Occupation d'Alcatraz Island, défense des Amérindiens (Marlon Brando

 

Occupation d'Alcatraz Island, défense des Amérindiens (Marlon Brando)

 

 

Marlon Brando
 s'inscrit en marge d'Hollywood pour faire de la défense des Amérindiens sa priorité. Il participe à des marches et s'implique dans le mouvement pour les droits civils dans les années 60.


Alcatraz Island

La tradition orale prétend qu'avant l'arrivée des Européens, les indiens auraient utilisé l'île comme lieu de bannissement temporaire. Si ce fut le cas, cette coutume cessa pendant la période espagnole, et l'île ne vit de nouveaux indigènes qu'à la fin du XIXème siècle. Les premiers étaient des prisonniers de guerre, Modocs de la bataille des Lava Beds ou compagnons de Geronimo. En 1895, dix-neuf Hopis furent emprisonnés pour avoir refusé la parcellisation des terres tribales et l'envoi de leurs enfants dans des internats. Pour leur montrer l'innocuité de cette magie blanche, on fit visiter à plusieurs d'entre eux des écoles de San Francisco, puis on les laissa rentrer chez eux après qu'ils eussent juré de ne plus interférer dans l'action de l'administration. Mais la résistance continua : des indiens furent incarcérés à Alcatraz jusqu'aux premières années du XXème siècle. La prison passa des mains des militaires à celle des civils : le pénitencier fédéral, mis en service en 1934, fut désaffecté en mars 1963.

Là où les dictatures ne l'empêchaient pas, les années 1960 furent celles d'une libération morale : hippies, minijupe, concerts pop et liberté sexuelle faisaient pendant à la guerre au Viêt-Nam. John Kennedy, assassiné en 1963, Martin Luther King Jr en 1968, affirmèrent le devoir de l'humanité d'aller vers des sociétés plus justes. On voyait les indiens sous un autre jour : les westerns ne les présentaient plus comme un élément du décor, romantique, suranné et plutôt nuisible, mais leur accordait soudain le statut d'êtres humains. La Flèche brisée, en 1950, Les Cheyennes, en 1964, Un homme nommé Cheval, en 1969, Little Big Man, en 1970, contribuèrent à leur rendre leur dignité dans l'esprit du public. Les chefs au pouvoir, anéantis par la lame de fond d'une civilisation à laquelle ils n'appartenaient pas, respectaient les voies juridiques : la nouvelle génération voulut sortir d'un siècle d'abattement moral : mieux intégrée dans la société américaine, elle réagit par des moyens plus démonstratifs.

Après la Seconde Guerre Mondiale, dans les réserves, où vivent près de 80% des indiens, le chômage est supérieur à 60%. Le Bureau des Affaires Indiennes (BIA) engage une politique d'intégration, une sorte d'exode rural administré, destiné à fermer les réserves les moins productives et faire migrer leurs occupants vers les villes. Les réserves plus riches continueront d'exister mais sont concernées aussi : la pollution due à l'exploitation des mines convient mal à une population résidente. On fait miroiter un emploi, une maison convenable : on trouve des volontaires pour quitter leur tribu et rejoindre une métropole. Mais la plupart ne trouvent que petits boulots, places d'ouvriers, de figurants... et des loyers élevés. Certains retournent à la morne vie des réserves : au moins, leur parentèle est là. D'autres restent et essayent de survivre. Réserve ou pas, beaucoup deviennent la proie de l'alcool ou de la drogue.

Après la fermeture de la prison, aucune branche de l'administration fédérale ne veut d'Alcatraz. Des journaux le disent. Des Sioux lakotas de Californie se mettent en tête de revendiquer des parcelles du terrain inutilisé : le traité de 1868, signé après la victoire de Red Cloud, souvent bafoué mais toujours en vigueur, mentionne que terrains et bâtiments fédéraux inoccupés pourraient être utilisés par les Lakotas pour leur usage personnel. Consulté, un avocat, confirme.

Le 9 mars 1964, Richard McKenzie, Al "Chalk" Cottier, Garfield Spotted Elk, Walter Means et Martin Firethunder Martinez prennent pied sur l'île. Belva, l'épouse de Cottier, s'est occupé des recherches légales. Les cinq hommes jalonnent leurs parcelles et placardent une déclaration :

" Conformément à la loi des Etats-Unis, nous, comme indiens Sioux, nous installons sur des terrains fédéraux inutilisés. Parce que nous sommes des êtres humains civilisés, et comprenons que cette action nous procure des terrains à coût nul, nous déclarons vouloir payer le prix le plus élevé établi par le gouvernement pour de la terre californienne _ 47 cents l'arpent. Nous proclamons notre intention de permettre au gouvernement des Etats-Unis de continuer à exploiter le phare, dans la mesure où il n'interfèrera pas avec notre colonie "

Les 47 cents sont le prix que paye le gouvernement pour racheter la terre des réserves aux indiens.

Richard McKenzie et ses compagnons signent une demande de concession légale, qu'ils se proposent de faire enregistrer à Sacramento, tiennent une danse de victoire et, pressés par l'avocat, quittent l'île après quatre heures d'occupation. Le lendemain, lors d'une réunion à l'American Indian Center, ils préciseront qu'ils ont aussi l'intention d'établir sur Alcatraz un centre culturel et un refuge pour les indiens. Que l'acte d'enregistrement ait ou non été déposé, on n'en entendit plus parler !

Le 9 novembre 1969, un nouveau groupe d'indiens prend pied sur l'île : Richard Oakes, un Mohawk, ouvrier pour gagner sa vie, étudiant à l'Université de San Francisco pour l'améliorer, saute par-dessus bord et nage jusqu'au rivage. Il a beau être sportif, et n'avoir que 75 mètres à parcourir, la force des courants suffit à l'épuiser. Ils sont soixante-quinze, presque tous étudiants Sioux, Blackfoot, Apache, Navajo, Cherokee, Winnebago, Cheyenne et d'autres tribus, qui l'accompagnent. Belva Cottier a participé à la préparation, mais les indiens ont refusé sa présence, arguant que si les conseils reviennent aux anciens, les jeunes sont plus aptes à l'action. Plusieurs tribus sont représentées : le groupe prend le nom de " Indians of All Tribes ".

Quelques heures plus tard, les gardes-côtes viennent, pour ramener ces gens en ville : une vingtaine d'entre eux retourne à Alcatraz le soir même. Le lendemain, de nouveau, les gardes-côtes leur enjoignent de se retirer : Oakes leur lit une déclaration, adressée au Grand Père Blanc et à son peuple. Les Indiens de toutes les Tribus revendiquent la possession de l'île par droit de découverte ! Le texte compare le délabrement des installations de l'île à celui des réserves et reprend avec dérision la façon dont on a traité les indiens depuis l'achat de Manhattan Island pour 24 dollars de verroteries. Il ne manque pas d'humour, n'est pas agressif, et les indiens restent sur l'île, mais la forme n'incite guère au sérieux politique.

Richard Oakes revient les 20 novembres, accompagnés de soixante dix-huit personnes, étudiants et ouvriers. Sa famille est parmi eux, comme d'autres couples et leurs enfants. L'opinion publique est plutôt favorable : la presse, une partie du public soutiennent les indiens. Jane Fonda, Marlon Brando, d'autres acteurs se rendent sur l'île. Creedence Clearwater Revival, un groupe de rock célèbre, fait don de 15000 dollars. Dès le mois de décembre, JohnTrudell, un Sioux Santee du Nebraska, vétéran de la guerre au Vietnam, émet quotidiennement de l'île vers deux radios de Berkeley et Los Angeles.

Empêtré dans la guerre au Vietnam et les manifestations qu'elle suscite, le gouvernement de Richard Nixon se garde d'envenimer les choses et joue l'usure. Sur l'île, des factions naissent. Par malheur, en janvier 70, Yvonne, la belle-fille de Richard Oakes, tombe d'une coursive et meurt quelques jours plus tard à l'hôpital de San Francisco. Elle n'avait que treize ans. Oakes ne retournera jamais à sur l'île. L'occupation continue sans lui. Les étudiants, remplacés, retournent à leurs cours. Bientôt, des hippies se joignent au groupe, amenant drogues et alcool.

Approvisionner l'île par bateau coûte cher. Des larcins ont lieu : trois personnes sont condamnées, après avoir vendu du cuivre volé dans les bâtiments inoccupés. Le gouvernement coupe l'électricité et retire la barge d'eau potable. En juin, un incendie endommage plusieurs bâtiments. Le mouvement semblait s'écarter de son but et le désordre règne : l'opinion publique commence à tourner. Une flèche à pointe d'acier atteint un bateau de touristes et porte un nouveau coup à la popularité des occupants. En janvier 71, deux pétroliers se heurtent près de l'entrée de la Baie, libérant plus de 3000 mètres cubes de pétrole brut dans le Pacifique. L'arrêt du phare, privé d'électricité par le gouvernement, n'y est pour rien mais l'opinion devint plus défavorable encore. Le 10 juin 1971, un groupe de marshals fédéraux et d'agents du FBI déloge les derniers occupants : il n'y a plus que six hommes, quatre femmes et cinq enfants. Un an plus tôt, ils étaient près de deux cents.

Pendant les 18 mois qu'a duré l'occupation, d'autres indiens ont manifesté à Seattle, Chicago, Plymouth, au Mont Rushmore. En juillet 1971, Richard Nixon annonce que, désormais, les amérindiens, qui n'avaient légalement acquis la nationalité américaine qu'en 1924, pourront s'autodéterminer ! Richard Oakes continuera son combat pour les droits des indiens avec trop de détermination. Peu porté lui-même à la violence, il est assassiné en 1972, sous prétexte de légitime défense.

Fondé par des Chippewas " relogés ", l'American Indian Movement (AIM), était né à Minneapolis en 1968. John Trudell, le radio d'Alcatraz, en devient président en 1973. La même année, deux cents Sioux armés, bientôt rejoints par les représentants d'autres tribus, occupent le hameau de Wounded Knee, lieu symbolique à cause du massacre de 1890. Marshals fédéraux et Garde Nationale coupent l'électricité et assiègent Wounded Knee. La bataille durera soixante et onze jours, avec des échanges de tirs quotidiens : deux Sioux mourront. Une chanson, qu'on entendait en France cet été là, commençait par : " We were all wounded, at Wounded Knee... ". Trudell restera président de l'AIM jusqu'en 1979, lorsque sa femme, ses trois enfants et sa belle-mère mourront dans un incendie d'origine indéterminée. Le harcèlement des autorités mettra quasiment fin à l'existence de l'AIM vers la même époque : si l'association subsiste, elle est beaucoup moins virulente que par le passé.

Attirés par la légende de la détention inexorable propagée par les livres et les films, plus d'un million de touristes vient chaque année à Alcatraz, qui fait partie du Golden Gate National Recreation Area. Les bateaux partent toutes les demi-heures de Pier 39, à Fisherman's Wharf.