Enfants réunionnais déportés

Il y a longtemps que je n’avais parlé des peuples du monde. Mais  les journaux m’ont fait réalisé que les problémes concernant les peuples du monde étaient à ma porte (France) c’est pourquoi j’ai voulu parler des enfants  réunionnais déportés dans la creuse . Un sujet que peu de français connaissent .

Un article datant du 17 aout 2005 dit ceci :

 

Les Réunionnais de la Creuse veulent faire reconnaître leur "déportation" en métropole
LE MONDE | 17.08.05 | 13h17  •  Mis à jour le 17.08.05 | 13h17
GUÉRET de notre envoyé spécial


e Gilbert Collard et Simon A-Poi, président de l'Association des Réunionnais de la Creuse, ont indiqué, mardi 16 août, lors d'une conférence de presse à Guéret, qu'ils assignaient l'Etat devant le tribunal administratif de Limoges pour "violation des lois sur la famille et sur la protection de l'enfance, violation des conventions internationales, non-respect des droits de l'enfant" . L'affaire devrait être examinée à l'automne. "Ce n'est pas gagné, mais c'est une bagarre qu'il faut mener" , a déclaré Me Collard, avocat de l'association.
Cette nouvelle démarche, qui s'inscrit dans une action engagée il y a trois ans, permettra d'éclairer une histoire méconnue. De 1963 à 1980, 1 630 enfants de 7 à 14 ans ont été transférés par la direction départementale des affaires sanitaires et sociales (Ddass) de la Réunion en métropole (Le Monde du 9 février 2002). Michel Debré était alors député de l'île, et son argument était double : aider les familles pauvres à assurer une formation à leurs enfants, et contribuer au repeuplement de la Creuse, du Gers et de la Lozère.

 


SUR FOND DE PAUVRETÉ
Un transfert que l'Association des Réunionnais de la Creuse qualifie de "déportation". En fait de formation, a relevé Simon A-Poi, arrivé le 6 septembre 1966, la plupart de ces enfants ont été placés dans des fermes. Et "certains étaient moins bien traités que les vaches", a-t-il affirmé.
Mais le coeur du dossier repose sur les conditions de ces transferts. Les enfants, a expliqué Lydie Cazanove, arrivée en 1964 à l'âge de 13 ans, "étaient fichés en trois catégories : les "O", orphelins ; les "A" abandonnés ; les "RT", retenus temporaires, dont le lien familial n'était pas juridiquement brisé. Et les fiches précisaient le physique des enfants : noir, métis, mulâtre, blanc, hindou." "Il y a eu des chantages , a ajouté Simon A-Poi. On échangeait un enfant contre la promesse de l'effacement d'une dette ou l'espoir d'un logement moins insalubre, on faisait miroiter aux familles un meilleur avenir, on a fait signer d'une croix des déclarations d'abandon à des parents illettrés."
Selon Me Gilbert Collard, "on ne tenait aucun compte des fratries". "Des frères et soeurs étaient mis dans l'avion, et, une fois en France, le garçon était dirigé sur une destination, la fille sur une autre, ils ne se voyaient plus, a-t-il poursuivi. Parfois aussi, on n'enlevait à la famille qu'une partie des enfants." Affirmation corroborée par Jacques Dallot, arrivé en 1966 à l'âge de treize ans, qui a "tout oublié" de son enfance réunionnaise, et qui, en retournant sur l'île pour la première fois en 2004, a retrouvé une soeur dont il ignorait l'existence.
Après des décennies de silence, l'Association des Réunionnais de la Creuse s'est constituée en 2002 pour porter le dossier sur la place publique. Commandé par Elisabeth Guigou à l'époque où elle était ministre des affaires sociales et remis en octobre 2002, un rapport de l'inspection générale des affaires sociales (IGAS), que Me Collard qualifie d'"ambigu" , fait porter la responsabilité de l'initiative au seul département de la Réunion, "alors que c'était bien une politique gouvernementale qui était à l'oeuvre", a-t-il insisté.

Georges Châtain
Article paru dans l'édition du 18.08.05

 

Mais comment en est on arrivé là ?

 

Dans les années 1960, Michel Debré voulait repeupler la Creuse
Quarante
ans plus tard, le scandale éclate.
Plus de mille enfants issus de milieux pauvres ont été enlevés illégalement à leurs parents et ont servi d’esclaves à des paysans français.
Aujourd’hui adultes, colère et espoir mêlés, ils veulent renouer les fils de leur destin

Jean-Philippe Jean-Marie, 9 ans en 1964. Son père est en prison. Sa mère fait des ménages loin de leur case créole dans les hauts de Saint-Denis de la Réunion. Lui va chercher l’eau à 800 mètres de là et garde ses quatre petites sœurs. L’école passe après. «Le premier Prisunic venait d’ouvrir dans l’île, se souvient l’homme qui, après une odyssée de trois décennies, a fini par retrouver sa ville natale où il tient un restaurant, le Soleil des Manguiers. On se promenait au milieu d’étalages de marchandises. "Donne-moi ce petit collier", me demande ma petite sœur. Difficile de résister.» Pris sur le fait, il est catalogué «enfant à risques» et emmené au foyer de l’Apep à Hell-Bourg, dans le cirque volcanique de Salazie. «Hell, c’était bien l’enfer. Rackets, passages à tabac, abus sexuels. J’étais devenu le roi de l’évasion. Je voulais rentrer chez moi. On me reprenait chaque fois.»

Jean-Pierre Gosse, 12 ans en 1964. Il vit dans le bidonville de Sainte-Clotilde. Pour aider sa mère célibataire, il récupère le cuivre et le verre dans la grande décharge de la capitale. Un jeudi, deux assistantes sociales de la Ddass l’accostent, un paquet sous le bras. Deux camions en plastique et quatre sucres d’orge pour lui et son petit frère. «A quelle heure rentre ta maman? Que fait ton père? Fais voir où tu dors.» Dans la case: une lampe à pétrole, un réchaud à alcool, deux lits. «Ce n’était pas un quatre étoiles», dit cet artisan plâtrier qui vit aujourd’hui à Ahun, dans la Creuse. Les «faiseuses de miracles» reviennent peu après et proposent à la mère d’emmener l’aîné en colonie de vacances. «Colo», «colon», le mot résonne comme «vraies vacances de petit Blanc» aux oreilles de la femme de couleur. Et le voilà embarqué en 2CV camionnette au foyer de Hell-Bourg, lui aussi. «Quel était donc notre profil pour avoir mérité cela?», s’interroge Michel Calteau, aujourd’hui agent technique à Limoges, enlevé à sa mère au Port dès 1958 pour connaître, onze années durant, ces «bagnes d’enfants» qu’étaient les foyers. «Nous n’étions ni des voyous ni des délinquants. Seulement des gamins que l’administration avait décidé de soustraire à l’affection des nôtres.»

Jean-Jacques Martial, 7 ans en 1966. Chez la nourrice de Saint-André, tous les petits détalent chaque fois qu’ils entendent le bruit de «la 2CV camionnette bleue qui vient chercher les enfants». Le va-et-vient des assistantes sociales se fait incessant. Les fiches de signalement se multiplient. Tenue de l’enfant: «douteuse». Alimentation: «mieux équilibrée, mais pour combien de temps»? Père: «dépourvu du sens des responsabilités». Mère: «peu intéressante». «Un jour, on nous a raflés», raconte le «petit créole mi-sombre» devenu, après son adoption sous le nom de Barbey et après une vie de galères, cuisinier dans un collège à Coursan, près de Narbonne. Direction de la redoutée camionnette: le foyer des Pupilles de Saint-Denis. Même destination pour Marie-Thérèse Gasp, confiée par sa mère, après son baptême en 1963, à une pouponnière tenue par des religieuses au Tampon. «En attendant qu’elle aille mieux.» Puis transférée sans préavis à Saint-Denis. «Abandonnée morale», d’après l’enquête sociale. «Le jour où ma mère s’est adressée à la mairie de Saint-Leu pour me reprendre, dit cette femme qui réside aujourd’hui au Mans sous son nom d’adoption, Dominique Foucher, on lui a dit que j’étais en France.»

Terrain de chasse favori des services de la Ddass du département de l’océan Indien: l’indigence et l’ignorance. On ratisse les quartiers déshérités. Une fois l’enfant sous contrôle dans un foyer, on fait pression sur les parents pour qu’ils l’autorisent à partir en métropole. Promesses d’un bel avenir, d’études poussées, de métiers valorisants, médecin, architecte, avocat. Et, bien entendu, de retour en famille tous les ans pour les grandes vacances. «Mon père m’a parlé d’une chance qui ferait de moi un être à part», se souvient José Cotché, retraité à la Réunion après vingt-six années sous les drapeaux. Il avait 11ans en 1966 à Sainte-Marie quand sa mère est morte, laissant son père, homme à la vie mouvementée, en charge d’une nombreuse progéniture. «Ma mère me voyait déjà poser pour la photo de l’école avec une petite cravate, comme dans les magazines, et revenir à la Réunion en aviateur», dit Jean-Philippe. «La mienne disait: "Mon petit bonhomme va devenir un grand bonhomme. On fera de lui un monsieur", raconte Jean-Pierre. On a abusé de sa précarité et de sa crédulité. Elle ne pouvait pas se douter de ce qui allait suivre.» Illettrés pour la plupart, sous pression de la toute-puissante administration, savent-ils vraiment ce qu’ils font, ces parents qui apposent une croix ou un pouce trempé dans l’encrier au bas des documents? Inutile de leur forcer la main, puisque c’est «dans l’intérêt de l’enfant».

Le plan est conçu par les hautes instances de l’Etat. Maître à penser: Michel Debré, élu en 1963 député de la Réunion, où il est parachuté sur ordre du Général, et où il règnera jusqu’en 1974. Son obsession: la démographie affolante de l’île. Que faire quand «les morts ne remplacent plus les vivants» comme autrefois, lorsque sévissaient choléra et malaria, guerres mondiales et grippe espagnole? Simple. Y a-t-il surnatalité dans l’île et dénatalité en métropole? Graine de chômeurs là-bas et manque de jeunes bras ici? On fera d’une pierre deux coups. La politique de migration massive du Bumidom se chargera de niveler le trop-plein et de colmater les vides. Six à huit mille départs d’adultes, chaque année durant une décennie, à qui on promettra monts et merveilles et qui déchanteront, une fois franchi l’océan. Une centaine d’enfants dans le lot qu’on enverra 10000 kilomètres plus loin repeupler la Creuse. Mais aussi le Gers, l’Aveyron, le Tarn, la Lozère, le Cantal et autres départements en voie de dépeuplement. Entre 1963 et 1973, selon les statistiques de la Ddass du département d’outre-mer, 1136 «pupilles» réunionnais feront le grand voyage. Les plus jeunes ont 6mois, les plus âgés 18ans. Des fonctionnaires zélés s’emploient à appliquer de façon expéditive et semi-clandestine, dans le «fait noir» comme on dit en créole, le froid calcul de «Papa Debré». «Un trafic d’enfants déguisé», affirme Jean-Philippe. Jean-Roland Barthes, à la tête de la Ddass Réunion, est muté en 1965 dans la Creuse pour activer l’opération. Il crée, au tout nouveau foyer de l’enfance de Guéret, un poste pour sa compagne, Jacqueline Payet, une assistante sociale réunionnaise qu’il épouse en métropole.

Le pont aérien d’enfants est inauguré. «On avait tous le même costume bleu, la même valise avec le même contenu, se souvient José. Dans l’avion, à part les membres de l’équipage et des prétendues familles, qui n’étaient autres que des assistantes sociales, il n’y avait que des enfants.»
A l’arrivée, après cinq jours de vol et de longues escales, la plupart prennent le train pour le foyer de Guéret, qui sert de centre de tri. Le choc est rude. Arrivés le soir, les petits créoles se retrouvent le lendemain, non pas sur les bancs de l’école, mais placés dans les fermes isolées du plateau de Millevaches. La morsure du froid est cruelle pour ces enfants des tropiques. Compte tenu de l’inversion des saisons, l’hiver, ils passent de +35 °C à -10 °C.
«Ça m’a fusillé, raconte Jean-Pierre. Je dormais dans les granges, sur la paille. Je cassais la glace dans l’abreuvoir pour me débarbouiller. Quand je coupais les choux ou les ronces, mes doigts étaient raides. Une fois on m’a emmené à l’hôpital, les mains et les pieds gelés. Chez le quatrième agriculteur où on m’a placé, je pouvais enfin me réchauffer les mains sur une ampoule électrique.» Et José: «Pas de chaussettes dans mes sabots pour marcher dans la neige. Une simple chemise et des culottes courtes.»
La rudesse du climat du Massif central va de pair avec celle de bon nombre de familles d’accueil. «Des nègres, ils n’en avaient jamais vu en vrai, dit Jean-Jacques. Les gosses du coin venaient nous toucher la peau pour voir si ça déteignait.» «Jamais de baignoire, jamais de serviette pour moi, des fois que ça tacherait», se rappelle Jean-Charles Serdagne, 13ans en 1966, et aujourd’hui chauffeur routier à Limoges. «Quand on vit dans un monde métissé, aucun terme n’est péjoratif, note Michel. A la Réunion, on pouvait dire: "Tiens, le chinois! Oh té, le cafre (africain), le malabar (indien)!" Il n’y avait aucun problème.» Dans la Creuse, ils comprennent vite le sens de «noiraud», «négro», «petit singe», «cocotier», «chocolat», «Blanche-Neige». «A Hell-Bourg, j’aurais voulu être un petit "cafre". Avec leurs cheveux enroulés, ils craignaient moins les coups, se souvient Jean-Philippe. A Guéret, je voulais être un petit Blanc. Mais pour eux, mon créole c’était du petit nègre.» «Je n’ai jamais aimé mon regard noir, avoue Marie-Thérèse, née de mère «cafrine » et de père «malabar». Encore aujourd’hui, je fais un gros blocage avec les Réunionnais. Mes amis me le reprochent: "Tu renies tes racines."»
Les familles d’accueil, qui touchent une subvention de la Ddass pour recevoir ces petits «orphelins» dont les parents attendent en vain le retour, trouvent normal de leur faire garder les moutons, nettoyer la porcherie, nourrir les bêtes, soulever le foin, couper le bois, manier la faux, la serpe et le râteau, et ce, sans un sou d’argent de poche. Tandis que leurs propres enfants vont à l’école en ville, ils exploitent à la ferme une main-d’œuvre gratuite et corvéable à merci. Déracinés, largués, sans soutiens ni repères, les petits exilés dépérissent. «Arrachez un bananier à la Réunion et essayez de le faire pousser dans la Creuse!», s’insurge Jean-Philippe. Loin de leurs familles, de leur langue, de leur nourriture, de leur soleil, certains perdent la boule. Ils parlent aux arbres en créole, aux moutons, aux photos dans les cimetières. Ou bien ils s’enfuient dans les bois jusqu’à ce que la faim les ramène, ou les gendarmes. L’exil forcé fait des ravages. Séjours en hôpital psychiatrique, tentatives de suicide. Jean-Pierre essaie de se pendre à une branche avec une chaîne de vache, puis de s’ouvrir les veines. Il est sauvé in extremis. D’autres ne se rateront pas.
En 1969, la révolte couve au foyer de Guéret. Pour arrondir les angles, on nomme à sa tête un Réunionnais, Alix Hoair. Cet enseignant de Saint-Benoît est venu soigner sa tuberculose dans un sanatorium de la Creuse et a épousé l’infirmière qui l’a guéri. «Le premier jour, raconte-t-il, je vois arriver un paysan qui me dit: "Je veux un petit Noir. Ça bosse, ça prend un repas par jour, ça couche dans la paille et ça se chausse de sabots."» Le nouveau directeur prend vite la mesure de la situation. Enfants en âge scolaire non scolarisés. Petits commis fermiers et apprentis non payés. «Je le dis à haute et intelligible voix, témoigne aujourd’hui ce fonctionnaire de 75ans à la retraite. Ils étaient tous à la même enseigne, qui était celle de l’esclavage.» Il découvre que la plupart sont là depuis bientôt cinq ans, et qu’ils ne sont jamais retournés à la Réunion. Il écrit à Michel Debré, alors ministre de la Défense et toujours député de l’île, pour lui demander d’affréter un avion militaire. Fin de non-recevoir. Il flaire la supercherie: il n’y aura jamais de billet de retour.
«S’ils ne peuvent pas aller à la Réunion, la Réunion viendra à eux», décide-t-il. Le dimanche, il leur prépare du cari de volaille, avec riz, grains et rougail. Leur passe des disques de séga et de maloya. Monte un petit orchestre, recrée une ambiance créole. La nouvelle se répand dans les campagnes avoisinantes. Il n’y aura jamais autant de fugues. Les enfants se retrouvent au foyer et ne veulent plus retourner à la ferme. «J’ai dû mettre des matelas partout.» Le directeur écrit à la préfecture, à la Ddass, au député de la Creuse pour dénoncer les carences de l’administration. Réponse: Alix Hoair est limogé au bout de deux ans. Et les enfants, qui s’étaient accrochés à lui, se retrouvent une fois de plus livrés à eux-mêmes.
Quelques-uns seront adoptés au bout de quelques années. Du vivant de leurs parents, sans qu’il y ait eu d’abandon formel. C’est le cas de Jean-Jacques Martial. Il a la chance, lui, de passer ses quatre premières années à La Chapelle-Taillefer, dans une famille d’accueil qui l’envoie à l’école. Jusqu’au jour où un couple se présente pour l’emmener aux sports d’hiver. Il se retrouvera à Saint-Vaast-la-Hougue, dans la Manche, avec un nom inconnu collé sur ses cahiers, celui de son père adoptif, Barbey. «Ils m’ont tous menti.» C’est aussi le cas de Marie-Thérèse Gasp, qui, après trois années chez une nourrice à Guéret, deviendra Dominique Foucherau Mans. «J’ai été baptisée trois fois. Par ma mère biologique. Par les religieuses du foyer de la Réunion. Et par ma mère adoptive. J’aurais dû être bien protégée.» Mais à quel saint se vouer quand on est ballottée depuis sa naissance?
Difficile de se construire sur une somme de mensonges. Années d’errances, de galères, de dérives. Seuls les plus costauds s’en sortent. Ils s’enrôlent dans l’armée, comme José. Ils sillonnent toutes les mers du monde, comme Jean-Philippe. Ou, comme Jean-Pierre Moutoulatchimi, animateur aujourd’hui du Cercle des Amitiés créoles dans la Creuse, par le déni, en «tirant un trait sur tout ça». «Bien sûr, on n’a pas su toute la vérité, le suivi a été mal fait, les promesses n’ont pas été tenues. On était les premiers bronzés ici et il a fallu tout apprendre à zéro. Mais, aujourd’hui, je me dis : quelle chance! Trop facile de se plaindre la bouche pleine»... Une voix discordante, que d’aucuns jugent «opportuniste », dans la longue plainte des «enfants de la Creuse», lesquels, parvenus à l’âge mûr, réclament justice. Il a fallu qu’ils brisent le silence, qu’ils retrouvent leurs dossiers, qu’ils comprennent qu’ils se sont fait berner et qu’ils découvrent, effarés, l’ampleur du phénomène.
«C’est un des plus grands scandales de l’émigration réunionnaise, s’insurge Paul Vergès, président du conseil régional de la Réunion. Un scandale longtemps caché. On imagine mal comment on a pu enlever autant d’enfants réunionnais, les tromper et les placer dans une région aussi difficile que la Creuse. C’est une période de honte.» Dans les archives, peu de traces de l’opération. Difficile pour chacun de reconstituer son puzzle personnel, dont les pièces sont égarées ou envolées en fumée lors d’un incendie en 1966. Ici, il manque une date, là une signature. Pas évident de renouer avec la Réunion après tant d’années. Marie-José Guinet, dont les souvenirs se brouillent, et dont la mère serait morte avant son départ du foyer de la plaine des Cafres à l’âge de 8ans, ne trouve aucune trace de son décès. José, lui, a découvert au bout de trente années une partie seulement de ses frères et sœurs dispersés lors de leur arrivée en métropole. Sur le sol réunionnais, l’émotion des retrouvailles, quand celles-ci sont encore possibles, est indicible.
«J’ai prononcé le mot "maman" pour la première fois, s’extasie Jean-Jacques. Ce jour-là, c’est un bébé de 42 ans qui est né. J’ai eu l’impression que ma vie repartait à l’envers.» «En réentendant mon vrai prénom, dit Marie-Thérèse, mes souvenirs remontent. Des odeurs oubliées, des bruits enfuis. Ma mère m’a dit qu’elle a prié pour moi tous les jours. Elle a fini par être exaucée.» L’émotion résorbée, vient l’heure des comptes. Les blessures leur font dénoncer en des termes extrêmes le préjudice subi: «enlèvement et séquestration de mineurs», «rafle et déportation», «traite d’enfants», «crimes contre l’enfance». Ceux qui ont été adoptés décèlent les irrégularités dans les procédures. Jean-Jacques dépose le 30 janvier dernier un recours au tribunal administratif de Montpellier et réclame 1 milliard d’euros de dommages et intérêts. «La vie n’a pas de prix. L’Etat français m’a volé
la mienne.»
Marie-Thérèse
, qui n’était pas davantage adoptable, porte plainte à son tour le 8mars dernier. «Au-delà des anomalies formelles, déclare Me Bernard Saumade, l’avocat de Jean-Jacques Barbey, nous recherchons les éléments pour démontrer la volonté délibérée de l’Etat français de mettre en place un transfert d’enfants, coûte que coûte, pour repeupler les départements vides.» Certains en appellent à la Ligue des Droits de l’Homme, à Amnesty International. D’autres, à la Réunion, créent une association, Racines en l’air. Pour que la France rende enfin, par un geste officiel, leur dignité et leur honneur à Jean-Philippe, Jean-Jacques, Jean-Charles, Jean-Pierre, Michel, José, Marie-Josée, Marie-Thérèse et à un millier d’autres.

Mariella Righini
Le Nouvel Observateur - jeudi 6 juin 2002 - n°1961

Le plus affligeant c’est que la France a trompé les parents

Plutôt que d’aider les familles en difficulté, comme la loi le prévoit, la DDASS leur retire leurs enfants, promettant qu’ils iront à Paris, feront des études, reviendront en vacances sur l’île. Mensonges... Certains parents illettrés, en posant leur pouce encré au bas d’un papier, signent sans le savoir un abandon de leur enfant, qui devient pupille de l’État.
Si tous n’ont pas été malheureux, une bonne partie d’entre eux ont été placés dans des fermes de Creuse, Lozère, Gers, etc, où ils sont exploités. Certains ont navigué de foyers en centres de formation, dans une France rurale des années 60 et 70, où leur couleur de peau et leur statut d’orphelin en faisaient des boys en puissance. Au foyer de Guéret (Creuse), qui a accueilli plus de 200 petits Réunionnais, un nouveau directeur arrive en 1969 : « Le premier jour, racontera-t-il en 2002, je vois arriver un paysan qui me dit : ‘Je veux un petit Noir. Ça bosse, ça prend un repas par jour, ça couche dans la paille et ça se chausse de sabots’... »

Les enfants devenus adultes demandent réparation

À de nombreuses reprises, des voix s’élèvent au sein même de l’administration pour dénoncer les conditions de vie de ces déracinés. Toutes sont étouffées. Il faut attendre 2001 pour que cette page des relations de la métropole avec l’un de ses départements d’outre-mer commence à émerger à la lumière. Une poignée de ces enfants, devenus adultes, ont pu consulter leurs dossiers, et compris que leurs parents avaient été abusés. Ils ont décidé d’engager, en 2002, des recours individuels contre l’État devant des tribunaux administratifs, en demandant d’énormes dédommagements.
L’inspection générale des Affaires Sociales, saisie la même année, « n’est pas conduite à dresser de bilan négatif de cette politique de ‘migration des pupilles’ de la Réunion » et assure que « les modalités de départ respectaient globalement la législation alors en vigueur ». Il n’est pas sûr que les juges, dont on attend avec impatience le verdict sur les quelques cas dont ils sont saisis, suivent cette analyse...
François Carrel

http://www.afrik.com/article7901.html

 

je signale que cet article était déja paru en  novembre 2004  mais il n’y avait pas eu de réaction à prime abord.


ENFANTS DE LA CREUSE :

Pourquoi cette chape de plomb ?
Publié dans l'édition du lundi 11 juillet 2005 

Pourquoi cette chape de plomb ?
LORSQUE, au début des années soixante, le pouvoir met en place les filières de l‘émigration réunionnaise vers la Métropole -la première vaque d’émigrés partira en 1963- il accompagne sa politique d’une véritable opération médiatique de promotion. Il n’y a pas une action qui ne soit popularisée, vantée promue. La presse officielle de l’époque, la radio puis la télé et le seul quotidien local du moment, apportent leur contribution à l’opération. On va même jusqu’à imaginer des slogans prometteurs : pour inciter à partir travailler pour Simca-Chrysler de Poissy on parle "d’usine au milieu des fleurs !"
Pourquoi a-t-on caché la vérité ?
Alors, pourquoi a-t-on fait le silence sur le départ de 1.600 jeunes réunionnais, tous enfants suivis par la DASS ? Or, l’opération a duré sur au moins dix années, entre 1963 et 1973 ? Pourquoi ne l’a-t-on pas signalée ? Pourquoi ne l’a-t-on pas valorisée comme exemplaire et comme traduisant la volonté d’aider ces milliers de jeune à sortir de la misère ?
Pourquoi, Alix Hoair nommé directeur du foyer d’accueil de ces jeunes à Guéret sera-t-il limogé au bout de deux ans pour avoir dénoncé au début des années 70 ce scandale et avoir demandé qu’on affrète un avion pour retourner les enfants à La Réunion ?
Lorsque en 1972, l’affaire arrive aux oreilles de l’Union Générale des Travailleurs Réunionnais en France (UGTRF), la seule association de réunionnais en France, que celle-ci enquête puis alerte la presse métropolitaine, le mur du silence restera impénétrable. Le “Canard Enchaîné” aura beau interroger Michel Debré, alors ministre des Armées, il n’aura aucune réponse.
Pourquoi a-t-on caché la vérité ?
Lorsque les victimes chercheront à connaître, à comprendre, ne serait-ce pour retrouver leur identité, leurs racines, on leur a opposé la pire des obstructions ? Ne dit-on pas que les archives ont été brûlées ?
Pourquoi ?
Rendu de la décision le 22 juillet prochain
À la suite d’articles de presse, de dépôts de plaintes des intéressés, linspection générale des Affaires Sociales a été saisie en 2002 de cette affaire. Elle mène une enquête. Elle en tirera un rapport délibérément partisan en concluant que "les modalités de départ respectaient globalement la législation alors en vigueur". Ce rapport tellement loin des réalités et des faits est passé dans l’oubli le plus total et n’a pas freiné la contestation. Mais, pourquoi ce rapport a-t-il tenté de nier les drames humains vécus ?
Des “Enfants de la Creuse” viennent de déposer un recours auprès du Tribunal administratif de Saint-Denis. Le commissaire du gouvernement cherchant à laver les mains de l’État dans cette affaire, a demandé qu’on impute la responsabilité au "Département". "Pour avoir assisté personnellement à de nombreuses séances du Conseil général à partir de la fin des années soixante, il me semble qu’à l’époque c’était bel et bien le Préfet, représentant de l’État qui avait la responsabilité de l’exécutif du Département et la haute main sur les services techniques. Au point, qu’au fil des séances, il m’était apparu que le Conseil général, assemblée délibérante, ressemblait plus à une chambre d’enregistrement qu’à une assemblée dotée de réels pouvoirs", a expliqué dans un courrier de lecteurs, un témoin de l’époque, Charles Durand du Brûlé (voir “Témoignages” du 25 juin). Une analyse qui est largement confirmée dans le dossier des “Enfants de la Creuse” par plusieurs documents d’époque (voir encadré).
Le Tribunal Administratif va rendre sa décision le 22 juillet prochain. Ou bien il contribue à briser le mur du silence et de la honte. Ou alors, au contraire il enfonce un peu plus les “Enfants de la Creuse” dans le fénoir et l’humiliation. L’opinion réunionnaise comprendra que la chaîne des complicités visant à étouffer ce dossier n’est pas brisée.
J.M.
________________________________________
Les documents qui accablent l’État

L’hebdomadaire français “VSD” dans son édition daté du 1 au 7 août 200é puis le “JIR” ont reproduit une partie de 25 pièces (courriers et notes) échangés entre des officiels et conservés à la Préfecture. Ils accablent l’État français.
o Le 26 mars 1966, le préfet de la Réunion, A. Diefenbacher, note les difficultés à mettre en œuvre l’opération : "la grande majorité des pupilles de l’État se compose d’enfants fortement colorés et qu’au regard de cette situation, les desiderata formulés par les nourrices de la Creuse sont encore très disparates".
o Le 19 août 1968, le préfet de la Réunion, J. Vaudeville, s’adresse alors à Michel Debré pour faire état de nouvelles difficultés et proposer les moyens d’y faire face : "par votre lettre n°515 CM du 27 juin 1968 vous avez, sous le paragraphe “migration”, évoqué notamment le ralentissement de l’envoi de jeunes pupilles réunionnais dans la Creuse et vous m’avez demandé de vous tenir informé de l’évolution de cet aspect particulier de notre politique sociale. (...) Dans le département d’accueil, quelques échecs ont été enregistrés pour les enfants placés en apprentissage artisanal ou agricole (...). En conséquence, dès le début de 1967, le département de la Creuse a fixé à 10 ans au maximum l’âge des enfants susceptibles d’être admis (...). Une campagne de conviction auprès des adultes réunionnais ayant la charge ou la garde des enfants est à mener sur place et de nouveaux départements métropolitains doivent être prospectés".
Dans une note non signée attribué au directeur de la DDASS et datée de 1975, l’auteur parle de succès de l’opération : "sincèrement je le crois et cela malgré quelques cas d’échecs retentissants".
o Mais, la même année, le directeur général de la Santé, Pierre Denoix, demande par écrit au préfet de la Réunion de mettre fin à ces “déportations”. C’est la première fois que le terme de “déportation” est utilisé. "Il me paraît souhaitable qu’il soit mis fin à de telles pratiques qui me paraissent aller à l’encontre d’une politique de prévention des troubles mentaux, les jeunes ainsi écartés de leur milieu naturel étant placé dans des conditions psycho-social propres à favoriser leur inadaptation. Ces “déportations” d’enfants ne suffiront d’ailleurs pas à résoudre le problème de l’emploi dans les départements d’Outre mer que l’on met en avant pour les justifier", écrit Pierre Denoix.
Le 3 novembre 1975, ce dernier revient à la charge : "votre réponse à ma lettre du 3 septembre fait part de votre étonnement sinon votre indignation au sujet du terme déportation employé à propos des déplacements d’enfants réunionnais à 13.000 kilomètres de leur île. Ce mot a été utilisé par diverses instances désireuses de montrer leur émotion lorsqu’il est question de dépaysement de jeunes qui soustrait de leur milieu naturel sont mis d’office en d’autres lieux et en dehors d’un placement familial".
À travers ces quelques documents il apparaît très clairement que l’État était au courant de l’affaire des “enfants de la Creuse”. Pire, même, il a été l’instigateur et le bras armé de l’opération.


Pourquoi cette chape de plomb ?
Article paru dans Témoignages le lundi 11 juillet 2005
URL :
http://www.temoignages.re/article.php3?id_article=9905      
     


Que va t-il en advenir cette fois ci ????

May

ce dossier avait été mis sur mon ancien forum le17 aout 2005