître de la hutte. Les deux animaux commencèrent alors à danser. Comme ils dansaient, le Caribou, qui secouait la tête de côté et d'autre, à sa manière habituelle, s'arrangea pour allumer sa coiffure de bois résineux aux flammes du foyer ; mais le vieillard, qui était sur ses gardes, éteignit aussitôt le feu qui prenait. Peu après, au milieu des chants bruyants avec lesquels l'assemblée accompagnait la danse, le Caribou réussit de nouveau à mettre le feu à sa coiffure, et cette fois, le vieillard eut  grand peine à l'éteindre. Pendant qu'il était occupé de la sorte, le Rat musqué, qui était depuis longtemps exercé à creuser la terre et ne faisait qu'attendre son heure, saisit furtivement quelques-uns des charbons ardents et disparut avec eux sous le sol. Un peu plus tard, on vit une colonne de fumée s'élever d'une montagne à l'horizon. La fumée fut bientôt suivie de langues de feu et les hommes apprirent ainsi que le Rat musqué avait réussi à leur procurer du feu 1.
L'histoire selon laquelle les hommes auraient connu le bienfait du feu en
observant de la fumée et des flammes jaillies d'une montagne, est significative.
Elle donne à supposer que ces Indiens acquirent, ou plutôt crurent qu'ils
avaient acquis le premier feu, d'un des volcans en activité qui existent dans
cette partie de l'Amérique.

Les Indiens Haida de l'Île de la Reine Charlotte disent qu'il y eut jadis un
déluge par lequel tous les hommes et tous les animaux furent détruits, à
l'exception d'un seul corbeau. Cet animal n'était pourtant pas un oiseau ordinaire, mais, comme tous les animaux des vieilles histoires indiennes, il
possédait dans une large mesure les attributs d'un être humain. Par exemple, il pouvait ôter et remettre à volonté son manteau de plumes, comme un vêtement.
Il est même raconté dans une version de cette histoire qu'il naquit d'une
femme qui n'avait pas de mari et qu'elle lui faisait des arcs et des flèches.
Après la destruction de l'humanité par le déluge, ce corbeau remarquable se
maria avec une clovisse qui lui donna une fille ; et prenant cette fille pour
femme, il repeupla enfin la terre. Mais les hommes, ses descendants, avaient
de grands besoins, car ils n'avaient encore ni le feu, ni la lumière du jour, ni
l'eau douce, ni le poisson Golachan. Ces choses appartenaient déjà à un grand chef ou à une divinité nommée Setlin-Ki-Jash, qui vivait là où se trouve maintenant le fleuve Nasse. Le rusé, corbeau arriva pourtant à voler toutes ces bonnes choses à leur possesseur et à en gratifier l'humanité. La manière dont il s'y prit pour dérober le feu est la suivante. Il n'osa se présenter dans la maison du chef, mais prenant la forme d'une seule aiguille de pin, il flotta sur l'eau près de la maison. Or, le chef avait une fille, et quand elle alla tirer de l'eau, elle prit dans son récipient l'aiguille avec l'eau, et, buvant de l'eau, elle avala
1 R. P. Morice. Au pays de l'ours noir, chez les sauvages de la Colombie Britannique (Pariset Lyon, 1897), pp. 151-153. D'après cet auteur (p. 150), le même mythe se rencontre chez les Indiens Carrier ou Takulli, tribu Athapascan dont les Indiens Babine forment une branche. Comparer F. W. Hodge, Handbook of American Indians, I, 123, II, 675.
James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 149
l'aiguille sans s'en douter. Peu après, elle conçut et mit au monde un fils qui
n'était autre que le rusé, corbeau. Le corbeau put ainsi pénétrer dans la hutte.
Guettant sa chance, il ramassa un jour un brandon, et revêtant son manteau de plumes il s'envola par le trou de la fumée, emportant le feu avec lui et le
répandant partout où il allait. L'un des premiers endroits auquel il mit le feu
est l'extrémité nord-est de l'île de Vancouver et c'est pour cela que tant
d'arbres y ont l'écorce noire 1.
Une autre version de l'histoire haida, racontée dans le dialecte Masset, est
la suivante.
En ce temps-là, quand Corbeau voyageait, on ne voyait pas de feu et les
hommes l'ignoraient. Corbeau alla alors au nord, à la surface de la mer. Et
bien loin en mer poussait une grande algue, et le sommet de l'algue était
arraché, et beaucoup d'étincelles en sortaient. C'était la première fois que
Corbeau voyait du feu et il y alla le long du fond de l'océan. Les grands
poissons voulurent alors le tuer, tandis qu'il avançait. – La baleine noire, le
poisson diable, le sculpin et les autres. Possesseur du Feu était celui chez
lequel se rendait Corbeau.
Et, quand il entra dans la maison, Possesseur du Feu lui dit – « Viens
t'asseoir ici, chef. » Corbeau lui dit alors : « Le chef me donnera-t-il du feu ? » Le chef lui en donna comme il le désirait ; et, quand il le lui donna, il le lui
donna dans un plateau de pierre avec un couvercle par-dessus. Le corbeau s'en alla alors avec cela. Et quand il eut regagné la côte, il mit un fragment d'un charbon ardent dans un cèdre qui se trouvait là. Il entra dans la maison où vivait sa sœur. Papillon, lui aussi, se trouvait avec elle. Il alluma alors du feu dans sa maison. Comme il a mis un morceau de feu dans le cèdre, quand les hommes essaient d'allumer un feu de cèdre avec le foret-à-feu, il en sort du feu 2.

Les Indiens Tlingit de l'Alaska racontent aussi de merveilleux exploits du
Corbeau aux premiers jours du monde. Ils disent qu'en ce temps-là le feu
n'existait pas encore sur terre, mais seulement dans une île de la mer. Corbeau y vola et ramassant un brandon dans son bec, il revint en volant rapidement.
Mais la distance était si grande que, quand il arriva sur le continent, le
brandon était presque consumé, et même le bec du corbeau à moitié brûlé. Dès qu'il eut atteint la côte il laissa tomber le tison ardent sur le sol et les cendres éparses tombèrent sur des pierres et sur du bois. C'est la raison pour laquelle, disent les Tlingit, les pierres et le bois contiennent du feu, car on peut faire jaillir des étincelles de pierres en les frappant avec de l'acier, et on peut produire du feu avec du bois en frottant ensemble deux bâtons 3.
1 George M. Dawson, Report on the Queen Charlotte Islands, 1878 (Montréal, 1880), pp.149 B, 151 B (Geological Survey of Canada).
2 John R. Swanton, « Haida texts – Masset dialect », The Jesup North Pacific Expedition,vol. X, IIe partie (Leyde et New York), pp. 315 sq. (Memoir of the American Museum ofNatural History, New York).
3 H. J. Holmberg, « Uber die Völkter des Russischen Amerika » Acta Societatis
Scientiarum Fennicae, IV (Helsing fors, 1856), p. 339. Alph. Pinart, « Notes sur les
Koloches », Bulletin de la Société d'Anthéopologie de Paris, IIe, série, VII (1872), pp.793 sq. ; Aurel Krause, Die Tlinkit-Indianer (Iéna, 1885), p. 262. Le premier récit de cemythe semble être celui du vieux missionnaire russe Veniaminov auquel renvoie Krause.James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 150
Une autre version Tlingit de ce mythe est la suivante :
Au commencement les hommes n'avaient pas de feu. Mais Corbeau (Yetl)
savait que le Hibou des Neiges, qui vivait bien loin dans l'océan, gardait le
feu. Il  commanda à tous les hommes, qui en ce temps-là avaient des formes
d'animaux, d'aller l'un après l'autre chercher du feu, mais aucun d'entre eux ne réussit à en rapporter. Le Daim, qui avait en ce temps-là une longue queue, dit alors – « Je prendrai du bois à brûler et vous l'attacherez à ma queue. Avec cela, j'irai chercher le feu. » Il fit comme il l'avait dit, courut à la maison du Hibou des Neiges, dansa autour du feu, et passa finalement sa queue près des flammes. Le bois de sa queue prit alors feu et il s'enfuit en courant. Il se trouva qu'ainsi sa queue fut brûlée et depuis lors le Daim n'a eu qu'un trognon de queue 1.
Dans cette version Tlingit de l'histoire, ce n'est pas Corbeau lui-même,
mais Daim qui vole le feu en dansant autour de celui-ci avec du bois
combustible attaché à sa queue. Nous avons vu que précisément les Nootka,
les Kwakiutl et d'autres tribus du sud de la Colombie britannique content la
même histoire 2.
Une troisième version Tlingit de ce mythe est racontée, dans laquelle ni le
Corbeau, ni le Daim ne font figure de voleur de feu. Les Tlingit disent qu'au
cours de ses voyages, Corbeau arriva à un endroit où il vit quelque chose qui
flottait non loin du rivage mais sans jamais s'en rapprocher. Il rassembla toute espèce d'oiseaux. Vers le soir, il regarda cet objet et vit qu'il ressemblait à du feu. Il commanda alors à un Jeune Faucon, qui avait un très long bec, d'y aller en volant, en disant : « Sois très brave, si tu attrapes un peu de ce feu, ne le lâche pas. » Le Jeune Faucon atteignit l'endroit en question, saisit un peu de feu et revint en volant aussi vite qu'il pouvait, mais lorsqu'il rapporta le feu à Corbeau, son bec avait été brûlé. C'est pour cela que le bec du Jeune Faucon est si court. Corbeau prit alors du cèdre rouge et quelques pierres blanches comme on en trouve sur la plage, il y mit du feu, si bien qu'on en put trouver après par tout le monde 3.
Plus loin encore au Nord, chez les Esquimaux qui habitent les rivages
glacés du détroit de Behring, le corbeau joue un grand rôle dans les mythes
qu'ils racontent pour expliquer l'origine des choses 4. Ces Esquimaux disent
que, peu après l'apparition des premiers hommes sur la terre, le corbeau leur
1 Franz Boas, Indianische Sagen von der Nord Pacifischen Amerikas, p. 314.
2 Voir plus haut. [pp. 174 à 183 correspondant aux pages de l’édition Payot]
3 John R. Swanton, Tlingit Myths and Texts (Washington, 1909), p. 11 (Bureau of
American Ethnology, Bulletin, N° 39).
4 E. W. Nelson, « The Eskimo about Bering Strait », Eighteenth Annual Report of theBureau of American Ethnology, I re partie (Washington, 1899), pp. 452 sqq.
James George FRAZER, Mythes sur l’origine du feu (1930) 151
enseigna à faire un foret-à-feu et un arc avec un morceau de bois et une corde, en prenant le bois dans les buissons et les petits arbres que lui, Corbeau, avait fait pousser dans les vallées et les endroits abrités, et en mettant ensuite du bois sec sur de l'herbe enflammée 1. L'appareil à faire du feu que Corbeau, diton ici, révéla aux Esquimaux est évidemment le foret-à-feu à arc, où la corde d'arc, enroulée autour du foret-à-feu et tendue par l'arc, fait tourner le foret-à feu bien plus rapidement que lorsqu'on se sert d'une simple corde et que l'opérateur la tire des deux mains par les bouts 2. Les Esquimaux du détroit de Behring se servent actuellement de cette forme perfectionnée de foret-à-feu 3, ainsi que tout le reste de la race esquimaude 4, de même que quelques tribus d'Indiens de l'Amérique du Nord 5.
1 E. W. Nelson, op. cit., p. 456.
2 E. B. Tylor, Researches into the Early History of Mankind, p. 246.
3 E. W. Nelson, op. cit., pp. 756 sq., et planche XXXIV, fig. 2.
4 W. Hough, « Fire-making Apparatus in the United States National Museum », Report of
the National Museum, 1887-1888 (Washington, 1890), pp. 555 sq ; id., Fire as an Agent
in Human Culture, pp. 96 sq.
5 E. B. Tylor, Researches into the Early History of Mankind, p. 246, W. Hough, Fire as an
agent in Human Culture, pp. 97 sq.

Vous venez de lire "l'origine du Feu en Amérique du Nord" ces documents ont été empruntés dan un livre :

"Mythes sur l'Origine du Feu"

De James George Frazer (1930)

Vous pouvez retrouver se livre dans son intégrité (livre en ligne)

http://classiques.uqac.ca/classiques/frazer_james/mythes_origine_du_feu/mythes_origine_feu.pdf