LES OISELIERS DE PAPUA NIUGINI

En Papouasie-Nouvelle- Guinée (Papua Niugni), le casoar est bien plus qu’un gibier ou un oiseau d’élevage : c’est une panoplie de richesses et de symboles. Certes, c’est d’abord pour s’en régaler qu’on le taille en pièces chez les Mendis et autres peuples de la grande île mélanésienne. Mais ce farouche escogriffe des bois joue aussi un rôle éminent dans toutes les relations sociales, culturelles, politique et commerciales.
Dans un village dans le nord de la grande île,  au bord de la rivière Keroom, un  vieillard  parle avec son corps autant qu’avec les mots de sa langue le « tindama » : « C’était au temps d’avant, au temps ou vous, les Européens n’étiez pas là, (ils sont arrivés vers la fin du XIXe siècle) les Kambot et Gorogopa voulaient tous les deux un même terrain pour y planter des ignames et des sagoutiers, longtemps, très longtemps, les deux villages avaient discutés. Mais jamais  nous n’avions parlé d’une seule voix. Alors, il fallait se battre. Un matin ceux-ci, ceux de Kambot, sont partis pour encercler les autres et puis ont attaqué, et Gorogopa fut détruit. C’est comme ça que ça c’est passé. Mais ce jour là, il y a eu autre chose. Quand un village est détruit, il faut que le sang des humains, reste dans le monde, parce que, sans ça, rien ne va plus. Il faut donc toujours sauver deux femmes, les prendre avec nous, les marier. Comme cela leurs enfants sont parmi nous l’histoire de leurs ancêtres, et tout va bien. » Ce peuple se sent en effet « charpenté comme la coque d’un navire : chaque lignée est comme une membrure nécessaire à la cohésion de l’ensemble."

   Mais les deux femmes, qui restaient, poursuit le vieillard, n’ont pas voulu. Elles n’ont pas suivi le chemin tracé pour nous par les anciens. Elles se sont enfuies. Elles ont couru par les forêts et nous aussi. Elles se sont couvertes de feuilles attachées en courant pour se cacher. A la fin de la course, elles étaient devenues casoars. Elles n’ont pas voulu suivre le bon chemin, et alors elles ont été punies, et c’est depuis ce temps là que les casoars existent. Les casoars ce sont les femmes qui n’ont pas suivi le chemin. Quand tu les rencontres, là bas, dans la forêt, ils peuvent te rendre fou. Ils viennent te prendre, et après toi-même, tu ne sais plus qui tu es et ta parole sort du chemin des hommes. Ce sont les casoars qui sont des femmes. ».
Cette histoire raconte comme toujours, l’ordre du monde et le besoin des hommes.
Les papous, 4,5 millions d’habitants, dont 600 langues (voir :
http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/pacifique/papoung.htm)
Nous savons l’importance pour les hommes d’ici, celle du crocodile, du porc et de l’oiseau de paradis. Les élevages traditionnels chez les Mendis, dans les hightlands et les danses des guerriers portant la bête morte sur leurs épaules. Le casoar peut atteindre la taille d’un mètre cinquante et peser jusqu'à vingt kilos. On le disait d’une force stupéfiante, capable de foncer à 50km/h parmi les branchages, en se servant de son casque corné comme d’un bélier. (Les lobes de « coroncules », ces lobes de chair qui permettent aux zoologistes de classer les casoars en 3 sous espèces : le « casuarius casuarius «, l’ « unappendidiculatus » et le « bennetti. ».)
A Angoram, à quelques kilomètres de Sepik, le fleuve géant qui roule ses eaux boueuses de la montagne au Pacifique, une place de danse est soigneusement désherbée. Les gens venus de plusieurs villages se donnent en spectacle pour eux-mêmes, .Plumes, peintures faciales, grelots de coquillages, musique de longues flûtes rythmée par les tambours : on fête et on danse le casoar. Des danseurs parés et des casoars attachés à des pieux. Le « maître de cérémonie », c’est un villageois comme les autres, baptisé par les ethnologiques « Big’man », nous apprend qu’a chaque pas de la danse, chaque élément chorographique a été acquis contre des bien de consommation auprès des villages  invité, un peu comme le copyright d’un texte ou le brevet d’une invention. Il faut donc lire le mouvement des corps comme un carte des relations commerciales tissées depuis de longues années. Deux pas de tel type dans tel direction, c’est l’importance reconnue de tel partenaire. Mais aussitôt un quadrille dans une autre direction peut tempérer le discours. Il s’agit d’une histoire économique ! Celle-ci n’a  rien d’un cours magistral : si une file de danseur est en désaccord avec l’exposé, elle entre à son tour dans le ballet pour y danser son point de vue. Attentifs les spectateurs savent, jugent, protestent, dansent et virevoltent à leur tour. La chorégraphie joue ici, comme jadis chez nous le latin, le rôle, d’un esperanto, d’un parler commun à cette mosaïque de peuples.
Au nord ouest de l’île, les habitants de Kambot sont parti acheter des casoar ,à l’allée les pirogues sont vident. A mesure qu’ils approchent du but, le casoar devient le centre de la conversation. Le long du fleuve, un espace a été désherbé, aplani. Plus de cents bêtes y gisent, bien vivantes mais ligotées à des pieux. Près de chacune, des hommes vantent la marchandise. Ici on se raconte des histoires (ce que nous appelons des mythes) comme celle des deux frères dont l’un se transforma en cacatoés. On expose aussi des variantes, on fait assaut de savoir. C’est que tout simplement on cherche à connaître le « statut relationnel »  qui vous lie au marchand. A chaque histoire est en effet codée. Ses termes désignent des droits reconnus de part et d’autre : droits de chasse ou de culture sur des terres, mais aussi contrats de fourniture de patates douces ou de porcs. Bref, tout l’historique des relations et chaque fois énoncé, afin de décider si l’on peut acheter ou non. Dans une région, ou l’on ne se sert pas d’écriture, le récit mythique fonctionne comme un moyen mnémotechnique.Un peu comme le « mais où est donc ornicar » de notre enfance. Du casoar dans tout ne cela pas un mot. Quand on perd le fil de l’histoire, on va chercher quelqu’un qui se souvient peut-être mieux. Cela dure tout le jour. On se décide enfin pour l’acquisition d’une bête.

Au retour tout le village attend anxieux du succès de la mission diplomatique. « Les Casoars n’étaient pas beau ce jour là », (retour avec un squelette à plume)  En clair cela signifie que seul le marchand avec qui nous eussions le droit de traiter n’avait rien à vendre
Du coté de Chimbu et aussi plus haut encore, dans les highlands, il y a de grands élevages de casoars. On y enferme des « poussins » capturés dans la foret. Les femmes les nourrissent de patates douces et autres végétaux dans des apprentis attenants aux cases familiales. Le casoar est presque un animal familier.
Le cochon sauvage aux longs poils gris est, bien avant le casoar, le symbole même du repas. Il est semi domestique, comme le casoar chez les Mendis :Ils racontent comment les bébés porcs capturés après le meurtre de leur mère sont élèves au village avec une tendresse non dénuée d’intérêt. Ils sont pour ainsi dire gavés et l’on surveille leur croissance avec autant de gourmandise que d’émotion. Quelques temps après, ils sont marqués à l’oreille avec la griffe du père nourricier. Lorsqu’ils se révèlent trop dangereux avec leurs défenses acérées, on les relâche dans la foret. Ils y redeviennent rapidement sauvages. Un jour peut être un heureux chasseur abattra le cochon. Il devra verser au titulaire de la marque la rétribution en fruits ou en légumes mais jamais en viande. Car on ne peut jamais rendre la valeur d’un produit en équivalent de même type. Tout le monde alors participe au repas de fête que constitue le porc. Sauf l’éleveur et la famille apparentées.
La puissance d’un groupe se définit par l’étendu et la densité du réseau tissé au long des siècles, mais gare a celui qui se risquerait au-delà «  Chez nous, pour aller le long  des chemins, il faut suivre une sorte de grand filet ou chaque nœud représente un village ou une maison amie. Là, on donne ou on prend. On peut ainsi trouver de tout. Plus le filet est vaste et ses mailles serrées, plus il y a de choses et plus nous sommes à l’abri du besoin et des dangers de la foret. Il y a des villages qui sont mieux pourvus que ’autres en certaines choses ou qui savent mieux les faire. Eh, bien, ils ne font plu que ça. Alors ils ont de tout, sans tout faire un peu.

 Dans les montagnes (chez les Mendis), ils font le casoar. On vient de très loin pour lui et on leur donne beaucoup. Le casoar, tu vois c’est quoi ? C’est de la viande pour manger, des os pour travailler et des plumes. »

 Enfin de compte les villages des montagnes sont en relation avec ceux de l’océan et des fleuves. Ils ont besoin de poisson séché, de coquillages, de plantes aquatiques comestibles. Tout cela leur fait défaut. Aussi ont-ils développé un véritable industrie spécialisée du casoar, pour les échanges.
Pourquoi le casoar ? Parce qu’il est au centre de la vie économique, sociale et culturelle de  la région. Il offre en effet des ressources multiples. On se nourrit de sa chair. Avec les plumes on confectionne des ornements corporels. Et, surtout, la plume du casoar, portée en parure comme celle du paradisier, sert aussi à symboliser les richesses de chacun. Ainsi, un cultivateur d’ignames, présente sur sa tête un document qui atteste sa production et sa clientèle. Un peu comme une lettre de change ou de crédit.

Lorsque, chez les éleveurs, un lot de casoar est jugé à point, on lance des messagers sur les chemins. De relais en relais, l’information circule. Quelques jours après ou quelques semaines plus tard, tous ceux qui sont intéressés sont là. Alors se déroule une grande présentation, une sorte du « salon du casoar ». Chacun se vêt des parures auxquelles lui donne droit son statut, selon ses relations personnelles ou celles du groupe auquel il appartient. Après le meurtre collectif des oiseaux, la fête commence. Le but premier de la cérémonie est de vendre les bêtes. Mais ce n’et pas si simple : les spectateurs discutent des qualités de chaque animal, puis l’un d’eux lance une enchère. Celle-ci sera couverte ou non. Elle n’est jamais chiffrée.
Le plus étonnant est que chacun enrechit avec des biens différents : qui des bananes, qui des ignames, des poissons ou des colliers, selon le type de relation commerciale qu’il entretien avec le vendeur. A chaque nouvelle enchère, le prix augmente d’une unité dans le produit de celui qui vient d’annoncer. Cela peut être cent bananes, trente ignames ou dix poissons. Mais jamais la valeur propre de la denrée d’échange n’est prise en compte, les unités de base, donc les prix payés par chacun, pouvant être de valeurs très inégales. Là, encore, ce qui compte, c’est d’entretenir les contacts économiques et diplomatiques. De toute manière, tout le monde sait ou l’on en est et de quoi on parle. Cela devient encore plus évident une fois la bête acquise. Car les enchères recommencent pour tous les éléments du casoar (viande, os et plumes). Maintenant l’acheteur devient vendeur : il annonce d’abord ce qu’il garde pour lui. Puis les enchères reprennent jusqu’à la plus petite parité atteinte : cela peut être une plume ou cent grammes de viande. Tout reste toujours revendable, le principe étant de réaliser un maximum de « bénéfice » en élargissant l’éventail de son « marché », donc de ses raltions. Beaucoup repartent ensuite sans casoar, mais avec d’énormes quantités de produits variés. D’autres rapportent une bête entière. De tout façon, l’affaire aura été bonne.
Mais alors pourquoi tout cet appareil cérémoniel ?

C’est qu’en  Nouvelle-Guinée on ne fait pas une seule chose à la fois. Dans ce pays ou les voyages sont si pénibles et aléatoires, il est coûteux de rassembler tant de gens. On en profite donc pour régler ensemble plusieurs problèmes. Le système cérémoniel s’y prête parfaitement. Il en est ainsi de la parure des danseurs ; chaque peinture, chaque plume ou chaque coquillage exprime aussi un droit de relation ou un droit d’exploitation d’une parcelle de terrain. Il s’agit d’abord de « lire » les danseurs, puis leurs pas dés qu’ils composent ensemble un chorographie. Alors apparaissent les relations matrimoniales, commerciales ou guerrières de chacun et de tous. Ce qu’on peut appeler le « salon du casoar » est ainsi l’occasion d’une véritable conférence  diplomatique : les hommes et leurs gestes y tiennent lieu de cadastre, de chartres et de débats.
Le casoar, dans tout cela ?

Je répondrai qu’en Nouvelle-Guinée c’est un oiseau qui, au propre et au figuré, se mange à toutes les sauces. Parfois en trop grande quantités. Dans certaines contrées des Highlands, l’usage des armes à feu, importées par les Européens, s’est soldé par un dépeuplement des forêts. Inquiet de la raréfaction de cet animal essentiel pour l’écosystème de l’île, le gouvernement a installé de grandes fermes destinées à la multiplication. A Was, près des hautes terres où vivent les Mendis, la Wildlife Division (département de protection de la nature) a obtenu quelques reproductions (1982). Ce ne fut jamais le cas dan les cages traditionnelles très exigus, ou un seul animal est introduit en bas age. Nul ne sait toutefois combien il reste de casoars dans la forêt : l’oiseau y vit solitaire, invisible et farouche.

                                    

 

 

Documentation : enquête de françois  Lupu
Photos : Richard Longley