Le Mystère du peuple Badjos

INDONÉSIE
Le mystère du peuple Badjos

D'où viennent-ils ? Des côtes de l'Inde ou de plus loin encore ? Pourquoi errent-ils sur les mers depuis des siècles ? Les Badjos sont un mystère pour les ethnologues. On pense qu'ils furent dispersés par un gigantesque tsunami, il y a de cela plus de mille ans... 

Leur royaume ? La mer de Chine et ses dizaines de milliers d'îles qui forment l'archipel indonésien. Dans cette partie du globe, entre le Pacifique et l'océan Indien, où la croûte terrestre se déchire pour mettre en présence l'eau et le feu. Leur port d'ancrage ? Aucun. Ils peuvent mouiller au large ou dans une crique, derrière un rocher ou au cœur de la mangrove. Aujourd'hui, ils sont ici, dans le détroit de Malacca. Demain, ils seront à des centaines de kilomètres de là. Peut-être dans la mer de Célèbes L'existence de ce peuple nomade des mers est un mystère pour tous les scientifiques. D'où viennent-ils ? Leur long visage, leur nez fort et leurs cheveux bouclés laissent penser que ce ne sont pas des Asiatiques. Plutôt des Indiens. On les désigne généralement sous le nom de «Gitans des mers»... Dans quelles circonstances ont-ils quitté la terre de leurs ancêtres ? Une vieille légende raconte que, sédentaires au départ, ils furent dispersés sur l'océan par un gigantesque raz de marée. Quand ? Dans quelles conditions ? Il existe très peu d'études sérieuses sur les Badjos. Quelques textes en néerlandais et l'ouvrage de l'ethnologue français François-Robert Zacot *. C'est lui qui nous a mis sur la piste de ce peuple errant d'Indonésie.

Une ethnie perdue dans un dédale d'îles

Pour les approcher, il est nécessaire de prendre contact avec l'un des leurs. Il existe des Badjos sédentarisés, comme il y a chez nous des Gitans qui ont choisi d'avoir un toit quelque part. La première difficulté étant de trouver quelqu'un qui se revendique comme badjo. Personne n'avoue devant le premier venu qu'il a renoncé à la vie errante pour être parqué dans un village sur pilotis. Vous mènera-t-il vers ses frères ? C'est encore moins évident. Sait-il au moins où ils sont, dans ce dédale d'îlots, de lagunes et de chenaux ? D'autant plus que leurs maisons flottantes (leppa), ces pirogues à la proue effilée à bord desquelles ils vivent, procréent et meurent sur un espace d'un mètre sur deux, sont réputées disparaître brusquement d'un endroit pour réapparaître dans un autre, très éloigné... C'est pourquoi les insulaires leur attribuent des pouvoirs surnaturels. Considérés comme des sorciers jeteurs de sorts et pratiquant des envoûtements de toutes sortes, les Badjos sont mis à l'écart de la population ordinaire. Sur les marchés, où ils vendent le produit de leur pêche, les ménagères répugnent à acheter ces poissons portant sur leurs flancs la cicatrice du trident propre à ce peuple de la mer.


Le début de notre aventure ressemble un peu au jeu du furet : «Ils sont passés par ici, ils repasseront par là...» Le Badjo sédentarisé que nous avons pris pour guide a apparemment perdu ses pouvoirs de translation surnaturelle. Aussi avons-nous dû renoncer à sa pirogue pour une vedette qui fend les flots à grande vitesse. Cap sur une crique où nos «Gitans des mers» ont l'habitude de s'arrêter. Hélas, nous sommes accueillis par quelques piquets qui se mirent à la surface de l'eau. «Ils étaient là. Ils sont partis depuis hier», nous explique un pêcheur. Dans quelle direction ? Vers le sud ! C'est vague...


Le lendemain. Il est six heures du matin. Notre vedette file vers l'île de Batam, au sud du détroit de Malacca. Une lueur pâle donne au ciel nocturne un semblant de profondeur. Soudain, nous voyons surgir de l'ombre une étrange petite hutte en paille... une leppa ! Assis en rang d'oignons, à la proue de la pirogue, toute une famille nous regarde, plus étonnée encore que nous de cette rencontre matinale. La bouille d'un gosse à moitié endormi émerge de dessous une natte. Quelques minutes plus tard, nous sommes au milieu d'une escadrille de maisons-pirogues. Le linge séchant sur les paillotes, les braseros fumants, les vêtements bariolés... Tout cela ferait penser à un campement de Tsiganes, si nous n'étions quelque part entre Sumatra et Singapour. Les occupants nous interpellent d'ailleurs dans une langue dont la sonorité évoque le malais, bien que les mots soient complètement différents. Ce qui justifie la présence d'un traducteur. A lui seul, leur nom est déjà un mystère. S'ils sont connus dans l'archipel sous le terme de «badjo», les populations locales préfèrent les désigner comme des «orang lao» (peuple de la mer). Mais ils se nomment entre eux «sama» (un mot à consonance hébraïque qui veut dire «le même, l'identique»).


Le mystère de leur origine passe curieusement à travers un conte pour enfants. Ikiko narre l'exil de deux frères condamnés par leur mère à vivre sans patrie parce qu'ils ont brisé en mer sa théière. Un curieux symbole, dans lequel François-Robert Zacot voit l'épopée fondatrice de ce peuple : «Le rappel métaphorique d'une catastrophe naturelle, du type raz de marée ou tremblement de terre, qui aurait dispersé ce peuple, originaire du bassin indien.»

Sortis de cette évocation symbolique, les Badjos se montrent très discrets sur la question de leurs origines. Ce n'est pas qu'ils soient incapables de s'en souvenir (ou qu'ils n'aient pas conservé trace de l'événement), mais ils sont confrontés à un interdit. «Les Badjos n'ont pas le droit de raconter l'événement fondateur, même dans le secret le plus absolu, poursuit-il. Seul le chaman peut le faire. Comme si cette réalité recouvrait un enseignement qui est encore valable de nos jours.»

Une façon de pêcher en écoutant les fonds

Au cours des deux années qu'il a passé auprès d'eux, l'ethnologue français a fini par connaître ce secret, de la bouche même du chaman qui le lui a confié : «En fait, les Badjos étaient un peuple habitant des côtes de l'océan Indien, qui fut décimé par une gigantesque vague, il y a cinq cents ou mille ans. Elle les entraîna durant sept jours et sept nuits en pleine mer, sans boire ni manger...»


C'est ainsi que commença pour eux une vie d'errance en mer qu'ils poursuivent encore de nos jours. Malgré le gouvernement de Jakarta, qui leur offre des subventions conséquentes pour s'installer dans les petits villages sur pilotis qui fleurissent aux abords des agglomérations. La plupart d'entre eux refusent en effet de se laisser sédentariser, parce que cela signifie d'abord une conversion à l'islam... mais aussi l'abandon de traditions ancestrales, comme la poursuite des bancs de poissons selon une technique d'écoute qui n'a rien à envier à celle de nos modernes sous-marins. Le fond de leurs pirogues est doté d'une sorte de trappe, qu'ils ouvrent pour plaquer leur oreille contre la surface de l'eau. Ce qui leur permet d'écouter les bruits particuliers émis par les poissons, mais aussi tous les mouvements sismiques qui agitent le fond de l'océan. C'est ainsi qu'ils ont entendu venir le tsunami du 26 décembre 2004 et qu'ils ont donné l'alerte, et même conseillé à des touristes de quitter promptement les lieux. Un couple de Français miraculeusement rescapé du raz de marée en portait témoignage dans Le Figaro.

En fait, la référence au «tsunami originel» est constante dans leur culture. Comme on peut le constater devant les offrandes qu'ils font à la divinité de la mer, avant de se mettre à pêcher, ou en observant le mystérieux itinéraire qu'ils suivent dans leurs pérégrinations, toujours en s'écartant de la grande faille de l'océan Indien. L'ethnologue a ainsi noté qu'ils parcourent la mer de Chine, en cabotant le long des côtes orientales. De même, ils se rendent aux Philippines pour y vendre leur coprah, ou sur les côtes de Célèbes, pour la récolte des coquillages, toujours en gardant le cap vers l'est. «Au fond, conclut-il, cet environnement marin qui leur fut hostile est devenu leur espace de prédilection. Et l'expérience du tsunami a façonné leur vision du monde et d'eux-mêmes, en les distinguant des autres comme un peuple venu de la mer.»

Si nous sommes presque certains aujourd'hui qu'ils n'étaient pas des marins à l'origine, rien pourtant ne nous donne la clé du mystère qui les précipita dans l'errance. Aucun indice ne permet de fixer dans le temps le cataclysme originel qui mit fin à leur existence sédentaire. Un seul pourtant nous interpelle : leur chaman raconte qu'ils entretenaient avant la catastrophe des relations privilégiées avec Setan, leur dieu unique, dispensateur du Bien et du Mal. L'homme et dieu se séparèrent. Pour les Badjos, commençait une vie d'angoisse liée à leur exil en mer. Une histoire qui rappelle étrangement celle des Juifs. A propos, leur chaman se prénommait Sarah...
Sarah le chaman du groupe de Badjos, dans le détroit de Malacca est à la fois médecin, sage femme, invocatrice des exprits des morts et autorité morale de la tribu. On ne se met pas en route vers un nouveau point de pèche sans l’avoir consulté. Tout contact avec les étrangers passe d’abord par elle.


Le mode de vie fait cohabiter des éléments ancestraux et des produits du monde moderne.  Il n’est pas rare de voir un badjo qui allie à son bras un éclairage des plus rudimentaires à l’inévitable montre Swatch, achetée sur un marché malais.

 

Les Badjos ont développé un système de pèche très original. Grace à une sorte de trappe placée au fond de leur pirogue, ils détectent à l’ouïe les bruits particuliers émis par les bancs de poissons. C’est ainsi qu’ils ont entendu venir le Tsunami du 26 décembre dernier.

Attirés par la facilité que l’état indonésien leur propose, de plus en plus de Badjos renoncent à leur vie nomade pour s’installer dans des villages sur pilotis en bordure de l’archipel. Cette sédentarisation ne les coupe cependant pas de leur activité principale : la pèche.

Les tribus sont généralement composées d’une dizaine de familles qui se déplacent sur leurs pirogues, en suivant le mouvement des bancs de poissons. A la fois pirogue et maison flottante « La leppa » rassemble le quotidien d’une famille sur 2m2

 

Léopold Sanchez

 

La leçon du tsunami des Badjos


 François-Robert Zacot, ethnologue.

Océan Indien, il y a 500 ou 1 000 ans. La mer plutôt calme s'agite légèrement puis frénétiquement. Soudain, une immense vague s'élève, se dirige vers le rivage et s'écrase brutalement là où vit le peuple badjo. Le raz de marée bouleverse leur destinée. Ce cataclysme les conduit à l'exode. Alors durant des siècles ils traversèrent les mers de pays et continents : la Malaisie, l'Indonésie, les Philippines, et allèrent jusqu'en Australie du Nord... Nomades, leur mystère demeurait intact.

Indonésie, il y a vingt ans. Ma première mission ethnographique en Indonésie parmi les Badjos, nomades de la mer, prenait fin. Je désespérais de connaître l'histoire de ce peuple mystérieux dont je partageais la vie depuis deux années. C'est dans une pirogue qu'un mbo («vieil homme») me légua cette histoire et me fit découvrir une réalité culturelle fascinante : ce mbo n'avait pas le droit de raconter l'histoire. Seuls les chamans, rituellement, pouvaient le faire. Il devait tenir secret ce drame où les Badjos furent victimes d'un tsunami. Le mbo raconte : «Une grande vague, immense, nous sommes restés sept jours et sept nuits dans l'eau, sans boire ni manger...» Leur mode de vie nomade commença, et l'exode aussi. Ce «secret» est confirmé par un conte badjo (Ikiko) qui indique les mêmes choses, symboliquement : «Deux frères jumeaux partent en mer et désobéissent à leur mère en emportant la théière en terre. Celle-ci se brise. Rejetés par leur mère, ils n'ont qu'un but : mourir. Dans leur exode, sur mer, ils livrent une bataille inégale, face aux Tobelos, marins redoutables coupeurs de têtes. L'aîné meurt. Plus tard, le frère cadet, qui avait refusé de revoir sa mère, décide de lui rendre visite accompagné de sa femme et de ses enfants. Lorsque sa mère malade de tristesse l'aperçoit, elle l'entoure de ses bras, lui demande pardon et meurt.» Tel est le thème, simple, de l'histoire des Badjos. Appelé Ikiko, le récit, chanté, provoque les pleurs des adultes tant les valeurs culturelles et émotionnelles d'un peuple y sont célébrées. Mais il y a plus : Ikiko est une berceuse que les grands-mères chantent pour endormir leurs petits-enfants. En fait la référence au tsunami est constante.

Ce drame que les Badjos ont vécu, nous l'avions sous nos yeux à travers les images de ces derniers jours. Certains Badjos vivent encore dans leur habitat originel, la pirogue ; la plupart sont installés dans des villages sur pilotis. Or ils mènent une existence en symbiose avec la mer. Celle-là même qui leur avait été hostile est devenue leur espace de prédilection. L'expérience du tsunami a façonné leur vision du monde, de l'humanité, d'eux-mêmes, les distinguant comme «peuple de la mer».

Au-delà de cette «histoire d'amour», les Badjos nous disent quelque chose et sont dans le même temps notre miroir. D'abord, ils nous disent à travers leur culture, leur mode de vie, ce qu'ils ont fait de cette expérience du tsunami. Tout traumatisme doit être nécessairement intégré. Pour eux le responsable était la force maléfique. Ce n'est pas pour autant qu'ils se sont réfugiés à l'intérieur des terres. Par plusieurs ajustements culturels, ils ont réussi à élaborer l'événement et donner une forme à leur devenir. Cela se fait à partir des structures inconscientes. Pour ce qui concerne les Badjos il y a d'abord le déni : ne pas rester dans l'événement, dans la douleur, dans la confrontation. Déni ne veut pas dire oubli. Les Badjos ont transposé à leur façon l'événement dans leur culture et leur vie quotidienne. En donnant un statut particulier à la mémoire, au rapport à l'histoire, à la transmission. Ils ont effectué une reconstruction symbolique de leur existence. Seule façon de recommencer quelque chose, ailleurs, puisque nomades. Cette force maléfique, cause du tsunami, fut mentalement apprivoisée. Procédé éminemment puissant qui permet de l'inscrire fortement et très tôt dans les mémoires, de le dépasser. Le chamanisme a certainement contribué à cette réussite. «C'était l'époque où les divinités vivaient avec les humains...» disent les Badjos. Ensuite c'est la place donnée à l'enfant : centrale. Déni, mémoire, enfant, leur permettent de se projeter dans l'avenir, de se reconstruire, dans l'exode. Ikiko, c'est eux. La métaphore d'Ikiko rappelle les angoisses d'abandon, de perte, de pardon pour mieux les assimiler : l'élaboration badjo du tsunami fonctionne. Cette expérience est un modèle de référence, un miroir pour nos réactions.
Les réactions, populaires comme celles des médias, sont essentiellement métaphysiques : impuissance de l'homme, fautes commises,
expression des grandes impasses de notre époque, force immanente qui nous gouverne... Parce que le modernisme ne peut tout expliquer il y a tout à coup des opportunités pour de nouvelles croyances. L'homme mesure les limites opposées de sa civilisation, sa part de puissance mais aussi d'impuissance.

Au-delà de ces réactions qui n'ont d'intérêt que de confirmer notre peu de lisibilité de notre futur et l'incapacité de notre culture à donner du sens, il s'agit d'interpréter l'expérience badjo comme un rappel. Rappel de nos mécanismes de pensée, si possible de les rectifier. Par l'ampleur du phénomène, les écologistes devront retenir que cette «science» ne se résume pas à donner des indices de pollution. Certes les cataclysmes ne sont pas quotidiens, mais l'homme, lui, devrait rester une préoccupation constante. Le cas badjo ne nous dit-il pas que nous sommes en porte-à-faux, au moins sur deux registres : d'abord le tsunami qu'ils attribuent à la force maléfique (centre de leurs croyances) ne les pousse pas pour autant à fuir la mer. Ils restent dans la continuité, la vie concrète, car ils ont donné un sens à l'événement. Quant à nous, alors que seules des images nous ont atteints, nous trouvons refuge et réassurance dans des rappels théologiques, des explications abstraites à ces forces incontrôlables. Ensuite, l'aide matérielle (humanitaire et reconstruction prévue déjà !) nous semble suffisante pour les victimes. Mais celle-ci ne remplacera jamais la vraie reconstruction : psychique, symbolique, culturelle et familiale, qui demandera plusieurs générations.

Pas question de remettre en question l'élan de compassion, le témoignage de respect. Il n'est pas interdit cependant de s'interroger afin de se rapprocher d'avantage des victimes, de leur vécu. Pourquoi le délai de réaction aux drames du Rwanda, du Darfour, n'a-t-il pas été si performant ? Le monde en développement rapide a besoin de rédemption. Le tsunami nous rappelle que nous avons été très «bons». Pourquoi ? Parce que l'homme n'y avait aucune responsabilité directe ; il pouvait responsabiliser la nature, se laver de ses péchés à bon compte. Refusant le miroir. L'humanitaire a quelque chose qui réactive notre sentiment de culpabilité. Avec raison, mais aussi à tort : n'oublions pas qu'elle est une faiblesse, une fragilité de l'Occident en ces temps d'intégrismes. Le tsunami fait aussi redécouvrir la mort. «On ne lui donne pas assez de place dans notre société», entend-on. Au fond, elle est permanente, et ne dit pas son nom. Si dans d'autres civilisations elle est plus intégrée, c'est que la vie y a une vraie place.

De même l'Europe redécouvre l'enfant, mais à sa façon : quand il est orphelin, en détresse, à emprunter, à dérober. Au détriment des droits de l'homme et de ceux de l'enfant. Au nom de quelles valeurs vider ces sociétés ? Méfions-nous de privilégier l'autre, soumis, pour notre salut. Le faible, le vaincu aurait-il notre préférence parce que nous aurions quelques péchés à effacer ?

Voilà ce que les Badjos, victimes d'un tsunami, nous disent. Ecoutons ce peuple enfant. Pendant que quelque part, sur les mers, une grand-mère berce son petit-fils...

 

http://frzacot.over-blog.com/

 

Livre :

François-Robert Zacot, ethnologue dernier ouvrage paru : Peuple nomade de la mer : les Badjos d'Indonésie, Maisonneuve et Larose, 2002.

http://www.dhdi.free.fr/interactif/afadenligne/afad18.htm

 

http://1libertaire.free.fr/TsunamiBadjos.html