Québec presque déserte avant Champlain

Voici à quoi pouvaient ressembler les « maisons longues » qu’a vues Jacques Cartier en arrivant à Stadaconé, en 1534. Chacune d’elles logeaient plusieurs familles apparentées. La photo ci-dessus est une reconstitution que l’on peut voir au Centre d’interprétation du site archéologique Droulers —Tsiionhiakwatha, situé à Saint-Anicet, au sud de Montréal.

 

Nous sommes le 3 juillet 1607. Samuel de Champlain vient de faire son deuil de l’Acadie, où il avait pour un temps songé à établir sa colonie, et rentrera bientôt en France pour quelques mois. Que se passait-il alors ici, à l’emplacement de Québec ? Qui habitait les environs avant que Champlain n’y plante son fameux village, l’année suivante ? Il existe une réponse courte : pas grand-monde. Mais de long en large, la vérité est plus compliquée.

 


 
Lorsque Jacques Cartier remonte le Saint-Laurent, en 1534, il compte 14 villages amérindiens entourés de champs de maïs sur la rive nord du fleuve — dont Stadaconé, à l’endroit où se trouve Québec, qui aurait abrité environ 500 personnes. Mais étrangement, quand Champlain débarque trois quarts de siècle plus tard, il ne remarque aucun de ces hameaux. Les cultivateurs de blé d’Inde se sont volatilisés.

Il restait bien des Amérindiens à Québec en 1607, dit l’archéologue Jean-Yves Pintal, mais c’étaient des chasseurs-cueilleurs qui n’occupaient pas la région de façon permanente et « officielle », pour ainsi dire. Les environs étaient une sorte de carrefour où plusieurs nations — principalement des Montagnais, mais aussi des Hurons, des Malécites, des Abénaquis et des Micmacs — venaient chasser et pêcher. « Ça restait un territoire qui présentait des ressources intéressantes, dit M. Pintal. C’est très riche pour la pêche, surtout dans toutes les embouchures de rivière, et il y en a plusieurs dans le secteur. Il ne faut pas oublier les oiseaux non plus, que les battures attirent. »

 

Mais qui étaient donc les habitants disparus de Stadaconé ? Et où étaient-ils passés ? Les Stadaconéens faisaient partie d’un groupe que les archéologues nomment maintenant « Iroquoiens du Saint-Laurent ». Le mot Iroquoien réfère à leur famille linguistique, qui comprenait une grande partie des agriculteurs des Basses Terres et des Grands Lacs, comme les Iroquois (qui ont donné leur nom à la famille), les Hurons et les Mohawks. On a pu relier le dialecte des Iroquoiens du Saint-Laurent au reste de la famille grâce au lexique d’une centaine de mots que Cartier avait notés à la fin de son récit de voyage, accompagnés de leur équivalent français.

 

Ces gens cultivaient principalement le maïs, la courge et le haricot ; ils devaient déménager leurs villages tous les 10 à 20 ans en raison, possiblement, de l’épuisement des sols. La chasse et la pêche demeuraient cependant une ressource alimentaire et vestimentaire importante — en particulier à Stadaconé, à une latitude où la culture du maïs avec des techniques de l’âge de pierre produisait moins. Comme le note l’archéologue Roland Tremblay dans Les Iroquoïens du Saint-Laurent, peuple du maïs, le gibier demeurait une affaire d’hommes, tandis que les femmes travaillaient aux champs. La présence continuelle de ces dernières dans les villages, alors que les hommes s’absentaient souvent pour chasser, conférait un statut particulier aux femmes de ces communautés. C’est pourquoi, écrit
M. Tremblay, les Iroquoïens du Saint-Laurent formaient une société matrilinéaire : la transmission familiale se faisait de mère en fille. En outre, ce n’était pas la mariée qui allait vivre dans la famille de son époux, mais bien l’inverse.

 

Leur division sexuelle des tâches n’avait d’ailleurs pas échappé à l’œil (très) européen de Jacques Cartier, qui semble avoir trouvé les hommes de Stadaconé bien peu vaillants : « Les femmes dudict pays travaillent sans comparaison plus que les hommes, tant à la pescherie de quoy font grand faict, qu’au labeur & aultres choses », écrit-il dans ses Relations.

 

Quoi qu’il en soit, ce mode de vie devait plutôt bien nourrir son monde, puisque les squelettes d’Iroquoïens du Saint-Laurent qui sont parvenus jusqu’à nous ont une taille moyenne de 1,72 mètre (5 pi 8) pour les hommes, ce qui était sensiblement plus grand que les Européens de l’époque.

 

Anéantissement

 

Et pourtant, ils n’en ont pas moins disparu... L’explication que les spécialistes retiennent maintenant comme la plus probable est celle d’un anéantissement par des peuplades rivales. L’accroissement de la population permis par l’agriculture avait en effet créé des tensions dans le monde iroquoien, comme en témoignent les hautes palissades dont se sont entourés les villages (sauf à Stadaconé, trop excentré) à partir du XIIIe siècle. Dans ce contexte, ajoute M. Pintal, les Européens peuvent très bien avoir agi comme déclencheur : le commerce qu’ils entamèrent avec les Amérindiens vers 1500 auraient attisé la convoitise de ceux qui n’avaient pas d’accès direct aux circuits d’échange puisque certains produits occidentaux, comme les haches de fer, étaient très prisés des autochtones. Comme les Iroquoiens du Saint-Laurent, ainsi que leur nom l’indique, vivaient en plein sur la principale voie commerciale, ils se seraient rapidement fait plus d’ennemis qu’ils ne pouvaient en combattre.

 

Même à cette époque reculée, note l’historienne Olive Patricia Dickason, les guerres tribales pouvaient mener à l’extermination de grands pans de population. Le chef de Stadaconé, Donnacona, a par exemple raconté à Jacques Cartier que deux ans avant son passage les Stadaconéens avaient été attaqués alors qu’« ilz estoient a passer la nuict tendans aller à Honguedo (dans la baie de Gaspé, faire la guerre à des rivaux), avec environ deux cens personnes tant hommes femmes qu’enfans. Lesquelz furent surprins en dormant dedans ung fort, qu’ilz avoient faict, ou misrent lesdictz (ennemis) le feu tout à l’entour & comme ilz sortoient les tuerent tous reservé cinq qui eschapperent ».

 

Tous les Iroquoiens du Saint-Laurent, heureusement, ne connurent pas un sort aussi tragique : des artefacts typiques de leur culture matérielle ont en effet été découverts dans des sites de peuples voisins (et ennemis) datant de la fin du XVIe siècle, ce qui suggère une sorte de « diaspora », dit M. Pintal. « Il y a probablement eu quelques batailles. Les gens ont pu tuer les hommes et ramener les femmes. Cela expliquerait pourquoi on retrouve de la céramique des Iroquoiens du Saint-Laurent dans les sites abénaquis, chez les Hurons et les Iroquois de l’État de New York. Il y a une sorte de diaspora. On voit que la nation a été anéantie, mais qu’il en est resté des individus éparpillés. »

 

 

 

Jean-François Cliche