Australie : les Gagudju,paroles d'aborigènes

PAROLES D’ABORIGENES
Par Stanley Breeden
Photos de Belinda Wright

 

Tout au nord de l’Australie, la culture des Gagudju se meurt. Ce peuple, ignoré des blancs et replié près de ses sites sacrés, perd irrémédiablement la mémoire : les anciens disparaissent sans pouvoir léguer aux jeunes les enseignements d’une mythologie vieille de quatre cent siècles. Deux journalistes ont pu suivre pendant un an, en compagnie de vieux sages, les chemins du savoir et du rêve aborigènes.
Le territoire des Gagudju se limite de nos jours aux frontières du parc national du Kakadu. Sur un espace de 17 000 Kms carrés, borde au nord par les formidables falaises du plateau d’Amhem se trouvent les grottes sacrées des aborigènes dissimulées dans les forets d’eucalyptus : leur emplacement n’est connu que d’eux seuls. Ces cavernes renferment des peintures rupestres dont certaines dateraient d’il y a 35 000 ans, donc bien antérieures par exemple à celles qu’on a découvertes en France à Lascaux (15 000 ans). Ces lieux de dévotion ne sont guère visités : la population du parc dépasse à peine une centaine de membres.

Comme il y a des millénaires, un aborigène vient d’embrocher un poisson à l’aide d’un javelot en bois. Les premiers habitants de l’Australie vivent ainsi en symbiose avec la nature dont ils font partie, disent-ils, au même titre que la terre, les arbres ou les animaux. Selon eux, tout ce qui vit est une part de l’homme. Et tout, dans leur comportement, possède une signification religieuse liée à ce qu’ils nomment « le temps du rêve » : cette expression traduit une vision du monde selon laquelle la société humaine doit son existence à des êtres créateurs zoomorphes.

Récit :

Pour nous extirper du foret d’eucalyptus, il nous a fallu 2h de marche dans la moiteur et les ornières. Mais notre récompense est là : un bloc de grès fissuré qui domine de ses 25 m le socle de sable fleuri sur lequel il semble reposer depuis l’aube des temps. Tout près, un buisson ébouriffé dissimule mal l’entrée de la grotte que Belinda et moi cherchons. Nous pénétrons prudemment dans la caverne sans échanger un mot. Dans un coin, un crâne humain et des ossements. Sur les parois, des animaux étranges, peints en ocre et carmin par un artiste depuis longtemps, oublié des hommes. Du moins, des hommes blancs. Car nous sommes à Malangangerr, au cœur du parc national du Kakadu, territoire aborigène de 17 000 Kms carrés, à l’extrême nord du continent australien. Et cette grotte est un abri naturel, habité sans interruption pendant 23 000 ans
Il y a à peine une décennie, l’endroit était encore fréquenté par les Gagadju. Sur le sol, gisent des pointes de flèches et les restes de bêtes tuées à la chasse. A coté des vestiges, les témoins d’une civilisation plus récente : canettes de bière, bouteilles de plastique, piles usagées. Sur les murs rocheux, de délicats dessins primitifs représentant un poisson  ou un échidné portent en surimpressions plus grossières de boucs, de porcs, de buffles qui datent, elles, d’un siècle environ. Dans la fraîcheur de la caverne, nous sentons une présence indéfinissable. Et pourtant, les Gagudju ont bel et bien abandonné le site de Malangangerr. Cent cinquante d’entre eux occupent désormais d’autres zones du parc.
Nous avons passé avec Belinda 18 mois dans le Kakadu. Venus pour photographier et filmer la faune sauvage et les paysages, nous avons peu à peu succombé à l’envoûtement de ce territoire mystérieux. Au début, lorsque nous croisions un Gagudju dans le bush ou sur une piste, nous n’avions droit qu’à un mince sourire. Les Gagudju n’aiment pas les visiteurs, leurs regards inquisiteurs ou leurs questions stupides. Durant de longs mois, nous n’avons fait que les entrevoir, trop occupés par notre mission. Pendant plus de  200 jours, nous avons guetté, filmé et photographiée la faune du Kakadu. Des semaines d’affût pour découvrir l’aire d’un couple d’aigles à poitrail blanc ou pour surprendre d’énormes crocodiles attrapant du poisson dans le bras mort d’une rivière. Pendant 7 mois, nous avons vécu repliés sur nous même, mais les yeux écarquillés. Nous avons tenté, enfin  de déchiffrer le message secret des nombreuses représentations picturales rupestres que nous rencontrions, par hasard. Pendant tout ce temps, nous étions regardés, par des gens possédant un sens aigu de l’observation ….

 

Un jour, alors que nous nous dirigions vers les états Alligator River, un chef aborigène a arrêté notre voiture. C’était big Bill Neidjie, très imposant avec ses cheveux blancs et sa haute taille. De sa voix profonde, proche du grondement, il nous a dit : « je vous ai observés. Vous prenez tout votre temps pour observer les animaux, pour méditer, tout comme les Gagudju » nous l’avons alors interrogé sur les animaux et les peintures. Il nous a dit : « venez me rendre visite. A Cannon Hill. Nous parlerons de ces choses » puis  il a disparu. Le jour suivant, nous nous sommes rendus au campement de Neidjie. Nous l’avons trouvé assis, jambes croisées, sous un arbre. Ce n’était que la première des nombreuses visites que nous lui avons rendues. Neidjie nous a aussi présenté d’autres chefs  avec lesquels nous avons évoqué certains aspects de la culture aborigène, ce qu’ils appellent leurs « histoires ». Nous avons ainsi pénétré pas à pas dans l’imaginaire des Gagudju
Il existe actuellement aucune trace écrite de cette civilisation ; elle  ne se perpétue que dans la mémoire d’une poignée d’anciens. Les Gagudju ne disposent pas d’autre bibliothèque. Ils ont évoqué pour nous Marrawuti, l’aigle qui attrape au vol l’esprit du mourant. Djuway  le ptilonorthynchidé (passereau de grande taille), qui veille sur les cérémonies initiatiques. Ginga le crocodile, faiseur de paysages. Les grands anciens ont un vocabulaire anglais très limité et il leur coûte beaucoup de s’exprimer dans cette langue. Pourtant leurs phrases brèves, prononcées d’une voix douce, leur parler abrupt ont quelque chose de poétique.
Neidjie dit par exemple : « d’abord, les hommes (blancs) sont venus, ils se sont mis à gouverner nos vies… vite. Ils apportent les boissons (fortes). Ils auraient du d’abord poser les questions sur les poisons, les grottes, les rêves, mais … ils foncent. Ils font l’école. Professeurs. Maintenant, les aborigènes perdent tout. » Pour comprendre les Gagudju, il faut se familiariser avec ce qu’ils appellent « le  temps du Rêve », principe expliquant la cohésion et les interdépendances du vivant, Silas Roberts, chef aborigène proche des Gagudju, décédé aujourd’hui, l’expliquait de la manière suivante : « Nous entretenons une relation spéciale avec tout ce qui est vivant. Nous pensons que tout ce qui se trouve dans la nature faite partie de nous. Tout ce qui existe sur terre est une partie humaine Le mot « rêve » fait allusion à la croyance selon laquelle la société humaine a commencé de vivre, il y a fort longtemps de cela, grâce à ces créatures. Ces grandes créatures sont aussi vivantes de nos jours qu’elles l’étaient au commencement. Elles sont éternelles, elles ne disparaîtront jamais. Elles font partie la nature et de l’environnement, comme nous. Le lien qui nous unit à toutes les choses naturelles est spirituel. »
On a utilisé les mots de « Rêve » et de « Temps du Rêve » pour transcrire littéralement les mots aborigènes, mais ils désignent une réalité qui n’a pas grand-chose à voir avec nos propres concepts. Le Rêve des aborigènes fait allusion au début de la vie et à sa continuation dans le futur. Les Gagadju racontent que, longtemps bien longtemps avant le temps du Rêve, avant que l’ont fut en mesure de mesurer le temps, le monde tait informe. C’était une masse tendre et mal équilibrée. Puis, au début du temps du Rêve, Warramurrungundji est sorti de la mer. Il a crée le relief terrestre et donné naissance aux êtres humains. Il a conçu les langages et l’organisation sociale. Puis sont arrivés d’autres créateurs : Ginga, l’ancêtre crocodile géant, a façonné les contrées rocheuses ; Gandagitj le kangourou a creusé les dépressions ; les serpents géants ont engendré les alignements de collines ; Marrawuti l’aigle a apporté des nénuphars dans ses serres et les a planté sur la plaine inondée…
Une fois que les grands esprits ancestraux ont eu terminé leurs actes créateurs, ils se sont installés dans le paysage, où ils se trouvent encore aujourd’hui. Warramurrunfgundji est un roc blanc dans la foret ; Ginga, une éminence rocheuse présentant l’aspect d’un dos de crocodile ; Gandagitj s’est mis sur le rocher sous forme de peinture, et il y est encore…Ces endroits sont appelés « sites du Rêve » ; ils enferment le pouvoir et l’énergie du temps du Rêve. L’essence et la puissance du temps du Rêve se trouvent également dans les gens et les animaux. Chaque individu a son propre Rêve, un totem animal qui le protège, le guide et lui parle des événements lointains.
Neidjie, insiste sur le fait que les choses vivantes et les sites du Rêve forment un tout, qu’ils sont les manifestations de la même force de vie. Il dit : « La terre (est) notre mère, l’aigle notre cousin. L’arbre, il pompe notre sang. L’herbe pousse. Et l’eau. Et nous ne sommes qu’un. » Il ajoute que lorsque les êtres ancestraux ont achevé leur travail, ils ont dit aux gens : « maintenant que nous avons créé ces choses, faites en sorte qu’elles restent en l’état pour l’éternité. Il ne faut rien changer. »

L’homme Blanc n’a pas de Rêve, il emprunte un autre chemin

 

Les humains ont donc été chargés de veiller sur la terre et sur tout le vivant. C’est ce que les Gagudju appellent « surveiller le pays » expression qui désigne en réalité le contrôle de l’ordre naturel des choses, en bref, de la vie sur la terre. Le temps du Rêve est dès lors cette force de cohésion, partout présente, qui maintient l’harmonie entre l’homme et son environnement. Elle est à l’œuvre depuis quarante mille ans. Comme ils font partie intégrante de la terre, comme ils sont la terre, les aborigènes ont du mal à comprendre pourquoi certains voudraient la modifier ou la détruire. Ils disent : « L’homme blanc n’a pas de Rêve, il emprunte un autre chemin. » Pour les aborigènes, il s’agit d’un chemin contre nature, susceptible de provoquer la catastrophe finale.
Afin de nous raconter leurs « histoires », Neidjie, accompagné de quelques anciens, nous a fait visiter des sites sacrés généralement inaccessibles aux non aborigènes. Lors de l’une de ces visites, nous avons appris qu’un vieux >Gagudju, George Namingum, se proposait de nous emmener voir les peintures rupestres de Yuwenjgayay. Le site se trouve sur le territoire du clan Namingum et c’est l’un des lieux sacrés dont il a la charge. Comme tous les anciens, Namingum, ignore son âge exact, mais il doit avoir 70 ans. C’est un homme courtois. Son corps couturé de cicatrices, témoigne pourtant des rudes conditions d’existence qui sont les siennes dans le bush..
Tôt le matin, nous sommes allés chercher Namingum. Nous avons suivi la piste noire des crêtes qui traverse le parc Kakadu, puis nous avons bifurqué et engagé le 4x4 sur un mauvais chemin haché de fondrières. Pendant des kilomètres, nous avons traversé les forets d’eucalyptus. D’un geste de la main à peine esquissé, Namingum nous fait contourner des arbres, traverser à sec des lits de ruisseaux aux berges abruptes. Toute trace de piste a disparu. L’océan de verdure des arbres nous engloutit in instant, dissimulant à notre vue les sommets de la colline. Les bouquets d’arbres se succèdent, tous semblables en apparence ; mais Namingum nous indique le chemin sans la moindre hésitation. La foret s’évanouit brutalement  et nous nous retrouvons devant un lit sablonneux d’une rivière d’une belle largeur dont les berges s’ornent  de grands casuarinas à feuillage retombant. A partir de là, nous ne pourrons plus progresser qu’à pied .Namingum ne tarde pas à s’écarter du cours du fleuve et à nous faire traverser des fourrés semés de fleurs pourpres. Soudain, nous nous trouvons au pied d’une paroi verticale de près de 200 mètres de haut. Nous pénétrons dans une grotte.
A hauteur d’yeux, des centaines de personnages nous regardent fixement. Il y a là des hommes, des esprits, mais aussi des kangourous, des crânes, des échidnés et d’innombrables représentations de poissons. Les Parois de la grotte, recouverte d’argile blanche et peinte en rouge ou en ocre jaune, s’anime d’une vie étrange : on y a fait figurer toutes les créatures, réelles ou imaginaires, du bush. La puissance du spectacle nous pétrifie. Nos regards reviennent irrésistiblement vers un grand personnage d’allure énigmatique, peint sur un diverticule (cavité en cul de sac) qui domine la galerie principale : l’homme chouette.
« Nous venions tous ici quand nous étions enfants dit Namingum, mon frère Kapirigi et tous les autres. Mon père lui aussi a peint ici. » Nous nous approchons des peintures et Namingum les commente. Associé à certaines opérations rituelles, l’acte de peindre à pour but de garantir dans l’avenir la présence des animaux qui servent soit de nourriture soit de totems, lies au Rêve. Namingum désigne du doigt une silhouette d’homme blanc, probablement, celle du premier à s’être aventuré dans cette région. On l’a représenté avec une chemise à manches longues, une cravate, un pantalon et des bottes. Il porte une arme, qui peut être un fusil ; mais comme, à l’époque, les aborigènes ignoraient encore tout de son mode de fonctionnement, il la brandit comme une lance. L’homme, de petite  taille est entouré de poissons et de kangourous plus grands que nature. Il pourrait bien s’agir de l’explorateur allemand Ludwig Leichhardt, le premier européen a avoir pénétré dans cette zone. Dans ce cas, il aurait réussi le double exploit de traverser Kakadu en 1845 et d’avoir conservé sa cravate en pleine moiteur estivale, à la fin d’un périple de quinze mois.
Nous interrogeons Namingum sur l’homme chouette. « Ce n’est pas une peinture, dit-il énergiquement, c’est Djawok, il s’est mis lui-même sur le roc. » Il ajoute qu’on ne saurait y voir une chouette et qu’il s’agit là d’une interprétation erronée d’homme blanc. Namingum explique que parmi les créatures ancestrales, humaines ou animales, nombreuses sont celles qui se sont posées sur le rocher, établissant du même coup leur site de Rêve. En peignant à ces endroits précis, on assure la continuité du temps de Rêve. Un examen plus approfondi des parois nous révèle qu’il y a là plusieurs couches superposées de fresques. Les Gagudju « invoquent » donc ce pouvoir depuis plusieurs générations.
Les peintures rupestres du Kakadu, qui se chiffrent par milliers, constituent l’une des merveilles du monde. Depuis des dizaines de milliers d’années, des hommes ont inscrit sur la roche des images qui défient le temps. Ils ont sur créer, dans une contrée reculée, l’un des plus grands trésors artistique de l’humanité. Les spécialistes estiment que certaines peintures remontent à vingt milles ans. D’autres leur attribuent une origine encore plus lointaine (35 000 ans et plus) ce qui reviendrait à dire que Kakadu est le berceau de l’art humain. Namingum dit que les représentations les plus anciennes – silhouettes humaines et animales d’un dessin très délié – ne sont pas l’œuvre de l’homme, mais bien des esprits, en l’occurrence des Mimi, esprits bien disposés envers l’homme et un peu timides. « Les Mimi ont appris aux premiers aborigènes l’art de chasser le kangourou, de peindre et bien d’autres choses encore. Demandez donc à mon frère Kapirigi. Il en sait plus long que moi la dessus.

 photo de Neidjie et Jonathan

Ce qui disparaît sous nos yeux, c’est toute une sagesse

 

Pour les deux anciens, Injuwanydjuwa est tout simplement ce rocher et la source de la force de vie. Les deux hommes nous précèdent ensuite sur le chemin d’une petite caverne dominant le roc. Sur la paroi, une peinture de l’être créateur. Iyanuk s’assied sous cette peinture et, utilisant des « bâtons chant » pour marquer le rythme, il entonne lentement le cycle d’Injuwanydjuwa. L’écho de sa voix, restée vigoureuse, vient frapper le rocher sacré, comme d’autres voix semblables l’ont fait pendant des siècles, voire des millénaires. Une fois la mélopée terminée, Iyanuk dit : » Nous ne sommes plus que deux, Neidjie et moi, à connaître ce chant. Mais lui n’a plus de voix, voyez vous. Donc je chante tout le temps à sa place pour que les choses restent en l’état, pour ne pas interrompre la tradition. Si je tombe malade ou s’il m’arrive quelque chose, il n’y aura plus personne. C’est probablement la dernière fois que je chante ici… »
Les anciens nous le rediront sur tous les tons. Ils éprouvent un trouble profond lorsqu’ils se rendent compte que leurs histoires sont en train de disparaître parce que personne ne veut prendre la relève. En prenant conscience de ce fait, nous avons nous mêmes ressenti un sentiment de tristesse et de frustration. Ce qui meurt sous nos yeux, c’est une civilisation ancienne, une sagesse et une philosophie qui ont permis à des être humains de vivre en harmonie avec le milieu naturel pendant quarante mille ans sans destructions ni dévastations, sans affaiblissement spirituel. Pour les Gagudju l’enjeu est crucial. L’un deux m’a confié : « Privés de notre culture et de nos lois, nous ne sommes plus rien. Nous n’avons plus d’esprit. Nous vacillons, privés d’assise, comme une petite plante fanée que le vent emporte. »
Lorsqu’un Gagudju meurt, on enveloppe son corps dans une feuille de leucadendron, puis on l’inhume ou on l’expose sur une plate forme dans la partie supérieure d’un arbre de haute taille. Un an plus tard, on recueille ses ossements, on les peints en ocre rouge et on les dépose cérémonieusement dans une petite anfractuosité de rocher. Les rites jouent en l’occurrence un rôle important et doivent être exécutés correctement pour qu l’âme du défunt soit libérée. Mais comme le remarque Iyanuk, ils ne sont plus très nombreux à connaître le rituel exact. « Il n’y a plus que moi et Neidjie. Personne d’autre ne connaît plus les chants, ni la danse appropriée. Quelquefois j’y réfléchis, je médite et je pleure avant de m’endormir. » Warriangal, un canyon aux parois encaissées près du rocher d’Injuwanydjuwa et imprégné de son esprit, est le site choisi par les gens du clan de Neidjie pour enterrer les morts. Iyanuk et Neidjie nous conduisent vers une sorte de petit caveau dans la paroi rocheuse. Nous nous dressons sur la pointe des pieds pour regarder à l’intérieur : quatre crânes nous fixent de leurs yeux vides. « Nos ancêtres » dit Neidjie.
Pourquoi les jeunes ne s’intéressent –ils donc plus à leurs traditions et à leurs lois ? La raison généralement invoquée par les anciens est qu’ils sont trop paresseux pour s’intéresser à leur héritage et trop préoccupés par les « hochets » du XXe siècle pour accorder la moindre attention aux rites de l’âge de la pierre (je vous expliquerai un peu plus tard). Cela est vrai de certains d’entre eux, mais pas de tous. Parmi les Gagudju, un petit groupe de garçons et filles prennent très à cœur leur mission de surveillance des terres : ce sont les gardes forestiers aborigènes du parc national du Kakadu. Tous les deux ans, des femmes suivent un cours intensif leur permettant d’apprendre les méthodes de gestion moderne d’un parc. Le fils de Neidjie, Jonathan Yarramarna, appartient à ce corps de gardes forestiers. Nous le rencontrons chez son père. Jeune homme robuste, Jonathan va se montrer au début très timide. Mais, au fil des mois, nous ferons mieux connaissance.
Nous ne tarderons pas à nous rendre compte qu’un lourd fardeau pèse sur ses épaules : « Nous sommes soumis à deux lois. La loi aborigène et la loi gouvernementale. Il nous faut les connaître l’une et l’autre et les respecter également. Nous devons remplir notre mission de deux manières différentes. Les anciens nous demandent de veiller sur le pays selon la tradition, alors que les autorités du parc attendent que nous rendions  les mêmes types de services que les autres gardes forestiers. Ca n’est pas facile. » Pendant  ses jours de congé, Jonathan se rend sur le territoire de sa tribu, autour de Canyon Hill, pour y chasser et y suivre les enseignements de son père. Il aime les vastes espaces, la liberté. Il sent parfaitement ce qu’a du être la vie « dans le bon vieux temps ». « Lorsqu’on part pêcher à la lance dans le bras mort de la rivière, on oublie les soucis et les frustrations quotidiennes. » Il sait que son activité de chasseur ou de pécheur fait parti intégrante de sa mission tutélaire dans les pays.  « Il faut que nous restions capable de vivre des ressources naturelles du pays. Nous devons conserver ce mode de vie ; Pour assurer la pérennité du temps du Rêve… »
Jonathan à quitté l »’école à l’âge de 16ans : il espérait devenir footballeur professionnel. Un accident de voiture près de la ville d’Alice Springs a mis brutalement un terme à son ambition. Mais c’est à Alice Springs qu’il a rencontré, puis épousé, Sharon, une blanche, de retour dans son Australie natale après un long séjour au Canada. La coule et leur fille Natacha essaient de vivre sous le signe de leur double culture. Jonathan qui patrouille sans cesse sur le territoire des Gagudju, sert également d’interprète aux touristes. Comme tous ses frères, il supporte mal l’augmentation constante du nombre des visiteurs qui viennent au Kakadu. En 1998, on devait enregistrer deux cent milles entrées dans le parc national bien que tous les sites de peinture rupestres, à l’exception de deux, soient interdits au public.



Photos de Jonathan, Sharon et Natacha

Nous embrassons la vie et les croyances de toute une communauté.

 

Un matin, nous accompagnons Neidjie et Jonathan ; ils vont visiter un site « réservé ». Le Hawk Dreaming, affleurement gréseux au cœur du pays ancestral. A mi-pente on y découvre une galerie qui occupe une place importante dans la mémoire des Gagudju. Neidjie entame une longue conversation avec Jonathan sur l’esprit de Garrkine, le faucon brun, résident de ces lieux. Au début du temps du Rêve, l’oiseau a montré aux humains comment pêcher différents poissons et comment le cuisiner. Sur la paroi, dissumulée au milieu de toutes les représentations de poissons et d’esprits, nous apercevons une main dessinée en blanc. Neidjie se tourne vers nous, tout sourire, c’est lui l’auteur de se dessin ; il avait 8 ou 9 ans lorsqu’il est venu ici avec son père. Nous continuons l’ascension entrecoupée de pauses fréquentes pour permettre à Neidjie de reprendre son souffle. Mais Neidjie est bien décidé à atteindre le sommet, quoi qu’il en coûte. <En haut, une brise fraîche baigne nos visages couverts de sueur. A nos pieds les sites de Injuwanydjuwa et Warriangal, territoires du clan, plaines, forets, « billabong », parcourus par les méandres de l’East Alligator River. D’un seul coup d’œil, nous embrassons la vie et les croyances de toute cette communauté.
Neidjie n’est pas revenu à cet endroit depuis trente ans. Assis sur un bloc de rocher, il jouit longuement du panorama. Puis il désigne du doigt à l’intention de Jonathan les principaux points de repère du paysage et en explique l’importance. Neidjie essaie systématiquement de nous impliquer dans la conversation, mais au bout de quelques instants il se voit contraint d’admettre que son anglais n’est pas suffisant pour expliquer tout ce qu’il faudrait dire. Il a du consentir un très gros effort physique pour atteindre le sommet. Et tout me laisse à penser que son esprit se mêle aujourd’hui pour la dernière fois avec celui de Garrkine, le faucon brun. Quelques jours plus tard, Jonathan accompagne de son père appliquera son pochoir sur une paroi rocheuse située près de Hawk Dreaming, manifestant avec le dessin de sa main son attachement à l’héritage aborigène
(Photo de la main blanche)
Avant notre départ du Kakadu, Neidjie décide de nous emmener dan les profondeurs du bush, à Djirrinbal, site ignoré des « Balanda », les hommes blancs. C’est là que les Gagudju fabriquaient jadis leurs outils de pierre. On y trouve les peintures rupestres, les étangs et les formes de paysages dessinées par Ginga le crocodile. La petite troupe part par une belle journée chaude de septembre. Il y a là Neidjie, Kapirigi, un troisième vieillard Ilkirr. Jonathan Yarramarna et d’autres gardes forestiers aborigènes, Belinda et moi.
Neidjie nous explique qu’il est rare que jeunes et vieux se rendent ensemble dans le bush pour un pèlerinage aux sources. Ils affichent tous une bonne humeur et une exubérance que nous n’avions jamais notées à ce degré chez eux. Dans le bush, nous suivons une piste à peine marquée. Au bout d’une heure, il nous faut quitter les voitures et effectuer les derniers kilomètres à pied. Finalement, nous émergeons d’une petite zone de foret humide pour nous retrouver au pied d’un pic de quartzite dont les parois abruptes se  dressent à une hauteur d’environ 230 mètres. Le spectacle impose le silence. Nos yeux glissent du sommet vers une superbe peinture rupestre, à hauteur d’homme : un kangourou entouré de signes symboliques. Kapirigi est le premier à se précipiter pour le voir et pousse des exclamations de surprise. Ilkirr, plus réfléchi, se contente d’admirer l’habilité de l’artiste. Sur la même paroi, nous découvrons d’autres dessins où l’on distingue la facture de tel ou tel clan. De sa voix posée, Neidjie donne de temps à autre un commentaire. Les gardes forestiers regardent en silence et écoutent l’ancien. Au-dessus des peintures rupestres, un tas de pierres donnent l’impression d’avoir été fraîchement taillées. Les éclats en sont répandus aux alentours sur une large surface. On s’est souvent demandé où les Gagudju fabriquaient leurs grattoirs, couteaux pointes de lance en pierre, depuis des centaines de générations. A Djirrinbal, on a l’impression que les derniers artisans viennent de quitter le travail. Pourtant, personne n’y taille plus de pierre, mais on trouve encore en abondance des noyaux de pierre dure (nucléus), à partir des quels les outils ont été obtenus
(Photo de la taille des couteaux)
Ilkirr qui bénéficie de « ‘l’assistance technique » de Kapirigi et de Neidjie montre à Jonathan et aux autres comment percuter un nucléus avec une autre pierre pour fabrique un couteau tranchant. Kapirigi explique qu’on lui a percé les narines avec un couteau similaire. Il se passe même un petit bâton dans la cloison du nez pour prouver que le travail a été bien fait.
Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons à proximité d’un trou d’eau alimenté par une cascade. Jonathan fait un feu et y installe la bouilloire à thé. Neidjie, d’ordinaire si calme, entame alors un monologue exalté. Il harangue les gardes : « Voyez-vous cette cascade ? C’est à cet endroit que Ginga, le grand crocodile, a tranché dans le roc pour rejoindre l’East Alligator River. Nous autres, les anciens, nous connaissons les histoires et il vous faudra les apprendre. Elles parlent toutes de la terre, des animaux et des aborigènes. Notre sang, le sang animal, la sève des plantes, tout cela c’est du pareil au même. Les vieux, ils savent ça. C’est pour cela que durant des milliers d’années ce pays n’a pas changé. Cela est notre culture. »

Dans vingt ans, il sera trop tard, nous serons partis.

« Nous l’avons appris de nos pères et de nos mère. Ils disaient « Asseyez-vous et écoutez ! » Si nous nous avisions de bouger, de parler ou de chercher à fuir, on recevait un coup de lance. Nous restions assis ; nous écoutions ; ça entrait lentement dans nos têtes. Les années passantes, nous retenions de plus en plus. Au début, nous nous sommes dit que tout cela n’avait ni queue ni tête. Mais au fur et à mesure que nous grandissions et que nous participions à des cérémonies, ces histoires prenaient forme. Et puis, à la dernière cérémonie, lorsqu’on devient un véritable adulte, on nous raconte une dernière histoire. Et tout s’éclaire. C’est cela qu’il faut que vous appreniez. C’est cela que nous sommes en train de perdre. Nous sommes maintenant de vieilles gens, il ne nous reste plus beaucoup d’années. Nous sommes les seuls Gagudju à pouvoir raconter. Alors écoutez, écoutez bien ! Accrochez vous ! Oubliez les motos ! Oubliez l’argent ! Voila votre véritable histoire… Si vous ne la retenez pas maintenant, vous pleurerez dans vingt ans parce que vous ne la saurez plus ! Mais il sera trop tard. Nous serons partis. » Les jeunes Gagudju ont écouté, médusé, ces propos pour eux fort inhabituels. Ils avaient l’air bouleversé par cette longue plainte.
Sept mois après cette visite mémorable à Djirringal, Kapirigi s’est éteint. Son corps, enveloppé dans une écorce, repose en haut d’un arbre, au dessus du rocher de Djuwarr. Kapirigi n’aura pas eu l’occasion de transmettre son enseignement à un « homme vrai ». Son frère Namingum non plus. Il est mort cinq mois plus tard. Comme le disait Big  Bill Neidjie : « Le roc demeure. La terre demeure. Je meurs et je place mes os dans une grotte. Ou bien dans la terre. Bientôt, mes os deviendront terre…Mon esprit a retrouvé sa terre…ma mère. »


Cet article a été écrit en 1988. Quand est-il aujourd’hui ? Que sont-ils devenus ?


Fin

 

 

Les photos sont de Belinda Wright

Tout un peuple a été chassé et dépouillé par l’Australie Blanche

 

L’année 1988 a été marquée par la célébration du bicentenaire de l’arrivée des Européens en Australie. Ces festivités ont ulcéré les aborigènes, premiers habitants du continent australien : « Les Indiens d’Amérique, disent-ils, se sont ils réjouis de l’établissement des blancs sur leur terre ? » Aussi, des le commencement des cérémonies le 26 janvier 1988 fut il décrété jour de deuil par les aborigènes. Environ 15 000 d’entre eux, venus des quatre coins de l’Australie, ont organisé pour la circonstance une manifestation pacifique à Sydney.
Sans relâche, le peuple aborigène continue de revendiquer la restitution de ses terres ancestrales. Lorsque les colons britanniques débarquent en 1788, 300 000 « indigènes » sont disséminés sur un immense territoire, grand comme 14 fois la France, venus probablement de l’actuelle Inde du Sud et de la Mélanésie, leur émigration remonte déjà à la nuit des temps. Des le début, les britanniques font si peu de cas de cette « brassée de sauvages » éparpillés sur des milliers de kilomètres qu’ils fondent dans leur colonie sur le concept de « terra nullius » (terre inoccupée). Les aborigènes seront rejetés à l’arrière plan de la nouvelle société qui se forme sans droits, sans identité, ravalés au rang des autruches et des kangourous. Jusqu’au milieu du XXe siècle, cette culture quarante fois millénaire va donc demeurer totalement ignorée par les australiens blancs et manquer de très peu d’être anéantie.
On dénombre en 1988 près de 200 000 aborigènes pour une population totale de 15 millions des ressortissants soit 1,2% de la population australienne. Ce groupe humain est partagé en 500 ethnies parlant 270 langues, subdivisées en 600 dialectes. Ce qui ne facilite guère leur unité et ne favorise pas leur intégration dans une société blanche. Intégration qu’ils ne souhaitent d’ailleurs généralement pas.

Massacrés jusqu’en 1920

La plupart sont concentrés dans les régions septentrionales du pays. Les aborigènes n’ayant jamais obtenu designer de traité avec leurs envahisseurs, ils n’ont bénéficié d’aucune existence juridique pendant plus de cent cinquante ans. Expulsés de leurs terres, déplacés, ces citoyens de troisième zone ont été l’objet de nombreux massacres jusqu’en 1920, puis de sédentarisation forcée jusqu’au début des années soixante. Beaucoup viennent échouer à la périphérie des grandes cités, sans emploi, voués au désœuvrement dans de sinistres bidonvilles.
Pourtant à partir de 1963, un certain nombre d’Australien se sont émus de cette situation et ont organisé des manifestations afin d’aider ces « maudits de la terre »à faire connaître  leurs revendications. Mais une nouvelle épreuve s’est annoncée pour les aborigènes : on découvre sur le territoire de certaines réserves d’importants gisements de minerais (bauxite, pétrole et uranium) Pour les exploiter, le gouvernement n’hésite pas à déplacer encore une fois ses occupants. On reparle encore d’eux en 1972 lorsque le gouvernement blanc décide la création d’un ministère des affaires aborigènes. Cette année là, à l’occasion d’un premier grand rassemblement, ils marquent leur entrée sur la scène politique en arborant leur drapeau, cri de ralliement de leur peuple : un rond jaune posé sur deux bandes horizontales, noire en haut, rouge en bas. Symbole de leur peau noire posée sur la terre rouge ancestrale, surmonté du soleil de l’espérance.

Nouveau pas en avant en 1973, avec la création du Comité consultatif  national aborigène (NACC), composé de 41 représentants élus chargés de discuter auprès des autorités fédérales blanches du règlement des conflits entre « les deux peuples ». Trois ans plus tard, un décret fédéral du gouvernement travailliste australien institue une procédure de recours en justice permettant aux aborigènes de revendiquer leurs territoires. Une demi victoire, puisqu’ils en ont récupéré 10% en 1988.
En dépit de certains assouplissements, les conditions d’existence et le pouvoir économique des aborigènes demeurent fort précaires : 7 000 d’entre eux vivent dans des réserves et 20 000 dans des missions. Certains ont réussi à revenir sur les terres ancestrales dans la profondeur du bush. Dans ces villages en pleine nature, la vie se révèle, malgré l’insalubrité des installations, plus compatible avec leurs aspirations que dans les ghettos urbains où tentent de survivre 90 000 déracinés. L’espérance de vis des « abos », comme les appellent les autres australiens, reste très en dessous de la moyenne nationale : cinquante deux ans, alors qu’elle est de soixante douze ans pour les blancs. Par manque d’hygiène et en raison de la malnutrition, ils sont plus sensibles à des maladies telles que la syphilis, le trachome ou la lèpre. Du fait de leur isolement, ils bénéficient rarement d’une assistance médicale suffisante. Autre plaie qui les frappe : le chômage et sa terrible conséquence l’alcool. Enfin, la proportion d’analphabètes et de 50% à 70%/
Ils se heurtent constamment aux problèmes de discrimination raciale et d’inégalité devant l’emploi. Leurs salaires sont toujours inférieurs à ceux des autres Australiens. Peu d’entre eux atteignent le niveau des études supérieures : 2% seulement sont détenteurs de diplômes supérieurs  et les aborigènes qui accèdent aux professions libérales se comptent sur les doigts des  deux mains. En revanche, ils ont obtenus dans certains états l’ouverture d’écoles indépendantes où l’on enseigne dix langues aborigènes. Le fond du problème est qu’il n’existe pas à vrai dire « une » situation aborigène, mais une multitude de cas d’espèces. En 1980, les aborigènes ont envoyé une délégation aux Nations unies pour faire valoir leurs droits. Leur but : se faire reconnaître sur le plan international. Pour l’instant (en 1988), ces laissés-pour-compte attendent encore les dernières promesses qui leur ont été faites se concrétisent. Le premier ministre australien Bob Hawke, élu en 1983, ne s’est il pas engagé à conclure avec eux avant l’expiration de son mandat en 1990, un traité leur reconnaissant le statut officiel de « premiers occupants de l’Australie » ? Une commission crée par le ministère des affaires aborigènes sera nommé en janvier 1989 afin de réglé en particulier la question de la restitution des terres ou de fixer le taux de dédommagements.
Jusqu’à présent, un premier engagement a déjà été tenu. Le célèbre massif montagneux d’Ayers Rock, qui s’élève solitaire, au centre du désert du territoire du nord, haut lieu de la spiritualité aborigène, a été rendu à ses légitimes propriétaire en octobre 1985. Une victoire qui sera peut être suivie d’autres. Et puis, pour faire patienter l’espérance, il reste l’humour. En janvier 1988 alors que commençaient es fêtes du bicentenaire un citoyen aborigène, résidant en Grande Bretagne, loua un esquif, aborda la terre anglaise et, plantant son drapeau rouge, noir et or dans le sol, déclara prendre possession de cette nouvelle colonie au nom du « vrai » peuple australien.

 

Cet article a été écrit en 1988 mais comment a évolué la situation des aborigènes aujourd’hui, en 2004 ?  C’est ce que je vais essayer de vous expliquer dans de prochains articles

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