Nauru son incroyable et dramatique histoire

Reportage : Jérôme Laurent et Olivier Bonnet
Production : France 3 Thalassa

Côté face de la carte postale, Nauru est une île de Micronésie complètement isolée, qui s’alanguit dans le Pacifique, à mi chemin entre l’Australie et Hawaii.
Nauru est aussi un Etat. Il n’y a pas de capitale officielle, ni armée, mais il y a un Parlement avec des députés et même un Président de la République, car Nauru a cette particularité d’être la plus petite république indépendante au monde : 21 km², 12 000 habitants et un siège aux Nations Unies.
L’envers de la carte postale, c’est que Nauru est aussi un des pays les plus pauvres du Pacifique. Un pays où l’espérance de vie moyenne est à peine de 49 ans, où le taux de diabétiques est le plus élevé au monde. Les nauruans ont les poches vides, et vivent parmi les restes d’un repas trop copieux : la quasi-totalité de la surface de l’île est recouverte de paysages coralliens désertiques. Ce sont d’anciennes mines de phosphate. L’île en contient des quantités phénoménales d’une pureté unique, issu du calcaire corallien et des déjections d’oiseaux de mer accumulées pendant des milliers d’années. Cet engrais naturel, très apprécié des fermiers, a fait autrefois la richesse de Nauru. Une incroyable richesse qui a permis aux nauruans de vivre pendant trente ans comme des nababs, jusqu’à... ce que le rêve s’effondre


L'histoire de Nauru est celle d'une petite île de 21 km2 isolée au sein du Pacifique central et qui forme aujourd'hui un État indépendant : la République de Nauru. Les événements antérieurs à sa colonisation à la fin du XIXe siècle sont peu connus faute de sources écrites et en la quasi-absence de données archéologiques. Les faits postérieurs sont quant à eux intimement liés à l'histoire de son unique ressource : le phosphate.

Vraisemblablement peuplée à l'origine de Mélanésiens et de Micronésiens, l'île enregistre une seconde vague de migration venant des littoraux chinois via les Philippines aux alentours de 1200 avant Jésus-Christ. Elle est découverte par les Européens le 8 novembre 1798 lorsque le capitaine britannique John Fearn s'approche de l'île[1]. Elle est alors colonisée par différentes puissances : Allemagne en 1888, Australie en 1920, Japon de 1942 à 1945 puis à nouveau Australie en 1947[2]. Nauru acquiert son indépendance en 1968 puis rejoint l'Organisation des Nations unies en 1999[2].

À partir de 1906, le gisement de phosphate de l'île est exploité par différentes compagnies coloniales ou étatiques[2]. Ce phosphate constituera quasiment la seule source de revenus de l'île durant presque un siècle et assurera aux Nauruans un niveau de vie très élevé pendant plusieurs décennies[1]. L'épuisement des réserves conjugué à de mauvaises politiques économiques plongent Nauru dans la faillite et l'instabilité politique à compter du début des années 1990[2]. Essayant de diversifier ses sources de revenus, Nauru s'engage dans la voie du blanchiment d'argent[2], de la vente de passeports[1] et marchande ses votes dans les instances internationales. L'arrivée depuis 2004 d'une nouvelle majorité au gouvernement et d'une nouvelle politique économique semble apporter une meilleure transparence dans les finances de l'État nauruan[3].

http://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_Nauru

Nauru, île en perditionpar Jean-Michel Demetz,
Hier richissime grâce à l'extraction des phosphates qui a dévasté son territoire, ce micro-Etat océanien, en proie à des intérêts criminels, est en faillite. Sa survie est en jeu

C'est une des îles les plus isolées au monde. Une des plus impénétrables aussi. Sommet d'une montagne surgie des abysses, à la faveur d'une éruption sous-marine, il y a quelques millions d'années, située juste sous l'équateur, en plein océan Pacifique, à mi-chemin entre l'Australie et l'archipel d'Hawaii, Nauru est interdite aux journalistes. Six mois durant, L'Express a tenté d'obtenir un visa d'entrée qui n'a jamais été accordé. Etat souverain de 13 000 habitants, Nauru entend garder le secret sur ses mystères. Accusée, il y a quatorze mois, par l'OCDE et les Etats-Unis de servir de plaque tournante à des opérations internationales de blanchiment d'argent et de financement du terrorisme, cette petite île de 21 kilomètres carrés apparaissait toujours, avec la Birmanie et le Nigeria, sur la liste noire des «territoires et Etats non coopératifs» rendue publique le 18 février dernier par le Groupe d'action financière sur le blanchiment de capitaux (Gafi), basé à Paris et chargé de débusquer l'argent sale. Pour la seule année 1998, selon la Banque centrale de Russie, pas moins de 70 milliards de dollars en provenance de Russie auraient été ainsi blanchis à Nauru, grâce à une industrie bancaire offshore locale montée de toutes pièces. En 2002, les Etats-Unis, dans le Patriot Act, la loi antiterrorisme, interdisent aux banques américaines tout contact avec Nauru. Washington, au même moment, s'inquiète de la vente à prix d'or (jusqu'à 35 000 dollars américains) d'un millier de passeports par les autorités de l'île. A juste titre. En février 2003, deux Turkmènes soupçonnés d'être liés à Al-Qaeda et porteurs de papiers nauruans sont arrêtés en Malaisie.
 
© JSI 
Micro-Etat voyou, Nauru présente le triste visage d'un désastre environnemental et humain doublé d'une faillite politique et économique. Epuisement des ressources naturelles, explosion démographique, Etat en décomposition manipulé par des intérêts criminels: le destin de ce qui fut naguère le deuxième pays le plus riche au monde par tête d'habitant résume toutes les angoisses actuelles de la planète.

Au commencement, il n'y avait donc rien. Un bout de roche émergée au milieu de nulle part, colonisé, au fil des millénaires, par des coraux sur lesquels s'accumulent les fientes des oiseaux. Ce guano, allié à des dépôts marins, décomposés en phosphates, va faire la fortune de l'île. Exploité par le colonisateur allemand, avant la Première Guerre mondiale, puis, conjointement, par les Britanniques, les Australiens et les Néo-Zélandais, l'engrais est raflé en vue de bonifier le sol des plantations australiennes. En 1968, Nauru, qui compte alors un peu plus de 5 000 habitants, gagne son indépendance et prend le contrôle de ses ressources. C'est le bon moment. Entre 1972 et 1975, le cours du phosphate s'envole: le prix de la tonne est multiplié par six. De 1968 à 2002, alors que la population double, Nauru exporte 43 millions de tonnes de phosphates pour une valeur de 3,5 milliards de dollars australiens (en dollars 2000, soit 2,1 milliards d'euros). Les Nauruans obtiennent même, en 1989, à la suite d'un arbitrage international, des compensations financières (107 millions de dollars australiens) de la part de l'Australie. «Si on déduit les coûts de production et les dépenses publiques normales, l'épargne restante, placée à 7%, devrait aujourd'hui s'élever à 8 milliards de dollars, soit 4 millions de dollars (2,4 millions d'euros) par famille», calcule Helen Hughes, du Center for Independent Studies de Sydney. L'universitaire connaît bien la question: elle a aidé les Nauruans à renégocier les royalties et à établir leur indépendance dans les années 1960.

 

«Tout le monde touchait son chèque et ça flambait»

 

Hélas, les caisses sont vides. L'Etat est en banqueroute. Et l'exploitation des phosphates touche à sa fin par épuisement des ressources. Le Liechtenstein du Pacifique est devenu un Etat mendiant dont les fins de mois sont assurées par le gouvernement australien. Lequel, en 2001, en échange de carburant pour les générateurs d'électricité de l'île et de bourses d'études, obtient même que soient envoyés sur l'île quelques centaines de demandeurs d'asile illégaux interceptés, en pleine mer, par sa flotte. Canberra dépêche aussi des comptables pour tenter de voir plus clair dans les comptes opaques du micro-Etat. Les fonctionnaires sont payés avec plusieurs mois de retard. Les services publics essentiels sont délégués, tant bien que mal, à des coopérants australiens ou même, comme récemment, à des médecins cubains, envoyés par Castro, qui, malheureusement, ne parlent qu'espagnol. En mars 2004, les communications téléphoniques par satellite sont interrompues: Nauru ne paie plus ses factures.
Mais où est donc passée la manne des phosphates? La gestion publique a débouché sur un vaste gaspillage. Air Nauru a compté jusqu'à sept avions, dont cinq moyen-courriers desservant l'Australie, le Japon (souvent à vide), les îles du Pacifique. Pas mal pour un Etat dont la population avoisine celle de la commune de Montataire (Oise)! La flotte aérienne sert aux caprices des dirigeants nauruans. Il manque des chaises pour la séance de cinéma du soir? Le 737 décolle aussitôt pour les Kiribati voisines (à 800 kilomètres quand même…). C'est le temps de la folie des grandeurs. Et de l'insouciance. «Tout le monde touchait son chèque et ça flambait, se souvient un diplomate australien en poste sur place dans les années 1970. On trouvait du caviar dans le supermarché local. Et les Boeing étaient pleins de supporters désireux d'assister aux matchs australiens de football à Melbourne, à 5 000 kilomètres au sud.» Les Australiens taisent leurs réserves, de crainte d'être taxés de «néocolonialisme». Pour préparer l'avenir, une partie du pactole est toutefois investie. Parfois, à bon escient: une tour de 52 étages, Nauru House, est bâtie dans le centre de Melbourne. Mais, le plus souvent, c'est la débâcle. Des intermédiaires véreux font ainsi acheter à prix d'or de l'immobilier, des hôtels, des galeries marchandes aux Etats-Unis, aux Philippines, en Australie, en Nouvelle-Zélande, à Fidji: ces placements voient leurs revenus s'évanouir en frais de gestion colossaux ou être détournés. A Londres, 3,9 millions de dollars sont dilapidés pour monter une comédie musicale sur Léonard de Vinci: c'est un four. Au bout d'un mois, le spectacle est retiré de l'affiche.

Les rêves d'Etat rentier s'envolent. Afin de rembourser les dettes accumulées au fil des ans, Nauru doit aujourd'hui se séparer de son patrimoine. En novembre 2004, Nauru House est cédée pour 140 millions de dollars. Vendus, aussi, les hôtels de Melbourne et Sydney.

Fascinés par l'argent facile, les Nauruans ont succombé aux appâts de la société de consommation. Conserves et surgelés ont supplanté le régime traditionnel de taros, noix de coco, papayes et poisson. Peuplée d'obèses, Nauru compte désormais le deuxième taux de diabète le plus élevé au monde. Pendant trois décennies, le mirage de l'argent facile a dissuadé deux générations de tout apprentissage. Comment, dans ces conditions, apprendre à cultiver son jardin et redécouvrir les techniques de pêche à la senne? Surtout avec un plateau central, vidé de son sol, creusé jusqu'à l'os pour extraire les phosphates, réduit à un paysage lunaire de pitons de corail mort, parfois hauts de plusieurs mètres. Et un récif fragilisé par la pollution. Seule une étroite bande côtière n'a pas été exploitée et a conservé son sol.

Nauru a-t-elle encore un avenir? Faut-il placer l'île sous la responsabilité directe des Nations unies qui paieraient pour sa survie? Déménager la population vers l'Australie, comme on l'envisagea dans le passé? Rattacher Nauru à l'Australie? «Partout, dans le Pacifique, la marée de la décolonisation reflue, commente le géographe John Connell, à l'université de Sydney. Les territoires insulaires cherchent à renforcer leurs liens avec les puissances coloniales plutôt qu'à les couper.» Les émirs déchus du Pacifique sont-ils voués à devenir la première nation boat people?

Photos de l’île
http://berclo.net/page02/02fr-nauru.html

 

Nauru, l’île que la croissance a tuée

Arte - 21 septembre 2006

Nauru, vous connaissez ? c’est une toute petite île, de la taille d’une commune française, située dans le Pacifique, à l’est de l’archipel indonésien. Une île sans histoire, ou plutôt dont l’histoire au sens occidental du terme commence avec l’arrivée des Européens. Les Allemands d’abord, qui l’annexent en 1888, puis les Anglais après la première guerre mondiale qui en confient l’administration à l’Australie. Tous se servent abondamment dans les réserves naturelles d’un phosphate très pur qui servira à produire de l’engrais.

En 1968, Nauru accède à l’indépendance. Le phosphate se vent à prix d’or et les devises pleuvent sur les 12 000 habitants de l’île : deux milliards de dollars en trente ans. Soins médicaux gratuits, golfs, courts de tennis, domestiques chinois, voitures à gogo (pour trente kilomètres de route) et placements immobiliers spéculatifs en Australie et à Hawaï, censés produire une rente quand la source se sera tarie [1].

Car, bien entendu, les meilleures choses ont une fin. Les gisements de phosphate s’épuisent, l’argent ne rentre plus, les placements immobiliers s’effondrent, la dette gonfle. Quant aux habitants, gavés de consommation à l’occidentale (ce fameux modèle que le monde nous envie), ils souffrent de diabète (45% de la population) et d’hypertension, ils survivent avec deux cents euros par mois sur une île qui ressemble à un cauchemar. Leur culture d’hospitalité, d’entraide et de partage existe encore, mais de moins en moins : face aux difficultés quotidiennes, la tendance est à l’individualisme et la méfiance. "Nous n’en sommes pas encore à fermer notre porte aux autres, constate un habitant. On partage, encore. C’est dans notre culture. Mais il va falloir qu’on s’en débarrasse. Maintenant, nous sommes dans le monde civilisé, nous sommes dans la compétition."

Ce que nous montre le reportage de Laurent Cibien et Pascal Carcanade, c’est une île grattée jusqu’à l’os. Au delà d’une minuscule frange littorale où rouillent des carcasses de bateaux et des engins de hâlage, il n’y a plus que des dents rocheuses mortes, là où la terre a été pelletée pour en tirer le phosphate. Enfin, il y a autre chose, aussi : des gigantesques décharges à ciel ouvert : frigos, téléviseurs, meubles, voitures. C’est ce qui reste de Nauru.

Mais ce n’est pas tout : à la misère des habitants et au saccage de la terre s’ajoute la honte de servir de prison dorée. L’Australie donne de l’argent à Nauru, et en échange, elle y parque des demandeurs d’asile (essentiellement des Afghans et des Irakiens) pour une durée indéterminée. C’est ce qui s’appelle la Pacific solution. Il fallait y penser.

Un réservoir de matières premières, une décharge à ciel ouvert pour l’Occident, un camp de détention pour les demandeurs d’asile : Nauru n’est pas un accident de l’histoire ou une déplorable exception exotique. C’est la face noire de la mondialisation, c’est le sort que les pays dits développés réservent au reste du monde.

Nauru, l’île aux désastres, un reportage de Laurent Cibien et Pascal Carcanade (22’) pour Arte.
Voir le reportage en flux 
 

>> Vidéo - 22'

http://www.arte.tv/fr/histoire-societe/arte-reportage/Reportages/1323776.html%60